F I L O : A C T E S

Bénarès (J)

La guitare-Cobra

le 08/10/2005 à 20h39
(clik pour agrandir)


LA GUITARE-COBRA

1er décembre 2000

Depuis deux semaines, je prospecte, j'arpente Bénarès ça et là à la recherche d'un luthier qui sera capable de réaliser la guitare-veena-cobra de mes rêves, armé du plan et du design que j'ai dessiné sur une page d'un cahier de Ran-dhir.
Ce serait une guitare inspirée de celle que John McLaughlin utilise dans son groupe Shakti, avec cordes sympathiques, mais avec en plus une septième corde, plus basse, plus encore 2 cordes chikârî, rythmiques aigües, comme sur un sitar ou un sarod, et avec les touches du manche incurvées concaves pour jouer à l'indienne. Ne trouvant pas de guitare-veena, autant me créer la mienne.
Mais ici personne n'est connaisseur en guitare et ne peut vraiment me renseigner.

J'ai fini par trouver un facteur de sitars et tempuras assez réputé qui était intéressé par mon idée.
Avant-hier il m'a demandé de lui laisser mes plans pour qu'il les étudie, et de revenir le lendemain.
J'y suis donc retourné hier, et il m'a expliqué qu'il est capable de la réaliser mais qu'il mettrait de préférence un manche de sitar, parce que les cordes sympathiques ne servent à rien si elles ne sont pas parallèles avec les principales, les vibrations ne communiqueraient pas et il n'y aurait pas sympathie. Il est catégorique et s'y connaît. Cela veut dire que la guitare Shakti ne serait que de la frime?!

Il faut donc repenser mon concept autrement, et j'avoue que je n'ai pas trouvé de solution pour que les cordes sympathiques soient alignées sous les cordes principales sur toute la longueur.
De plus il m'apprend qu'il lui faudrait minimum trois mois et qu'il m'aurait demandé au moins 25000 roupies, environ 4000 francs. Je n'aurais donc pas pu.
Pas de chance, je voulais ramener un instrument nouveau et original, adapté à mon jeu.
Je louche sur la Mohan-veena, mais elle est trop chère (12000Rs), et elle ne peut être jouée qu'à plat et en slide.
Je me rabattrait certainement sur l'achat d'un sarod, bien que ce soit un instrument très difficile à maîtriser, ou bien un esraj, sorte de mini-sitar qui se joue à l'archet comme un violon, mais que je pourrais jouer aux doigt en l'adaptant.

En attendant, je n'ai plus de sous et attends impatiemment de recevoir mon RMI par Western Union. Vincent, c'est pire: il vient d'apprendre que son projet RMI a été refusé (d'apprendre la percussion indienne et l'enseigner ensuite en France), il ne touche donc plus rien. Nous allons vivre à deux sur mon RMI jusqu'à la fin du séjour, et devrons nous restreindre.
Alors en attendant, nous sommes restés souvent ces jours-ci à la maison à travailler la musique.


MIKAELA

Depuis quelques jours une italienne, Mikaela, a emménagé au premier étage, réservé aux gens de passage.
Elle vient souvent en Inde, et la dernière fois elle y a passé un an. Elle parle couramment le hindi et suit des cours de sanskrit et de urdu à la BHU. Nous communiquons en anglais. Elle est très charmante et très douce. Elle nous a invité à boire un thé dans sa chambre, spartiate, fonctionnelle, et passe quelquefois nous voir.
Nous, nous sommes séduits, évidemment. Et ça a l'air d'être le cas de tous les hommes qu'elle rencontre. On dirait qu'elle les connaît tous, sans être avec aucun.
Nawal, le vendeur de musique, par exemple est l'un de ses meilleurs amis sur Bénarès. Elle connaît Ram aussi, que le monde est petit, et a l'air de l'avoir complètement séduit.
Un descendant de Maharadja, en fait le fils du Raja de Bénarès est, d'après ce que j'ai cru comprendre, amoureux d'elle, et sa femme a déjà créé des problèmes à Mikaela.
Elle avait commencé à prendre des cours de flûte chez un vieux guru, mais celui-ci s'est tellement attaché à elle qu'elle a préféré arrêter ses cours. Et pour couronner le tout, que le monde est décidément minuscule, Mikaela est sortie avec Rashmi! Notre Rashmi Bhatt qui donne des cours de tablas pour nous à l'association de Montpellier!

Vincent et moi nous efforçons de garder la tête froide et de penser à l'amour et la confiance de nos moitiés respectives...


Barpa (Bihar)

le 08/10/2005 à 21h05

BARPA

7 décembre 2000


Après quinze heures de route, train, bus, toit de jeep et marche au milieu des rizières, nous avons atteint hier le village où vit la famille de Ram, Barpa, paumé au beau milieu de l'état du Bihar. Le Bihar est l'un des états les plus pauvres de l'Inde. Sa population est égale à celle de la France.
La vie y est si simple, sereine et authentique que notre dépaysement atteint son paroxysme. Nous avons encore franchi un pas vers un idéal d'humanité, et je ne sais pas si nous pourrons trouver mieux.
De Paris, nantie et pervertie, nous sommes passé à la méfiance et au fanatisme sous-jacent de Karachi, puis à Delhi, fourmilière urbaine et polluée, pour atteindre Bénarès, plus amicale, mystique et magique, mais parasitée par le tourisme et les sollicitations innombrables qu'il provoque lorsqu'on y circule.

Ici nous sommes évidemment des extra-terrestres. Les villageois et surtout les enfants s'attroupent autour de nous et restent là à nous regarder, même si nous restons immobiles et inactifs, ou nous suivent en bonne escorte.
Jamais aucun touriste ne s'aventure dans ce coