F I L O : A C T E S

ECHOS DE L'INDE (A)

Mohenjo-Daro (clik pour agrandir)


ANTIQUITÉ & ORIGINES ETHNIQUES DE L'INDE



L’histoire de l’antiquité de la civilisation indienne reste très floue, contrairement à celle, par exemple de l’Egypte. Le peu de traces et d’informations qu’il nous reste mêle l’histoire, la religion, les mythes et les légendes, où les dieux et la magie cohabitent avec des références précises de rois ou de lieux géographiques.

Aussi loin que l’on puisse remonter dans le temps, le sous-continent indien  était peuplé à l’origine d’une part par la civilisation de Harappa, dans la vallée de l’Indus, et d’autre part par les Dravidiens , ensemble de tribus aborigènes à la peau très sombre (les Tamouls, par exemple). La première fut erradiquée, la seconde fut annexée ou repoussée vers le sud.
Par qui ? Par un peuple indo-européen :
les Aryens, qui, plus de 2000 ans avant notre ère, établirent alors les bases de l’Hindouisme, de l’art, du langage (le sanskrit), et de l’organisation sociale qui deviendront celles de l’Inde actuelle.

L’installation des Indo-Européens chez les Dravidiens entraîna donc un métissage complet entre les deux civilisations, mais qui s’étendit surtout au nord.
D’ailleurs, on remarquera qu’au moyen-âge, l’importante influence des envahisseurs musulmans s’est exercée également au nord du sous-continent.

C’est pourquoi on prend toujours soin de séparer l’Inde du Sud et l’Inde du Nord.
Car l’Inde du Sud est restée principalement dravidienne, et d’un hindouisme peu altéré ; alors que l’Inde du Nord présente un véritable melting-pot génétique, social, culturel et religieux.



LA MYSTERIEUSE CIVILISATION DE L’INDUS

Un millénaire avant l’arrivée des Aryens, vers 2500 avant J.C., les populations agro-pastorales des plateaux iraniens ont commencé à migrer vers la vallée de l’Indus (actuel Pakistan), probablement attirées par les conditions climatiques plus favorables d’une région bien arrosée, pourvue d’une riche végétation naturelle très giboyeuse. Le bassin de l’Indus était en effet une vaste plaine sédimentaire au sol extraordinairement fertile, comparable à la vallée du Nil et à la Mésopotamie. Les hommes s’y installèrent progressivement et y créèrent une grande civilisation, baptisée Harappa en l’honneur du premier site découvert. Elle est encore très mal connue et il faut souvent se contenter d’hypothèses pour tenter de la décrire.
Des fouilles archéologiques récentes ont montré que son aire de diffusion ne se limitait pas à la seule vallée de l’Indus, comme on le croyait : on a également découvert des sites présentant les même caractéristiques dans la vallée du Gange, sur la côte du Gujarat, dans le nord du Rajasthan (Bikaner) et encore plus à l’est, dans l’Uttar Pradesh (Alamgirpur).

Il est très difficile de dater précisément les début de le civilisation de Harappa, dont les traces les plus anciennes remontent apparemment au début du IIIe millénaire ; elle semble avoir duré environ entre 2500 et 1500 avant J.C., et on situe généralement son apogée vers 2000.
Son organisation politique reste une énigme : on ignore s’il s’agissait d’un immense empire, comme semblerait le suggérer l’uniformité des vestiges découverts dans toute la région, ou de deux grands états voisins. Cette hypothèse se fonde sur la présence de deux sites urbains de même importance, au nord celui de Harappa, au sud celui de Mohenjo-Daro ; distants de 600 km, ils présentent un plan et des caractéristiques absolument identiques.
Dans ces deux cités, qui comptaient chacune environ 20000 habitants, on trouvait une citadelle aussi haute qu’un immeuble de cinq étages ; les appartements y étaient dotés de toilettes et de salles de bain, il y avait des égoûts souterrains, un système de ramassage de déchets urbains, des maisons de briques, et aussi des jouets raffinés.
(Dire que par chez nous, c’était la proto-histoire, l’âge du bronze et des huttes en torchis!)
Mais on doit se limiter à des hypothèses en ce qui concerne l’organisation économique. L’existence de villes comme celles-ci suggère une civilisation évoluée de type urbain basée sur le commerce. Les grands entrepôts et les greniers mis à jour sur les sites archéologiques évoquent une accumulation de marchandises, témoin d’un commerce florissant ; les échanges étaient certainement favorisés par la localisation des cités sur les rives de l’Indus et de ses affluents, qui constituaient un excellent réseau de transport fluvial. En outre, la découverte de modèles réduits de chars, en argile ou en métal, atteste que les marchands utilisaient également des moyens de transport terrestres. Enfin l’important site de Lothal, sur le golfe de Cambay (tout près de l’actuelle Ahmedabad), rappelle que le pays avait également un débouché sur la mer. On sait qu’il effectuait des échanges jusqu’en Egypte, en Mésopotamie et au golfe persique (en particulier avec l’île de Bahreïn) car on a découvert dans ces régions des sceaux et des poids provenant de Harappa et de Mohenjo-Daro. L’agriculture, et en particulier la culture du blé et de l’orge, semble avoir été assez prospère, de même que l’élevage.
Il s’agissait donc d’un pays dont la richesse reposait non pas sur la puissance militaire, comme paraît le confirmer la rareté des armes retrouvées, mais sur le commerce.
La  variété des  édifices et  leurs différences d’aspect laissent supposer que la société  était  divisée en classes, comme chez les Sumériens. Il n’est d’ailleurs pas exclu que les deux civilisations aient eu une origine commune.

L’écriture utilisée à Harappa et à Mohenjo-Daro constitue un autre mystère : personne n’a encore réussi à déchiffrer les nombreuses inscriptions en caractères cunéiformes des sceaux et des amulettes. C’est pourquoi la religion et la culture de cette civilisation demeurent pratiquement inconnues.

Cette grande civilisation de Harappa disparut brusquement vers le XVIIe siècle avant J.C. Parmi les nombreuses causes possibles de sa ruine, on envisage son inertie et sa décadence interne ou terribles inondations de l’Indus qui auraient détruit les villes les plus importantes. Le fait déterminant a probablement été l’invasion des Aryens. Le terme sanskrit Arya (=noble) désignait à l’origine, outre la classe des nobles, l’ensemble d’un peuple, et s’est appliqué par la suite à un groupe linguistique parent de celui des habitants de l’Iran. La tendance actuelle est de considérer les Aryens comme l’une des branches orientale des Indo-Européens. Il est probable qu’ils ont envahi la région de l’Indus d’une façon très brutale et que les habitants de Harappa et de Mohenjo-Daro n’ont guère été en mesure de leur résister.

LES ARYENS

L’apparition des Indo-Européens en Asie est un fait historique d’une importance considérable, dont les conséquences sont encore tangibles de nos jours. En effet, dans une grande partie de l’Inde actuelle, on parle des langues très proches de celles de l’Iran, de l’Afghanistan et de l’Arménie. Le plus étonnant est  que  toutes  ces  langues  présentent  de  fortes  affinités  avec un grand nombre de langues européennes. La présence de caractéristiques communes, aussi bien dans la structure sociale que dans le système religieux, entre des cultures apparemment aussi éloignées, ne semble pouvoir s’expliquer que par l’existence d’un seul tronc linguistique, l’Indo-Européen, auquel appartenaient des peuples divers.
L’origine de la civilisation indo-européenne remonte à la période comprise entre le Ve et le IVe millénaire avant J.C. et il faut probablement la situer en Russie méridionale ou en Sibérie occidentale.

Malgré les divisions et les migrations ultérieures, on considère que les populations indo-européennes sont restées durant une longue période dans cet espace géographique bien défini. Vers 3000 avant J.C., une partie de ces peuples s’est dirigée vers l’Europe occidentale et une autre vers le sud, vers les plateaux iraniens, l’Afghanistan et le Cachemire. Au cours des siècles suivants, ce groupe indo-iranien s’est encore subdivisé : une partie a conquis l’Iran et s’y est installée et un autre groupe, celui des Aryens, a poursuivi sa route vers l’est, pénétrant vers 1500 avant J.C. dans la vallée de l’Indus, détruisant donc la civilisation de Harappa et Mohenjo-Daro.

Vers la fin du IIe millénaire avant J.C., les Aryens avaient déjà occupé une partie du bassin du Gange et le territoire compris entre celui-ci et la Yamuna.
Là, certaines tribus ont commencé à s’unir, en particulier celles des Kaurava (ou Kuru) avec celles des Pancala.
Si l’on en croit les vieux textes (voir chap. suivant, l’histoire mythique), Janamejaya, un roi des Kaurava qui a laissé dans l’histoire la réputation d’un conquérant, ou l’un de ses descendants immédiats, aurait créé plus tard un état puissant situé entre le Gange et l’Indus. Il s’agirait du premier noyau politique stable caractérisé par un mode de vie urbain depuis la période de Harappa et Mohenjo-Daro.

Par rapport à la civilisation de l’Indus, le centre de gravité des nouveaux venus se situait donc beaucoup plus à l’est et se déplaçait progressivement vers le sud.

Par la suite, les groupes tribaux se regroupèrent en entités plus grandes et mieux organisées, si bien que vers 500 avant J.C. on connaît l’existence d’au moins seize véritables états. Parmi eux : le Magadha, le plus important dans l’histoire de l’Inde septentrionale de cette époque ; l’Anga, dans l’ouest du Bengale, extrême limite de l’implantation des Aryens à l’est ; le Pancala, entre le Gange et la Yamuna ; le Gandhara sur l’Indus moyen ; et le royaume d’Avanti, pointe méridionale de leur pénétration.

Partout où ils allaient, les Indo-Européens apportaient leur spécificité culturelle, caractérisée essentiellement par une nette répartition tripartite de la société correspondant à trois fonctions : religieuse, confiée aux prêtres ; guerrière, apanage exclusif de guerriers spécialisés dont la puissance reposait sur l’usage (original à l’époque) du cheval ; et productive, à la charge des paysans et des pasteurs.

 HISTOIRE MYTHIQUE : MYTHE HISTORIQUE

L’histoire des Aryens pendant les premiers siècles de leur installation dans la vallée du Gange reste essentiellement mythique.
C’est en vain qu’on pourrait tenter de la reconstituer à partir de textes comme le célèbre poème fleuve de caractère plus philosophique qu’épique qui a nourri la sensibilité de l’Inde depuis plus de deux millénaires, le Mahabharata, dont le cadre serait une guerre entre  les Kaurava et un autre clan royal, les Pandava, qui se seraient affrontés dans les champs de Kurukchetra, localité au sud de Delhi. On situe cette guerre, dans la mesure où on peut l’admettre comme un événement historique, vers le début du VIIIe siècle avant J.C., voire les dernières décennies du siècle précédent, bien que certaines spéculations l’aient repoussée jusqu’au milieu du IIe millénaire avant notre ère.
Les exploits qui y auraient été accomplis se trouveraient à l’origine d’un premier poème épique de 8800 shlokas (=stances de deux vers de seize syllabes, ou de quatre vers de huit syllabes), intitulé Jaya. Dans sa forme définitive, un millénaire plus tard, il atteint le chiffre fabuleux de 100 000 shlokas, soit 200 000 vers ! Il est possible que les listes dynastiques qui y sont données, que les clans cités, tout autant que les rois nommés, aient des fondements historiques. Mais comme on ne dispose d’aucun document  de  caractère  historique susceptible d’apporter des lignes directrices, nous sommes dans l’impossibilité de distinguer l’historique du mythe, de l’»ahistorique».

Plus difficikle encore est de situer aussi bien dans le temps que dans un espace historique les dynasties légendaires mentionnées par des textes comme les Purana (textes sanskrit en vers ou en prose, au nombre de 18, traitant de sujets mythiques), qui, cependant, donnent quelques éléments chronologiques.
L’un des personnages-clés est Krishna, avatar (l’une des incarnations) de Vishnou (cf. article sur Vishnou dans ce numéro), qui occupe une place capitale dans le Mahabharata.
La légende le fait naître à Mathura, dans le clan védique des Yadava, bien que, en réalité, on doive avoir affaire à une divinité ou à un héros d’origine dravidienne. Krishna signifie d’ailleurs «le Noir» et il est représenté comme un dieu noir. Ce n’est pas ici le lieu de rapporter les éléments de sa légende développée dans les Purana. Ce qu’il faut noter, c’est que sa mort est censée marquer le début de l’âge de Kali, situé chronologiquement en 3102 avant J.C., mort qui met fin à la guerre des clans royaux rapportée par l’épopée. Date évidemment issue de spéculations qui cette fois n’ont rien à voir avec l’histoire, car, si on la retenait, il faudrait situer l’action du Mahabharata au IVe millénaire.

Encore légendaires sont les deux grandes lignées royales, solaire et lunaire, liées à la notion de Manu (lire manou). Ce nom, qui signifie homme, désigne le géniteur de l’humanité, lequel est de descendance divine. En réalité, il y aurait non pas un mais quatorze Manu, chacun      régissant l’une des quatorze périodes formant un Kalpa*. Le Manu de l’âge actuel, le septième, est Vaivaswata, qui signifie Fils de Vavaswat, c’est-à-dire du Soleil.
A ce Manu Vaivaswata est rattachée l’histoire d’un déluge, (où Manu est averti par le premier avatar de Vishnou, un poisson géant, qui tirera son arche) qu’on connaît par un Brahmana (nom des commentaires en prose des Veda) et le Mahabharata ; la version de l’épopée étant certainement plus tardive. Une histoire qui a peut-être subi l’influence de la tradition du déluge sumérien par l’intermédiaire de la civilisation de l’Indus, et dont le parallèlle biblique est bien sûr l’histoire de l’Arche de Noé.
Premier roi, père de l’humanité actuelle, ce Manu est à l’origine de la dynastie solaire. Après le déluge, il se serait uni à une femme, née à la suite d’un sacrifice qu’il aurait fait aux dieux, appelée Ida, d’où l’humanité a été engendrée. De lui descend directement toute une lignée de rois, parmi lesquels brillent Bhagiratha, roi d’Ayodhya au Koshala, et son fils Rama (dans lequel Vishnou s’est aussi incarné), le héros du second grand poème épique de l’Inde, le Ramayana (cf  un extrait à propos d’Hanuman, EdI n°3).
La dynastie lunaire quant à elle aurait été fondée par le roi Soma, aussi appelé Chandra, nom de la lune. Le fils de ce roi fut appelé Boudha (différent du Bouddha bien connu). Son épouse, Ila, était la fille du Manu Vaisvaswata. Dès lors, leurs descendants unissent les caractères des deux lignées, solaire et lunaire. De cette dynastie vont sortir les Kaurava et les Pandava, dont les guerres sont au centre du Mahabharata.

LA SOCIÉTÉ VÉDIQUE VÉRIDIQUE

L’unique témoignage disponible sur la société aryenne est fourni par ses textes sacrés, les Veda (du sanskrit vid = connaître), un recueil de vérités révélées par les dieux à des hommes particulièrement éclairés. Les textes védiques, dont le plus ancien, le Rig-Veda (=savoir des chants), pourrait dater de 1500 avant J.C., montrent que l’organisation sociale et religieuse était conforme au modèle indo-européen. En effet, la population était divisé en trois castes : les brahmanes, ou prêtres, étaient chargés des rapports avec le monde sacré. Les kshatriya, ou guerriers, devaient assurer la défense et le gouvernement de l’état, le roi était choisi parmi eux. Enfin les vaishya, agriculteurs, pasteurs et marchands, devaient subvenir au bien-être matériel de la société. L’appartenance à une caste était héréditaire et l’interdiction de se marier hors de sa propre caste constituait l’un des éléments d’un vaste code d’interdits. Une quatrième caste impure et inférieure, constituée par la population autochtone des territoires conquis, venait probablement s’ajouter aux trois premières.

Dans la société védique fondée sur la famille patriarcale, la religion jouait un rôle fondamental. La hiérarchie divine reprenait sur un plan théologique la répartition tripartite des fonctions. Parmi les nombreuses divinités hindouistes, Mitra et Varuna étaient les souverains de l’univers, gardiens du sacré, représentants complémentaires de la souveraineté divine dans ses aspects créatifs et juridiques ; Indra, dieu de la guerre, était souvent associé à Agni, dieu du feu, de la lumière et de l’intelligence ; les jumeaux Ashwin ou Nasatya étaient les dispensateurs du bien-être et de la progéniture. En outre, la religion védique attribuait une extrême importance à la tradition, c’est à dire à tout un patrimoine d’informations et d’actes rituels scrupuleusement transmis à l’intérieur de chaque famille.


L’EMPIRE PERSE SE DISPERSE

Le courant migratoire indo-européen avait conduit deux autres peuples très proches, de souche iranienne, dans les régions comprises entre la mer Caspienne et le golfe Persique, aux confins de la Mésopotamie: les Mèdes et les Perses.
Les Mèdes, d’abord sous dominance assyrienne, avaient constitué un vaste empire allant de l’actuelle Turquie au plateau iranien, mais en 550 avant J.C., ils se sont inclinés devant les Perses conduits par Cyrus. Ces derniers s’emparèrent même ensuite de Babylone et de l’Egypte.

Darius, avec ses conquêtes, étendit l’empire perse jusqu’à la vallée de l’Indus.
Une inscription de Persépolis, datant vraisemblablement de 513 avant J.C., qui énumère les territoires perses, cite l’Arachosie, le Gandhara et la plus peuplée de toutes les satrapies (provinces), nommée Hindu, c’est à dire la région de l’Indus, dont le nom vient du sanskrit Sindhu. Les grecs ont repris la forme Indoi pour désigner les habitants de cette zone, et désigné par le terme India, d’abord l’aire géographique de la vallée de l’Indus, puis tout le sous-continent. En réalité, la domination de Darius contribua justement à détacher historiquement la région de l’Indus du reste de l’Inde, où l’influence perse parvint cependant indirectement et se manifesta quelques siècles plus tard.

Le premier empire de l’histoire indienne, créé par l’empereur Ashoka, reprendra en effet les concepts perses d’unité territoriale et de fondement  éthique de l’état.


L’EMPIRE MAURYA

Parmi les nombreux états créés par les différentes tribus aryennes, le plus important pour l’histoire de l’Inde du Nord fut le Magadha, dans la région centrale du Bihar actuel. Non seulement ce fut le berceau du premier empire indien, mais surtout, c’est là que naquit un grand mouvement religieux, appelé à se diffuser bien au-delà de son foyer d’origine. En effet le rituel védique avait fini par se vider de tout contenu et par se transformer en un simple cérémonial liturgique concernant uniquement les brahmanes.
Dès le VIIIe siècle avant J.C., le brahmanisme avait succédé au védisme, mais le besoin de renouveau mystique suscita de nombreux prédicateurs, et les VIIe et VIe siècles avant J.C. furent donc une période extrêmement fertile sur le plan intellectuel et spirituel, comme c’était également le cas au même moment en Grèce et en Chine.


Apparurent alors en Inde Mahavira (540 - 468), alias Jina, à qui on doit le Jaïnisme, et bien sûr Siddharta Gautama (560 - 436), alias le Bouddha.
Le Jaïnisme, extrêmement austère, n’eut qu’un impact très faible comparé au Bouddhisme, qui lui-même s’est surtout exporté par la suite en Inde méridionale, en Birmanie, en Thaïlande, au Cambodge, au Laos, au Sri Lanka et dans l’Himalaya (puis au delà).
L’Hindouisme apparaît sous sa forme définitive à partir du VIe siècle avant J.C.

Durant cette phase d’intense fermentation spirituelle, et alors que les Persans avaient envahi les montagnes de l’Indu Kuch et conquis le Pendjab et la vallée de l’Indus (ils s’y sont maintenus pendant 200 ans avant d’être chassés par les armées grecques d’Alexandre le Grand - ce n’est qu’après la mort d’Alexandre, à la moitié du IIIe siècle, que l’Inde a repris possession d’elle-même), plusieurs dynasties se sont succédé sur le trône du Magadha.
Les Haryanka (546 - 614) qui transférèrent la capitale à Pataliputra (Patna) furent suivis par les Shishunaga (414 - 346), qui annexèrent le royaume d’Avanti. Ensuite les Nanda (346 - 313) conquirent une grande partie de l’Inde centrale, ouvrant la voie à la dynastie des Maurya, qui fonda un empire assez vaste, centralisé et bureaucratique.
Le règne d’Ashoka (vers 272 - 236), le troisième souverain Maurya, est l’une des premières pages de l’histoire indienne connue avec certitude, et l’une des plus brillantes.
En effet Ashoka, officiellement converti au Bouddhisme, élabora à partir de l’éthique religieuse à laquelle il avait adhéré une idéologie conforme à sa conception de l’état, certainement inspirée du modèle perse, où une grande tolérance s’alliait à la rigueur morale, sans jamais perdre de vue les impératifs  du  gouvernement  d’un grand empire. Ashoka diffusa sa doctrine d’une façon très originale, au moyen d’inscriptions gravées sur des pierres et des piliers distribués dans tout l’empire. Un de ses emblèmes, quatre lions féroces, est aujourd’hui le sceau officiel de l’Inde.

Les autres rois Maurya, dont on sait bien peu de choses, menèrent rapidement la dynastie à son déclin: sous le dernier, assassiné vers 185 avant J.C., l’empire se trouvait réduit à ses dimensions d’origine.


SRI LANKA ET L’EMPIRE DES SATAVAHANA

La pénétration des Indo-Européens en Asie les mena jusqu’à l’île de Sri Lanka, à l’extrémité méridionale du monde indien. Liée depuis toujours à l’histoire du sous-continent, l’île fut occupée vers le milieu du 1er millénaire avant J.C. par un groupe d’Aryens provenant, suppose-t-on, du golfe de Cambay. On ne sait rien des premiers habitants du pays mais on constate que les envahisseurs y ont introduit une langue indo-européenne (le cinghalais), la division de la société en castes, et leur religion.
En revanche, l’enseignement du Bouddha est parvenu au Sri Lanka grâce à des missionaires conduits par le fils de l’empereur Ashoka, qui s’efforçait de diffuser le Bouddhisme aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de ses états. L’idéologie bouddhiste fut très rapidement assimilée par la population et joua un rôle majeur dans le développement des arts figuratifs, qu’elle a inspirés de manière durable.

Au 1er siècle après J.C., l’île subit des invasions répétées de populations dravidiennes, qui laissèrent des traces profondes dans la langue et la culture. Il s’agissait des Tamouls, un peuple n’appartenant pas au groupe linguistique indo-européen, qui vivait à la pointe méridionale de l’Inde. Les trois royaumes de Cola, de Pandya et de Kera, dont nous savons peu de choses, se partageaient cette région dont même le puissant Ashoka n’avait pas réussi à s’emparer. En dépit de leur forte particularité historique et culturelle, les Tamouls assimilèrent progressivement certains traits de ce monde indo-aryen qui se faisait pressant à leurs frontières, si bien qu’au début de notre ère, on assiste à une lente conversion des populations méridionales à l’Hindouisme.

Des changements notables se produisirent un peu plus au nord, dans la région centrale du sous-continent indien, le Deccan. Après la période obscure qui suivit l’effondrement de l’empire Maurya, on vit s’affirmer la dynastie des Satavahana, également appelée Andhra, dont la chronologie est très controversée. L’opinion la plus fréquente les situe cependant entre 50 avant J.C. et 230 après J.C. environ, ce qui exclut donc qu’ils aient été les successeurs directs des Maurya.
Peut-être en réaction contre l’orientation pro-bouddhiste d’Ashoka et de ses successeurs, les Satavahana remirent en honneur le rituel védique. Hala, le septième souverain de la dynastie conquit l’île de Sri Lanka ( appelée alors Simhala par ses habitants, Taprobane par les Grecs et les Romains, et Sarendib par les Arabes) en 78 après J.C. ; Gautamiputra, au IIe siècle après J.C. poursuivit une énergique politique expansionniste. On disait qu’il régnait sur un empire «baigné par les eaux de trois océans», en  faisant  allusion  à  la  mer  d’Oman, à l’océan Indien et au golfe du Bengale. Mais avec les successeurs de Gautamiputra, la dynastie connut une décadence progressive et l’empire finit par se morceler en un grand nombre de petits états sans importance.

DES INDO-GRECS, DES IRANO-SCYTHES
ET DES AFGHANO-CHINOIS !!


L’héritage des Maurya fut bien plus âprement disputé dans les régions du nord-ouest. à leurs frontières mouvantes, on ne trouvait plus les Perses, mais les Grecs arrivés avec Alexandre le Grand. L’influence des Grecs de l’Inde, qui incarnaient l’avancée extrême de l’hellénisme, fut cependant marginale dans l’histoire du sous-continent.
Après la succession rapide de deux dynasties, les Shunga et les Kanva, la vallée de l’Indus et les régions correspondant au Pakistan et au Pendjab furent envahies vers 90 avant J.C. par un nouveau groupe de tribus iraniennes, les Saka, ou Scythes du nord.
Après avoir traversé l’Afghanistan occidental, ils avaient été arrêtés pendant un certain temps par d’autres populations indo-européennes, les Parthes, appelés Pahlava en Inde, et les Indo-Grecs. Pourtant en 70 avant J.C., ils réussirent à détruire Taxila et se partagèrent les territoires environnants pour constituer une sorte de confédération tribale.
Mais les Indo-Grecs, les Palhava et les Saka furent définitivement écartés par l’invasion d’un peuple d’origine chinoise, les Yuezhi.
Chassés de leurs terres d’origine, ces derniers s’étaient avancés jusqu’en Inde, conquérant la Bactriane au 1er siècle avant J.C. On assista alors à la formation de la tribu des Kushana, issue soit directement des Yuezhi, soit d’ethnies iraniennes originaires de la Bactriane.
Leur roi Kanishka (144 - 168) créa une nouvelle dynastie et un nouvel empire extrêmement centralisé qui s’étendait de l’Afghanistan occidental au Pendjab, comprenant une grande partie de la plaine du Gange. Grâce à sa position géographique, l’empire Kushana joua un rôle considérable en favorisant les échanges commerciaux et surtout culturels entre l’espace indien et ses deux voisins, le monde irano-hellénique et l’Asie centrale. En effet c’est par lui que transita, en même temps que les caravanes chargées de marchandises, la doctrine bouddhiste, appelée à transformer profondément la physionomie religieuse de l’Extrême-Orient, d’abord en Chine, puis en Corée et au Japon.

POST antiquité :
APRÈS L’AMUSEMENT, LES MUSULMANS

Entre 320 et 467 après J.C., réapparurent et régnèrent certains des descendants d’Ashoka, les Gupta.
On a appelé cette ère l’âge d’or de l’Inde. Le pays n’a sans doute jamais connu, auparavant ou depuis, une telle période de paix et de prospérité, ni un tel épanouissement de la littérature et de l’art. Selon un historien, à cette époque, l’Inde était peut-être «la région du monde la plus heureuse et la plus civilisée».
Mais elle était aussi trop riche pour que les choses durent. Elle est rapidement devenue un objet de convoitise.
Le premier assaut a été donné par les huns d’Asie centrale qui ont déferlé sur la dynastie Gupta. Ils ont bousculé les temples, mis à sac les palais, détruit les sculptures raffinées et pillé les trésors. Mais, bien plus, ils ont laissé l’Inde sans pouvoir et sans force pour résister à d’autres envahisseurs. Le vide laissé par les Gupta n’a en effet été comblé que par des clans menant des luttes intestines, incapables de se défendre contre un adversaire sérieux.
Et précisément, à cette période, l’Islam constituait des armées.

A partir du VIIIe siècle, les Arabes et les Turcs se sont répandus en vagues successives sur l’Inde du Nord, sans rencontrer de résistance. Ils se sont d’abord comportés en pillards, en effectuant des razzias, puis se sont installés sur place, plus tard, au XIIe siècle.
Mais cela est une autre histoire...


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* Kalpa: Période correspondant à un jour de Brahma, soit 1000 Mahayuga. Chaque kalpa est suivi d’un Pralaya, destruction de l’Univers correspondant à une période de repos, appelée «Nuit de Brahma», de la durée d’un kalpa.
Une yuga est une période ou cycle cosmique incluant l’évolution d’un univers et son éclatement. Chaque yuga est suivie d’une période de repos avant que ne recommence une nouvelle yuga. Ces cycles cosmiques sont groupés par quatre (Chatur-yuga), formant une grande yuga (Mahayuga) d’une durée de 4 320 000 années terrestres. Les quatre yuga composant le dernier Mahayuga sont : Krita-yuga de 1 728 000 ans, Treta-yuga de 1 296 000 ans, Dvapara-yuga de 864 000 ans et Kali-yuga de 432 000 ans. C’est dans ce dernier cycle que nous nous trouvons et qui aurait débuté en 3102 avant J.C.

Histoire: L'Inde des Moghols

le 08/10/2005 à 22h41
Se tenant côte à côte, les trois empereurs de l'apogée de la puissance moghole. A eux trois, ils régnèrent un siècle.
Akbar au centre, son fils Jahangir à sa droite, et son petit-fils Shah-Jahan à sa gauche.
(clik pour agrandir)




L'INDE DES MOGHOLS


L’Inde au XVIe siècle est morcelée en une multitude de royaumes hindous et musulmans. les musulmans avaient déjà conquis l’Inde au XIe siècle et fondé leur première capitale à Lahore.
Les Moghols eux, d’origine différente (moghol est un nom persan désignant ces nouveaux venus du Nord, du pays des Mongols), vont conquérir l’Inde dès le début du XVIe siècle ; Babur, le premier, était loin d’imaginer qu’il fonderait une des plus prestigieuses dynasties que le monde ait connu.
Dix-sept souverains moghols gouverneront l’Inde.
Nous aborderons les six plus grands dans l’article suivant L’Empire moghol; en nous penchant plus particulièrement sur le plus grand : Akbar.
Egalement au menu de ce dossier, l’influence des Moghols sur la musique indienne ; l’histoire de Tansen, le musicien le plus légendaire d’Inde, qui vécut sous Akbar ; puis nous examinerons la peinture moghole, les fameuses miniatures, et l’influence déterminante que le grand Moghol eut sur ce courant artistique.


BABUR (1526-1530)

Muhammad Babur était un jeune prince turco-mongol originaire d’Asie centrale. Pendant longtemps son rêve fut d’établir un véritable empire et de régner sur Samarkande. Mais le destin en fut autrement : après plusieurs tentatives échouées, il décide de se tourner vers l’Afghanisthan, qu’il réussit à prendre an 1504. Dès lors ses ambitions de conquêtes vont s’orienter vers le Sud, et notamment vers l’Inde dès 1514.
Après avoir soumis Lahore et marché sur Delhi, Babur se heurte à l’armée du sultan Lodi (qui régnait à l’époque) dans le village de Panipat, non loin de Delhi. La bataille est longue et difficile, mais s’avère décisive : le 21 avril 1526, Babur est victorieux, et se proclame padishah (Sultan en persan) de l’Hindoustan (ancien nom de l’Inde).
Après plusieurs hésitations, il décide de rester en Inde, car Babur préfère les montagnes de l’Asie centrale à l’Inde qu’il trouve sans charme. Il se désole de constater qu’“il n’y a point d’eaux vives dans les jardins”.
Ainsi, dans sa nouvelle capitale d’Agra, il fait bâtir de nombreux jardins où il aime se retrouver entre deux conquêtes.
Les quatre années de son règne sont difficiles à gérer, car il se trouve face à des problèmes d’administration politique et de gestion financière. Il n’entreprend aucune réforme administrative, et les différents territoires sont toujours gouvernés par des personnes attitrées chargées de collecter les impôts sur les terres et d’entretenir une armée. Ce système favorisait la rebellion contre le dynaste.
Quand Babur meurt en 1530, Humayun son fils prend les rênes d’un empire déjà fragile.


HUMAYUN (1530-1540 et 1555-1556)

Humayun succède à son père à l’âge de 23 ans.
Son empire est vaste mais sans cesse menacé : Afghans, rajputs et sultans indiens redoublent leurs attaques. A l’est, au Bihar et au Bengale, l’empereur doit faire face à un redoutable ennemi, l’Afghan Sher Shan Sur. Il subit d’ailleurs une terrible défaite en 1540 et part s’exiler en Perse. Pendant ce temps Sher Shan prend le pouvoir et s’organise. Il s’installe à Delhi, conquiert Agra et décide de centraliser le pouvoir autour de sa personne. Les réformes se succèdent, il avait déjà compris le danger qu’entraîne la division du pouvoir. Il n’hésite pas à épouser des princesses rajputes pour établir des liens avec les puissants rajas rebelles.
A sa mort en 1545, ses fils ne parviennent pas à endiguer les multiples troubles qui destabilisent le royaume. Humayun choisit ce moment propice pour reconquérir l’Inde.
En juillet 1555, il pénètre  Delhi et remporte toutes les victoires, les dernières avant sa mort en 1556.
L’empire moghol englobe alors l’Afghanisthan, le Punjab, la plaine de Delhi jusqu’à Allahabad, et les contreforts himalayens à l’est.


AKBAR, le Grand Moghol(1556-1605)

A 11 ans, il part déjà aux côtés de son père Humayun pour la reconquête de l’Inde. Son père meurt alors qu’il a 13 ans, c’est donc son précepteur Baïram Khan qui va le guider et l’aider dans son énorme tâche. Seulement, le poids de ses conseils et mises en garde se font de plus en plus lourds, jusqu’à irriter Akbar, qui sent son pouvoir s’étioler au profit de son premier ministre.
C’est à la mort de ce dernier qu’Akbar va réellement commencer son règne.
Akbar entreprend non seulement de consolider les frontières de son empire, mais aussi d’étendre son territoire par les armes.
Il s’engage également dans une politique matrimoniale en décidant d’épouser plusieurs princesses rajputes.
Après avoir conquis le nord de l’Inde, il se tourne vers le sud réputé pour ses richesses. En 1594, alors qu’il s’est engagé sur la route du Deccan, son fils Salim (futur empereur sous le nom de Jahangir) se fait proclamer roi à Allahabad. Averti, Akbar regagne rapidement sa capitale, abandonnant définitivement ses aspirations sur le Deccan. Akbar sait pertinament que le pouvoir doit être partagé, il décide donc de répartir les charges administratives de l’empire entre quatre ministres différents.
Akbar et l’architecture
Akbar voulut rendre hommage à son père en édifiant à Delhi un tombeau monumental à l’image de la puissance moghole. Il entreprend aussi en 1571 l’édification d’une nouvelle cité: Fatehpur, sur le site d’un village appelé Sikri, en hommage à un saint soufi  local qui lui avait prédit la naissance de ses trois fils, alors qu’il était désespéré de ne pas avoir de successeur. Plusieurs années furent nécessaires à la construction de la cité ; on raconte qu’un manque en approvisionnement d’eau fut la cause du départ d’Akbar et de sa cour quinze années plus tard, mais on suppose aussi que des raisons politiques ont pu le motiver (ceci-dit, pour les passionnés de l’histoire moghole, la cité est encore de nos jours pratiquement dans l’état où l’empereur l’a laissée !).
Sa tolérance envers l’hindouisme est nettement visible dans cette cité où art hindou et art musulman s’épousent savamment.

Au soir de sa vie, une fois son empire consolidé, Akbar s’intéresse vivement aux différentes religions. Sa curiosité l’incite à faire traduire les grandes épopées hindoues, le Mahabharata et le Ramayana (cf. p.27) du sanskrit au persan. Il va même jusqu’à inviter à sa cour quelques jésuites installés à Goa. De nombreux débats sont orchestrés par Akbar, toujours en quête de vérité. Pourtant son ouverture aux autres religions ne l’écartera jamais de l’Islam et notamment du soufisme.
Fatigué, vieilli et déçu par son fils Salim, Akbar s’éteint le 27 octobre 1605, après cinquante années de règne.


JAHANGIR (1605-1627)

Salim, appelé Jahangir (“celui qui saisit le monde”), n’est pas, contrairement à ses ancêtres, un conquérant. Il se plaît plutôt à profiter du bien être de la vie à la cour. Les quinze premières années de son règne sont assez calmes. Il envoie ses deux fils dans le Deccan afin d’envahir le sud de l’Inde, et après bien des difficultés, ils gagnent Ahmadnagar. Pour remercier son fils Khurram, Jahangir lui offre le titre de Shah Jahan (“empereur du monde”).
En 1611, l’empereur tombe éperdument amoureux d’une Persane du nom de Mihr un-Nisa. Il l’épouse après s’être débarassé de son mari gênant. Elle se fait alors appeler Nur Jahan (“lumière du monde”).
Recluse derrière les fenêtres ajourées du harem, Nur Jahan tient fermement les rênes du pouvoir.
Affaibli par la maladie et par l’alcoolisme, Jahangir s’en remet aux décisions de son épouse, qui conduit l’empire avec compétence.
Jahangir n’est pas, il est vrai, un grand réformateur soucieux de son empire, mais il reste un souverrain éclairé, et fin lettré. Il attache par exemple une grande importance aux arts décoratifs. Passionné de poésie persane, il aime aussi observer les paysages, les fleurs et les animaux...
Dans sa résidence du Cachemire, il entreprend la construction d’un superbe jardin appelé Shalimar (“demeure de l’Amour”).


SHAH JAHAN (1627-1658)

Lorsque Jahangir meurt en 1627, le problème de succession se pose, car Sharyar (autre fils de Jahangir) se fait proclamer empereur alors que Shah Jahan se trouve dans le Deccan. A son retour, très déterminé, il fait défaire son frère et éliminer tous les prétendants au trône.
Shah Jahan tient à réaffirmer la puissance moghole ; opposé au laxisme de son père, il veut consolider à nouveau son empire.

Il remporte des succès militaires dans le Deccan, mais en Afghanisthan il subit des défaites contre les Perses.
A Delhi, sa nouvelle capitale, il fait construire le Fort Rouge et la grande mosquée. Mais la réalisation la plus splendide reste le Taj Mahal : symbole de la grandeur de son amour pour son épouse Mumtaz Mahal.
Mumtaz meurt en 1631 en mettant au monde leur quatorzième enfant. Fou de chagrin, Shah Jahan veut édifier le plus beau mausolée qui puisse exister. On raconte qu’il fallut vingt ans pour construire l’édifice.
Ironie du sort, Shah Jahan doit passer les dernières années de sa vie prisonnier de son fils Aurangzeb au Fort Rouge d’Agra, duquel, par delà les méandres du fleuve, il peut vaguement contempler dans le lointain le sublime tombeau de son épouse bien-aimée.


AURANGZEB (1658-1707)

Aurangzeb se dispute le trône avec ses trois autres frères, mais finit par l’emporter.
Il monte sur le trône en 1658, alors que son père ne meurt que huit ans plus tard. Aurangzeb est le dernier des grands Moghols, et son règne de cinquante ans est e plus long et le plus terrible.

Aurangzeb se révèle être un musulman orthodoxe qui veut créer un état musulman uni. Il réintroduit l’impôt levé sur les non-musulmans, et détruit de nombreux temples hindous.
Contrairement à Akbar, son règne est marqué par l’intolérance.
Empreint d’un certain idéalisme, il n’aspire qu’à étendre l’empire moghol pour imposer l’ordre islamique.

Mais dans le sud apparaît une nouvelle puissance indienne qui va peu à peu contribuer de façon déterminante à la chute de l’empire moghol : les Maratha, descendants du peuple hindou, réunis autour de Shivaji dans la deuxième moitié du XVIIe siècle.

Après la mort d’Aurangzeb, aucun empereur moghol n’atteint l’envergure des six premiers. Des trouble intérieurs, des invasions, afghanes et persanes, accélèrent la chute de l’empire moghol.

La colonisation européenne mettra une fin définitive à la dynastie, une dynastie qui a éclairé l’Inde par la richesse de sa culture pendant plus de trois siècles.

Symbolique du serpent

le 08/10/2005 à 23h00
Krishna enfant combattant le serpent Kaliya aux têtes innombrables (clik pour agrandir)



LA SYMBOLIQUE DU SERPENT


En Inde et dans toutes les régions avoisinantes, depuis l’aube de la civilisation indienne, le serpent joue un rôle-clé, et fait l’objet d’une grande vénération et des cultes les plus divers ; et le bouddhisme comme le jaïnisme l’ont adopté comme symbole.
Les adeptes de Vishnu attribuèrent aux serpents une auréole maléfique et les firent affronter Krishna, ou encore Garuda, l’oiseau-monture de Vishnu. Le frère lui-même de Krishna, Baladeva (ou Balarama) est censé être une incarnation de Ananta, le grand serpent sur lequel repose Vishnu.

Et que ce soit sous la forme du cobra lové autour de Shiva ; d’Ananta ou de Shesha, le serpent originel ; de Kaliya,  le serpent géant vaincu par Krishna; de la Kundalini du tantrisme ; ou des Naga, mi-serpent mi-humains vénérés avant même les Aryens ; le serpent  joue un rôle primordial dans la mythologie indienne.

Mais il est intéressant de voir la place également importante qu’il occupe dans la symbolique.



Près de Madras, à Mahabalipuram, un lingam (symbole phallique de Shiva) de pierre mesurant 3 mètres est gardé depuis 13 siècles par un cobra à sept têtes.
Dans les cultes populaires, le cobra tient une grande place et son effigie orne souvent les pierres appelées Gramadevata, ou divinités du village, placées sous les banyans.
Ainsi, au début de la saison des pluies, dans le Rajasthan, au Bengale et au Tamilnadu, on lui rend chaque année un culte particulier, en offrant du lait et de la nourriture aux serpents.
Le Naga-panchami est le nom de cette fête célébrée le cinquième jour après la pleine lune ouvrant le mois de Shravan (juillet-août).

A Battis Shirale, dans le Maharashtra, cette fête prend même les proportions d’un grand festival, où personne ne craint les serpents censés être pacifiques ce jour-là (rappelons qu’une morsure de cobra attaque le système nerveux et paralyse le système respiratoire jusqu’à la mort).


NAGA ET COBRAS

D’après l’historien indianiste Louis Frédéric, les serpents sont dans la plupart des croyances locales des génies du sol, des esprits chtoniens (c’est à dire associés à la terre et au bas, contrairement aux esprits célestes) possédant la terre et ses trésors.
Mais à l’encontre de toutes les autres catégories de serpents (sarpa), les cobras sont ceux qui animent le plus les mythologies indiennes, où ils sont divinisés et munis d’une véritable personnalité. Ainsi sont-ils très souvent associés au culte de Shiva, qui dans certaines de ses représentations en tient un enroulé sur l’un de ses bras gauches.
Et dans ces représentations, les cobras ne sont autres que les naga, divinités chtoniennes au buste humain et au corps de serpent et considérées comme des esprits des eaux dans tous les folklores de l’Asie, notamment en Extrême-Orient où ils sont figurés par les dragons.
En fait, dans l’iconographie traditionnelle indienne, les naga sont généralement représentés avec une tête humaine munie d’un capuchon de cobra. Ils peupleraient les patala, régions souterraines des enfers, gardant les trésors du sous-sol. En compagnie de leurs femelles, les nagini (particulièrement réputées pour leur grande beauté), ils s’adonneraient à la poésie. Car les naga passent pour être d’excellents poètes. Ils sont même considérés comme les princes de la poésie : censés avant tout être les maîtres des nombres, ils seraient donc, de ce fait, passés tout naturellement maîtres dans l’art de la métrique poétique. Et s’ils sont également les princes de l’arithmétique, c’est, comme le dit la légende, parce qu’ils sont au nombre de mille. Autrement dit, par leur fécondité extrême, les naga symbolisent la multitude indénombrable.
Et comme la métrique c’est aussi et surtout la régulation du rythme, ils sont quelquefois mis en association avec le rythme des saisons et des cycles du temps.

Le cobra, quant à lui, est un long serpent, ses dimensions variant de un mètre à un mètre cinquante.

Et c’est par allusion à cette longueur considérable que les hindous l’ont rangé parmi les démons appelés mahonaga (grands serpents).
Mais c’est le cobra royal (qui mesure jusqu’à 2 mètres) que l’on a choisi tout naturellement pour diriger la tribu.

Plusieurs noms lui ont été donnés en tant que roi des naga : Vasuki, Muchalinda, Muchilinda, Muchalinga, Takshasa, Shesha, etc..., auxquels de nombreux mythes sont attachés.
Par exemple, dans la mythologie brahmanique, c’est sous le nom de Vasuki que le roi des naga aurait été utilisé par les deva (les dieux) et les asura (les anti-dieux) comme corde pour faire tourner le Mont Meru sur son axe, afin de faire baratter la mer de lait et en extraire le nectar de l’immortalité, l’amrita.
Autre exemple, une légende bouddhique veut que le roi Muchilinda ait protégé de la pluie et des inondations le Bouddha, alors en profonde méditation, en lui faisant un haut siège de ses anneaux repliés et en formant un abri de son capuchon à sept têtes de cobras.


SHESHA

Mais le nom qui revient le plus fréquemment est celui de Shesha. Figuré quelquefois comme un être à sept têtes de serpent, celui-ci est représenté le plus souvent comme un serpent à mille têtes. Et c’est pourquoi le terme de Sheshashirsha (tête de Shesha) signifie bien souvent mille en tant que mot-symbole numérique.
Selon sa propre étymologie, Shesha, c’est le vestige, celui qui reste (à la suite de la destruction de l’univers). On l’appelle d’ailleurs Adi Shesha (de Adi, commencement). Car Shesha, c’est aussi et surtout le serpent originel, né de l’union de Kashyapa et Kadru (l’immortalité). Et comme il avait épousé Anantashirsha (la tête d’Ananta), c’est à dire le «commencement de l’éternité», Shesha, selon les cosmologies et mythologies indiennes, est donc ainsi devenu à la fois le fils de l’immortalité, le vestige des univers détruits et le germe de toutes les créations futures.


ANANTA

Le roi des naga représente ainsi la nature primordiale, la durée sans limite de l’éternité et l’immensité sans bornes de l’infini. Shesha n’est donc autre qu’Ananta : cet immense serpent flottant sur les eaux primordiales du chaos originel et de l’«océan d’inconscience», et sur les anneaux duquel Vishnu, couché, se repose entre deux créations du monde ; c’est là que ce dernier donne naissance à Brahma qui surgit de son nombril.
Mais Ananta, c’est aussi le grand prince des ténèbres. Chaque fois qu’il ouvre sa gueule, un tremblement de terre se produit.
Et c’est bien lui qui, à la fin de chaque kalpa (cycle cosmique de 4 320 000 000 d’années - cf. article sur Brahma), provoque, en crachant, le feu destructeur de toute création de l’univers.
Or, Ananta, c’est également Ahirbudhnya (ou Ahi Budhnya), le fameux serpent des profondeurs de l’océan qui, selon la mythologie védique, serait né des eaux sombres.
En plus de génie du sol et d’esprit chtonien possédant la terre et ses trésors, le serpent apparaît donc ainsi comme un esprit des eaux (aptya) vivant dans les mondes inférieurs (patala).

A leur manière, certains mythes indiquent clairement cette ambivalence de la nature du reptile, comme la légende qui rapporte l’histoire de Kaliya, le roi des naga de la rivière Yamuna ; c’est un serpent à quatre têtes aux proportions monstrueuses, qui, vaincu par Krishna, alors âgé de cinq ans seulement, était allé se réfugier dans les profondeurs de l’océan.
Dans ce mythe, il faut noter cette allusion aux quatre têtes du roi des naga, alors que celui-ci, sous le nom de Muchalinda, est souvent muni de sept capuchons de cobra (concept exporté et fermement institué au Cambodge), lorsqu’il ne s’agit pas des mille têtes d’Ananta.


SYMBOLIQUE
NUMERIQUE

Le choix de ces attributions numériques n’est certainement pas dû au hasard.
En fait, dans ces allégories, les sept têtes de Muchalinda représentent le royaume souterrain des naga, chacune étant associée à l’un des sept enfers qui constituent les mondes inférieurs. Inverses des mondes supérieurs, les Enfers se situeraient en effet juste en dessous du Mont Meru, le centre de l’univers, composé lui-même de sept faces, orientée chacune vers l’un des sept océans (saptasagara) et vers l’une des sept îles-continents (sapta dvipa).

Il est donc fait appel ici au caractère essentiellement céleste du symbole ainsi mis à contribution : Muchalinda n’était autre en effet que le serpent originel, celui-là même qui aurait engendré la nature primordiale.
Car le Mont Meru, montagne mythique et sacrée des religions indiennes, qui se trouve ainsi associé symboliquement au nombre sept, reçoit ses feux précisément de l’étoile polaire, la dernière des sept étoiles de la Petite Ourse, située exactement sur la même ligne que cet «axe du monde».

Les quatre têtes de Kaliya représentent, en revanche, la nature essentiellement terrestre de l’espèce rampante. Et on sait que dans la pensée mystique indienne, la terre correspond symboliquement au nombre quatre, celle-ci étant en effet mise en correspondance avec le carré, lui-même associé aux quatre points cardinaux.
Par contre, les mille têtes de Shesha-Ananta symbolisent à la fois la multitude indénombrable et la durée éternelle.

Quant à la lutte évoquée plus haut entre Krishna et le roi des naga, elle est elle-même l’expression mystique de la rivalité entre l’homme et le serpent.
Or, cette dualité homme-serpent est justement exprimée d’une manière très symbolique dans la littérature védique (notamment dans le Chhandogya Upanishad), où Krishna, le Noir, non encore divinisé, est un simple érudit ou encore un asura (c’est à dire un anti-dieu). Mais dès lors qu’il est rangé parmi les divinités du panthéon hindou, il devient la huitième incarnation (avatar) de Vishnu, avant même de devenir le bienfaisant protecteur de l’humanité (cf. Le Krishna historique).

Mais cette dualité s’exprime aussi de manière numérique, car le rang attribué à Krishna en tant qu’incarnation de Vishnu est égal à 8, soit exactement comme la valeur mystique du naga.
Le naga, on l’a vu, est en effet sonsidéré non seulement comme un génie du sol, un esprit chtonien possédant la terre et ses trésors, mais aussi et surtout comme un symbole aquatique ; c’est un esprit des eaux vivant dans les enfers. Or, la terre a 4 pour valeur symbolique. Et comme dans la pensée mystique indienne, l’eau (en sanskrit: jala) a également pour valeur 4, l’ambivalence du serpent s’exprime donc bien par la relation :
naga = terre + eau = 4+4=8.
Cette valeur se trouve confirmée par le fait que les naga se reproduisent par couples et évoluent toujours en compagnie des nagini leurs femelles ; ce qui donne bien le nombre 8 comme résultat de la multiplication symbolique de 2 (le naga et sa nagini) par 4 (la terre ou l’eau). Et c’est pourquoi la désignation générique de cette espèce est devenue un mot-symbole de valeur numérique égale à 8.


SYMBOLIQUE
COSMOGONIQUE

Mais en plus de son caractère terrestre, le serpent symbolise aussi et surtout la nature primordiale. En effet, «les enfers et les océans, l’eau primordiale et la terre profonde ne forment qu’une matière première, une substance primordiale, qui est justement celle du serpent. Esprit de l’eau première, il est l’esprit de toutes les eaux, que ce soit celles du dessous, celles qui courent à la surface de la terre, ou celles du dessus». Ainsi le serpent est-il lié à la froide, gluante et souterraine nuit des origines : «Tous les serpents possibles, écrit H. Keyserling, forment ensemble une unique multiplicité primordiale, une indénombrable chose primordiale, qui ne cesse de se détériorer, de disparaître et de renaître.»
Le serpent symbolise donc la vie.
En effet, quelle est donc cette chose primordiale sinon la vie dans sa latence, ou, comme le dit Keyserling, la couche de vie la plus profonde ? Elle est le réservoir, le potentiel d’où proviennent toutes les manifestations. «La vie des bas-fonds doit précisément se refléter dans la conscience diurne sous la forme d’un serpent», ajoute cet auteur, et il précise : «les Chaldéens avaient un seul mot pour Vie et Serpent».
Même remarque chez René Guénon : «Le symbolisme du serpent est effectivement lié à l’idée même de la vie ; en arabe, le serpent se dit al hayyah, et la vie al hayat».
Et d’ajouter, ce qui est capital, qu’al Hay, l’un des principaux noms divins, doit se traduire non par le vivant, comme on le fait souvent, mais par le vivifiant, celui qui donne la vie ou qui est le principe même de la vie.
Le serpent visible n’apparaît donc que comme la brève incarnation d’un Grand Serpent invisible, causal et atemporel, maître du principe vital et de toutes les forces de la nature.
C’est un vieux dieu premier que nous retrouvons au départ de toute les cosmogenèses, avant que les religions de l’esprit ne le détrônent. Il est ce qui anime et ce qui maintient. Sur le plan humain, il est le double symbole de l’âme et de la libido: «Le serpent, écrit Bachelard, est un des plus importants archétypes de l’âme humaine.»

On retrouve bien sûr les images dans les représentations cosmologiques et mythologiques indiennes. Ainsi, dans les doctrines tantriques, la kundalini est le serpent de Shiva, source de toutes les énergies (shakti) sexuelles et spirituelles censées se trouver lovées à la base de la colonne vertébrale, sur le chakra de l’état de sommeil. Et lorsque celle-ci s’éveille, «le serpent siffle et se raidit, et l’ascension successive des chakras s’opère : c’est la montée de la libido, la manifestation renouvelée de la vie» (L.Frédéric).
D’ailleurs, du point de vue macroscopique, la Kundalini a pour homologue le serpent Ananta, qui enserre de ses anneaux la base même de l’axe de l’univers. Associé à Vishnu et à Shiva, celui-ci symbolise en effet le développement et la résorption cyclique, mais, en tant que gardien du nadir, il est le porteur du monde dont il assure la constance et la stabilité. Mais Ananta, c’est d’abord et surtout le serpent de l’infini, de l’immensité et de l’éternité.

En fait, toutes ces significations ne sont qu’autant d’applications, dans un domaine déterminé, du mythe du Grand Serpent originel, qui exprime ainsi l’indifférencié primordial. Il est considéré à la fois comme le début et la fin de toute manifestation.
Et ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la langue sanskrite a choisi le mot Shesha, le reste, pour désigner le serpent Ananta, car le naga à mille têtes est pour les indiens le vestige des mondes disparus ainsi que le germe des mondes à venir. Et c’est ce qui explique justement l’importance tant accordée dans bon nombre de mythologies et de cosmologies à la signification eschatologique du serpent (antiquité d’Egypte, de Chine, de Grèce, du Mexique, etc...).

Il y aurait beaucoup à dire sur la mystique et la symbolique du serpent, qui ont ainsi constitué une constante de la pensée humaine, dont l’analyse pourrait à elle seule monopoliser plusieurs articles de ce genre.
Disons simplement, pour nous résumer, que l’espèce rampante est mise en relation, depuis toujours, avec les idées de ciel, de corps céleste, d’univers, de nuit des origines, de matière première, d’axe du monde, de substance primordiale, de principe vital, de vie, de vie éternelle même, d’énergie sexuelle ou spirituelle.
Elle correspond aussi aux idées de vestige des créations passées et de germe des créations futures, de développement et de résorption cyclique, de longévité, de multitude indénombrable, d’abondance, de fécondité, d’immensité, de totalité, de stabilité absolue, de mouvement ondulatoire sans fin, etc...

Autrement dit, depuis un temps immémorial et chez tous les peuples de la terre, le serpent, en plus des symboles terrestre et aquatique, incarne la notion même de l’infini et de l’éternité.
A tel point que la représentation simplifié (lové sur lui-même se mordant la queue) d’Ananta (qui, rappelons-le, signifie littéralement qui n’a pas de fin), a même inspiré l’ourobouros, notre propre symbole de l’infini en mathématiques.
Au fait, peut-être même que le serpent qui tenta Eve en Eden était un cobra...

                                                              Filo

Symbolique de l'arbre sacré

le 08/10/2005 à 23h16
Image de base qui me servit pour la couverture
du ECHOS DE L'INDE n°8 où figurait ce dossier sur l'arbre
(clik pour agrandir)





L’ARBRE COSMIQUE


L’amour des arbres est si constant en Inde, surtout parmi les femmes, qu’ils sont aussi considérés comme leurs compagnons.
La notion de kalpavriksha, «l’arbre aux faveurs», est profondément enracinée dans les croyances.

Mais un arbre est vénéré plus particulièrement, c’est le PIPAL (ou pippala), ficus religiosa, figuier à latex cité dans les Véda et la Chândogya Upanishad. C’est l’arbre paradisiaque qui fait pleuvoir le Soma et pousse au ciel des dieux.

Shiva, le détenteur des forces énergétiques du cosmos, médite à l’ombre d’un pipal et c’est sous cet arbre que ShâkyaMuni trouve l’illumination et devient Bouddha.


LE GRAND EVEILLEUR

En l’instant crucial où il rompit son jeûne et décida de suivre la voie du milieu, Shakyamuni se souvint d’un épisode de son enfance, le bonheur sans pareil qui le pénétra, alors qu’il se tenait assis à l’ombre fraîche d’un G’ambu (un «pommier-rose»), tandis que son père labourait.
Parcourant le Maghada, il arrive à Uruvela, où, au bord de la rivière Naïranjana, s’élève un bois sacré que domine de sa haute stature Ashvatta, l’Arbre cosmique, le figuier des ascètes, avec à son pied l’autel destiné au culte populaire des divinités de la fertilité (les Yaksas). En ayant fait rituellement sept fois le tour, le tenant à main droite en signe de respect, Shakyamuni répand sur l’autel une brassée d’herbe kousha, dont se servent encore aujourd’hui les brahmanes afin d’y déposer les offrandes du sacrifices, et s’y assied dans la posture des yogi, face au soleil levant, prenant la ferme résolution : «Que sur ce siège, mon corps se dessèche et que ma peau, mes os, ma chair se dissolvent. Tant que je n’aurai pas atteint l’Eveil, si long, si difficile à obtenir, je ne bougerai pas de ce siège.» Autrement dit, par son geste et par ces paroles, le futur Bouddha, sous l’Arbre cosmique, s’offre lui-même en sacrifice. Et, en effet, survient bientôt Mâra, le dieu de la mort, qui est aussi Kâma, le Désir, le Maître de l’univers sensible et sensuel, dont le Bodhisattva prétend s’affranchir et affranchir les autres hommes. Mâra tentera de l’exterminer, après avoir essayé, mais en vain, de le séduire. Mais le sage supportera, sans même frémir, de nombreux assauts infernaux.
On peut dire en réalité qu’il s’agit ici d’une descente aux Enfers par le canal de l’Arbre cosmique.
Après être venu à bout des forces souterraines du Mal, le Bodhisattva est encore aux prises avec les dénégations de Mâra qui refuse de s’avouer vaincu. Mais il lui répond : O Malin, cette Terre, mère impartiale de tous les êtres, est mon garant.» Nul en effet n’a été témoin de sa victoire, nul ne peut l’attester, sinon Elle. Aussi,  allongeant  sa  main, dans le geste maintes fois reproduit dans l’iconographie bouddhique, Shakya-muni touche-t-il la terre du bout de ses doigts. Aussitôt, celle-ci tremble et résonne comme un gong. «Et la Grande Terre, de son nom Sthâvanâ, fendant le sol à proximité du Bodhisattva, se montre à mi-corps, parée de tous ses atours et, s’inclinant pour le saluer, elle proclame : «Il en est bien ainsi, ô grand homme, il en est bien ainsi ; il en est comme tu l’as affirmé, j’en suis témoin oculaire».
L’action qui s’était déroulée jusqu’alors dans les profondeurs de la terre, puis à sa surface, peut désormais se tourner vers le ciel, à la cime de l’Arbre.
Entretemps, le soleil a disparu à l’horizon et monte dans le ciel la pleine lune d’avril (caitra/vaishakha).
Se succèdent ensuite les trois veilles au terme desquelles Shakyamuni atteindra l’Eveil, le Bodhisattva deviendra un Bouddha en atteignant la suprême et parfaite illumination.


SYMBOLIQUE

On comprend dès lors qu’un des biographes occidentaux du Bouddha ait pu écrire : «Quand devant un fond de tableau silloné d’éclairs se ruent sur lui les hordes démoniaques, comment ne pas se rappeler... l’Arbre des nuées des vieux hymnes védiques, frère du frêne Yggdrasill des bardes scandinaves, et le grand drame de l’orage entre les puissances des ténèbres et le Soleil ?»
On conçoit aussi la vénération dont, à travers les siècles, fut entouré par les bouddhistes l’Arbre du combat suprême et de la victoire finale.
Ayant renoncé à son individualité souffrante, impermanente, transitoire et ainsi réunifié avec l’univers entier, le Bouddha ne se distinguait plus de l’Arbre cosmique, il était «caché en lui».

Dans les croyances hindouistes, bien antérieures au Bouddha, le contact avec l’arbre suffisait à réveiller dans la conscience de celui qui en approchait la mémoire endormie de ses existences antérieures. C’est par l’arbre qu’on venait à la vie, par lui que l’on redécouvrait ses origines, par lui aussi que, les ayant retrouvées, on parvenait à l’immortalité.
Le Bouddha est donc «plus véridiquement» représenté par l’image même de l’Arbre cosmique. De plus, l’arbre, avec l’éventail de ses racines souterraines, son tronc étroit et son feuillage largement étalé, est l’image parfaite du processus même de l’illumination, de l’éveil, du rassemblement et de la concentration des énergies latentes nécessaires à la transformation spirituelle.
Voilà pourquoi, dans les premiers textes bouddhiques, c’est l’Arbre de la Bodhi et non le Bouddha lui-même qui est décrit comme le Grand Eveilleur. Les plus anciens monuments du bouddhisme ne représentent jamais Shakyamuni au cours de sa méditation, mais seulement l’arbre Bo, ou le «trône de diamant» élevé devant lui.
On peut le constater à Bodhgaya, dans les sculptures qui ornent la balustrade entourant le figuier sacré et datent des années 184-172 avant J.C.


LE PIPAL

L’arbre Bo est un pipal, ou Ficus religiosa. C’est un arbre majestueux de 30 mètres de haut, à la cime touffue et dont la ramification s’étend beaucoup en tous sens. Comme chez tous les figuiers dits des pagodes,  car  ces  arbres sont souvent plantés au voisinage des sanctuaires, de ses branches pendent de longues racines aériennes qui, atteignant le sol, y donnent naissance à de nouveaux troncs entourant le fût principal. Parvenu à un certain âge, chaque arbre forme à lui-seul un bosquet, un petit bois sacré, très ombreux, auquel ces multiples troncs colonnaires donnent l’aspect d’une sorte de temple naturel. Les feuilles longuement pétiolées, en forme de cœur à la base et terminées par une pointe effilée, s’agitent au moindre souffle. Les jeunes feuilles d’un vert vif ont des nervures roses ; elles deviennent ensuite d’un vert bleuté, tandis que les nervures blanchissent. Les fruits, petits, sont groupés par deux et de couleur pourpre.


LE DESTIN DE L’ARBRE BO

Environ deux cents ans après le Parinirvânâ (la mort) du Bouddha, l’empereur Ashoka, converti au bouddhisme et qui fut probablement le seul souverain de l’histoire à en appliquer les principes pacifiques au gouvernement de l’état, se rendit en pélerinage à Uruvela, devenu Bodhgaya. Il fit entourer le figuier d’un temple à ciel ouvert et marqua l’emplacement de la méditation par un trône de pierre dont la dalle supérieure, ornée d’un décor sculpté, s’est conservée jusqu’à nos jours.
On l’appelle Vadjrâsana, mot que l’on rend habituellement par «Trône de diamant», mais que l’on pourrait également traduire par «Trône de foudre», expression plus évocatrice de ce qui s’est passé sous l’arbre et en lui.
Une légende raconte que l’empereur Ashoka avait conçu pour l’Arbre des sentiments très vifs, car la nymphe qui l’habitait lui était apparue. Son épouse favorite en conçut de la jalousie. Elle fit envoûter par une sorcière l’arbre qui dépérit aussitôt, et Ashoka avec lui. Aussi la reine dut-elle faire rompre le charme.
Le figuier survécut et prospéra, et avec lui le bouddhisme. Ashoka envoya des missionnaires propager la doctrine dans tout le pays et jusqu’à Sri Lanka, où débarqua son propre fils, le prince Mahinda, accompagné de quarante moines. La princesse Sanghamitta, fille d’Ashoka, avait apporté avec elle une branche du figuier sacré, qui fut plantée par le roi cinghalais converti, Devanampita Tissa, au centre de sa capitale, Anurâdhapura. Aussitôt, la branche devint miraculeusement un arbre adulte et Tissa prophétisa qu’il fleurirait éternellement et serait toujours vert. Le figuier sacré d’Anurâdhapura, qui vit encore, aurait donc 2300 ans.
Quant à celui de Bodhgaya, il fut détruit à la fin du VIe siècle par Cashanka, roi du Bengale, qui persécutait le bouddhisme. Mais, malgré les précautions prises par son ennemi qui le brûla et fit arroser ses racines avec du jus de canne à sucre, l’arbre sacré repoussa de plus belle. Cinquante ans plus tard, le pèlerin chinois Hiuan-tsang put vénérer un fût déjà haut de quarante à cinquante pieds. En 1811, le voyageur botaniste anglais Buchanan-Hamilton le trouva en pleine vigueur. Mais, en 1867, le général Cunningham constatait sa décrépitude et, en 1876, le figuier fut abattu par un orage. Cependant, de nouvelles pousses se pressaient déjà pour le remplacer et, le sol s’étant exhaussé de plusieurs mètres, l’une d’elles fut replantée auprès du «Trône de diamant». On peut les voir aujourd’hui, ayant acquis en un siècle une taille déjà majestueuse.

Jamais véritablement détruit, le pipal de Bodhgaya a donc été vénéré depuis 2500 ans. La survie de l’arbre Bo a pour les dévots bouddhistes une importance extrême, car ils croient que le destin de la Doctrine lui est lié. La mort de l’arbre serait pour eux un sinistre présage, conviction qui était partagée par leurs adversaires, ainsi qu’en témoignent les tentatives du roi Cashanka pour le détruire.


IMPORTANCE DE L’ARBRE SACRÉ

L’équivalence Arbre cosmique-illumination explique rétrospectivement que tous les grands moments de la vie de Shakyamuni, tous ceux qui annoncent, dès avant sa naissance, que par son karma il est destiné à parvenir à la libération finale, ont lieu à l’ombre d’un arbre et, en outre, d’un arbre d’une espèce déterminée, ce qui ne peut être le fait du hasard.
 Or, ses biographes occidentaux ont toujours négligé cette particularité, tenant pour «mythiques» de telles rencontres, les imaginant nées de la trop féconde imagination de leurs lointains devanciers orientaux, alors qu’il eût suffi de se reporter à ce que les textes sacrés nous apprennent des différents arbres sacrés de l’Inde, en utilisant les données que nous fournit par ailleurs la botanique, pour en comprendre la signification, en effet mythique.


LES AUTRES ARBRES SACRÉS

Dès l’apparition des douleurs qui annoncent à Mâyâ que le moment de la naissance est proche, se manifeste cette rassurante et symbolique présence végétale. La reine se rend alors dans le jardin de Lumbini, à quelque distance de la capitale, Kapilavastu, car c’est dans un bois sacré qu’elle doit mettre au monde le futur Bouddha. Et là, debout, se tenant d’une main à une branche de l’arbre Asoka, elle accouche.

Jonesia asoka ou Saraca indica, arbre aux feuilles pendantes, d’un vert foncé, dont la cime très large, en forme de dôme, ne dépasse pas 10 m de haut, porte des fleurs qui sont parmi les plus belles de l’Inde. Très grandes, d’un rouge orangé vif, elles répandent un parfum suave, mais intense, en mars et avril, surtout pendant la nuit.
Qualifié d’anganâpriya, cher aux femmes, l’asoka n’est pas, de son côté, insensible à leurs charmes, puisqu’il suffit du contact du pied d’une jolie femme pour le faire fleurir. Il représente en effet Kâma, le dieu du désir, cause et mobile de toute incarnation, mais son nom signifie aussi, du moins selon son étymologie populaire, le sans douleur et même le destructeur de la douleur, ce qui évidemment s’applique aussi au Bouddha, dont l’arbre présida à l’apparition sur terre.
Selon le Lalita Vistara, lorsque le Bouddha vit le jour, fleurit aussi l’Udumbara. Or cet arbre, qui est, comme Ashvatta, un ficus (ficus glomerata), porte en sanskrit les qualificatifs de pavitraka, purificateur et de yagniya, sacrificiel.

Quant à l’arbre de l’illumination, il serait apparu sur terre en même temps que le petit Siddharta. A l’heure où il naquit, auraient surgi, autour de Kapilavastu, des bois magnifiques et, au milieu d’eux, une tige miraculeuse de l’Ashvatta, marquant le centre de l’univers. Selon le Majjhimanikâya, aussitôt né, le Bodhisattva pose ses pieds à plat sur le sol et ...fait sept enjambées. Il considère toutes les régions alentour et dit de sa voix de taureau : «Je suis le plus haut du monde... Ceci est ma dernière naissance ; il n’y aura plus désormais pour moi de nouvelle existence.» Comme le remarque Mircea Eliade, les sept pas qui «portent le futur Bouddha au sommet du monde» correspondent aux sept, ou neuf encoches du bouleau cérémoniel grâce auxquelles le chaman gagne le ciel. Partant du centre de l’univers, où pousse Ashvatta, le Bodhisattva en atteint la cime, il devient alors «contemporain du commencement du monde».

Le «Pommier-rose», est ainsi dénommé parce que son fruit, une petite pomme jaunâtre, qui paraît d’abord insipide, répand ensuite dans la bouche une saveur exquise de rose. C’est à son ombre que Siddharta enfant goûta les délices d’une première et précoce illumination. Cet arbre, le G’ambu indien (Eugenia jambolana Lamk.), est un des principaux arbres cosmogoniques des Hindous.
Dans la forêt légendaire de l’Himalaya, il atteindrait une taille gigantesque ; quatre grands fleuves, ceux qui irriguent l’Asie sub-hymalayenne, prendraient naissance à son pied. C’est donc l’arbre du Paradis et son fruit confère l’immortalité. «Il porte durant tout le kalpa (ère) de la rénovation un fruit immortel, semblable à l’or...; ce fruit tombe dans les rivières et ses pépins produisent des grains d’or qui sont entraînés dans la mer, et que l’on retrouve parfois sur ses rivages. Cet or a une incalculable valeur ; il n’a point dans le monde son pareil».
Lorsqu’il eut quitté le trône de diamant, après l’illumination sous l’arbre de la Bodhi, le Bouddha vit s’ouvrir devant lui une allée superbe tracée par les dieux et vint s’asseoir sous l’arbre Vata, afin de recevoir l’hommage qu’ils voulaient lui rendre à celui qui était parvenu à se libérer soi-même. Brahmâ, le Créateur, père des dieux et des hommes, descendu du ciel, supplia à trois reprises le nouveau Bouddha de ne pas garder pour lui sa découverte, mais de la révéler à l’humanité souffrante. Le Vata ou Nyagrodha est le fameux figuier des banyans, qui doit son nom (banyan signifie marchand) au fait que les petits marchés locaux se tiennent à l’ombre de son feuillage.

Ficus benghlensis est le géant du genre, non par sa hauteur (il ne dépasse guère 30 m) mais en raison de la circonférence (jusqu’à 600 mètres) qu’il peut couvrir, car plus encore que chez le figuier sacré, à partir du tronc d’origine naissent, grâce aux racines aériennes poussant sur les branches à partir de graines apportées par les oiseaux, une multitudes de troncs secondaires, tous reliés au premier, qu’ils entourent en tous sens.
Un banyan de 500 ans domine un bois sacré près Avantpur dans l’Abdhra Pradesh. Avec ses centaines de racines, il couvre une superficie de 2,1 hectares. Il est maintenant reconnu comme le plus grand spécimen de l’espèce.

Dans la légende du Bouddha, Ficus religiosa et Ficus benghalensis, qui sont l’un et l’autre des arbres cosmiques, jouent chacun un rôle différent. Avec le premier, Shakyamuni s’identifie, c’est l’arbre du Destin, du karma (mais on peut aussi par lui les maîtriser, s’en affranchir définitivement), tandis que le figuier des banyans, modèle de luxuriance, de la prolifération infinie de la vie, est la résidence terrestre des dieux créateurs. Libéré de lui-même par lui-même, le Bouddha échappe à leur puissance et ceux-ci lui doivent désormais hommage.
Il est dit qu’ensuite, pendant la période de réflexion que le Bouddha s’accorda avant d’entreprendre la mission que les dieux l’avaient supplié d’accepter (période qui dura 49 jours, c’est à dire 7x7, le nombre de l’Ashvattha), le Bouddha médita au pied de l’arbre Târâyana, la voie du salut qui dans les textes, est donné pour l’»arbre du passage». Autrement dit, il symbolise l’enseignement que le Bouddha se prépare à répandre, sa vocation qui consiste à aider les hommes à traverser le courant et à gagner l’autre rive. Il se définira lui-même comme «le passeur» ou même comme le radeau qui permet de poser le pied sur la terre ferme.
Enfin, quand il sent ses forces l’abandonner et qu’approche la mort, pour lui l’absolue Délivrance, le Parinirvâna, qu’il n’a retardé que pour accomplir sa mission terrestre, Shakyamuni fait un ultime effort et dit au fidèle disciple qui l’accompagne «Allons, Ananda, sur l’autre rive de la rivière Hiranyavati, à Kushinagara, dans le bois d’arbre Sâla». C’est dans un bois sacré que le Bouddha s’est incarné, c’est dans un bois sacré qu’il doit quitter son corps. Parvenu là, le Bouddha est de nouveau terrassé par la fatigue et il enjoint à son disciple : «Dispose-moi une couche, la tête au nord, entre ce couple de sâlas», et il lui annonce : «Aujourd’hui, au milieu de la nuit, je m’éteindrai complètement.» C’est sous ces arbres jumeaux, «leur double feuillage ombrageant à la fois sa tête et ses pieds», que le Bouddha quittera ce monde.
De même que, malgré les protestations d’Ananda, le Bouddha a choisi cette humble bourgade pour y mourir, veillé par un seul de ses nombreux disciples, de même les arbres qui l’abritèrent alors appartiennent à une espèce, shorea ou Vatica robusta, qui ne joue aucun «rôle rituel ou légendaire dans la religion de l’Inde antique». «Ainsi, remarque A. Bareau, le Bouddha se serait éteint dans une ville de peu d’importance, entre deux arbres  d’une espèce quelconque. L’insignifiance de ces détails... ne fait que renforcer l’impression de vraisemblance qu’ils nous donnent.» Mais cette insignifiance même n’est pas, pour les bouddhistes, justement dépourvue de sens.
Au moment où le Bouddha, entré en méditation profonde, atteignait le stade ultime, le Parinirvâna, les deux arbres Sâla se mirent soudain à fleurir hors saison et laissèrent tomber sur le corps inanimé leurs fleurs qui se mêlèrent à la pluie de celles que les dieux faisaient tomber du ciel.


ASHVATTA, L’ARBRE À L’ENVERS

A travers l’itinéraire terrestre du Bouddha, nous avons pu saluer au passage les plus importants des arbres auxquels les Indiens rendent encore aujourd’hui un culte.
Le premier d’entre eux est toujours le pipal, Ficus religiosa, associé suivant les lieux à différentes divinités, Krishna, avatar de Vishnu, Ganesha ou Ganapati, fils de Shiva, dieu à tête d’éléphant de la prospérité, mais aussi de la sagesse et des lettrés, ou même Hanuman, le dieu singe, ami et serviteur de Râma.
Au pied de ces arbres est dressé un petit autel portant la statue du dieu, on dépose à sa base les offrandes de fleurs et de fruits apportées soit par les prêtres, soit, le plus souvent, par des villageoises venues honorer kalpavriksha, «l’arbre aux faveurs».
En certains sites, par exemple à Prabhapatta, au Gujarât, là où Krishna aurait quitté son corps pour regagner les cieux, le Pipal est entouré, comme l’arbre de la Bodhi, d’une balustrade sculptée. Tout lieu saint comporte en Inde un arbre cosmique, une pierre, réduction de la montagne sacrée, centre de l’univers, et un point d’eau, si possible une source.
Le ficus religiosa semble prédestiné par la nature au rôle qu’il joue grâce à son étrange et spectaculaire faculté de renouvellement perpétuel, révélant de manière manifeste l’ininterrompue régénération de l’univers.


Ashvatta, l’Arbre cosmique de la mythologie indienne, était bien avant la venue du Bouddha, l’arbre ascensionnel par excellence. Il l’était peut-être déjà à l’époque de la civilisation pré-aryenne de l’Indus, la première civilisation connue de l’Inde, redécouverte au début du XXe siècle par les archéologues. On a en effet retrouvé sur ses sites, outre des représentations de l’arbre sacré, la figure d’une divinité cornue qui pourrait être un prototype de Shiva, assis dans la posture de la méditation qui fut celle du Bouddha historique, mais lui est antérieure de près de deux mille ans au moins.

Dans l’Inde brâhmanique, on considérait que le sacrifice «n’a qu’un point d’appui solide, qu’un seul séjour, le monde céleste». En conséquence, le rite comportait l’utilisation d’un poteau sacrificiel, fait d’un arbre assimilé à Ashvatta, soigneusement choisi par le prêtre dans la forêt et consacré par la formule : «De ton sommet tu supportes le ciel, ta partie médiane emplit l’atmosphère, de ton pied tu affermis la terre.» Le sacrificateur, souvent accompagné de son épouse, montait au poteau grâce à une échelle et, parvenu au sommet, proclamait, comme le shaman, comme le Bouddha à sa naissance : «J’ai atteint le Ciel, les dieux ; je suis devenu immortel !» Grimper à un arbre est devenu dans les textes brahmaniques une image assez fréquente de l’ascension spirituelle.

Pourtant c’est à l’envers, plongeant ses racines dans l’empyrée et couvrant de ses branches la terre entière, qu’est représenté le plus souvent Ashvatta. Déjà, dans le Rig-Veda, il est dit de lui : «C’est vers le bas que se dirigent ses branches, c’est en haut que se trouve sa racine, d’en haut que ses rayons descendent sur nous.»
Le Katha Upanishad déclare : «Racines vers le haut, feuillage vers le bas, voilà le figuier éternel. C’est lui le Pur, le Brahman. Lui qu’on appelle la Non-Mort. Tous les mondes prennent appui sur lui.» Et la Maitri Upanishad précise : «Ses branches sont l’éther, l’air, le feu, l’eau, la terre...», c’est à dire les cinq éléments, lesquels manifestent ce «Brahman dont le nom est Ashvatta».
Rappelons que le mot Brahman représentait à l’origine la prière sacrificielle, puis, «comme elle était toute puissante et assurait le maintien de l’ordre universel», Brahman en vint à désigner l’énergie cosmique elle-même, «la Totalité, la Potentialité d’où tout découle, qui contient tout ce que tout reflète».

Par voie de conséquence, c’est à Ashvatta que doit s’attaquer l’ascète, le renonçant, s’il veut transcender sa condition d’homme incarné, se retirer définitivement du cycle des naissances et des morts dont il se considère comme le prisonnier. Aussi est-il déclaré dans la Bhagavad-Gitâ : «Il faut, avec l’arme solide du renoncement, trancher d’abord cet Ashvatta aux puissantes racines, puis rechercher le lieu d’où l’on ne revient pas.» Un commentaire ajoute : «Ayant sa source dans le non-manifesté, émergeant de lui comme un support unique, son tronc est buddhi (l’intelligence discriminative), ses cavités intérieures (sont) des canaux pour les sens, les éléments ses branches, ses feuilles et ses fleurs le bien et le mal, ses fruits le plaisir et la souffrance. Cet éternel Arbre-Brahman est source de vie pour tous les êtres... S’il coupe et brise l’Arbre au moyen de l’arme de la connaissance métaphysique et s’il jouit ainsi dans l’Esprit, (le renonçant) ne retournera plus (en ce monde).» Autrement dit, par l’arbre et en lui, le méditant remonte jusqu’à ses propres racines célestes et c’est seulement ainsi qu’il peut échapper.
«L’arbre Ashvatta représente ici dans toute sa clarté la manifestation du Brahman» et sa réalisation «dans le Cosmos, c’est à dire la création comme mouvement descendant», le flux qui, dirigé de haut en bas, fait se métamorphoser la pure Energie en matière, courant que remonte en sens inverse le renonçant qui, matérialisé en naissant, entend retourner à sa source, l’Energie non manifestée. L’arbre renversé est donc le symbole de la réciprocité cyclique, qui fait de la création une descente et de la rédemption une remontée.
Dans le christianisme, à la chute d’Adam au sein de la matière correspond l’élévation du Christ sur la croix, prélude dramatique de son ascension.
L’arbre figuré les racines en haut et la cime tournée vers le bas fait partie du symbolisme universel. On le retrouve aussi bien chez les Lapons ou les aborigènes d’Australie que dans la tradition islamique, chez Dante comme chez Platon, mais surtout dans le schéma de la création telle que la conçoit l’ésotérisme judaïque.


L’ARBRE A-T-IL UN AVENIR ?

L’arbre a revêtu maints et maints symboles depuis que l’humanité existe pour lui en attribuer. Il n’est pas une culture qui ne l’associe pas aux puissances divines, chtoniennes, ou tout simplement magiques (voir dessin Arbre de la Cabbale)).
La majesté et la longévité de ces grands frères végétaux y sont sûrement pour beaucoup. La science nous a même appris qu’ils étaient absolument nécessaires à la régénération de l’oxygène et donc de la vie sur terre.

Pourtant, nous savons tous qu’il faut s’inquiéter de la déforestation.
L’Inde n’est pas épargnée par ce problème : une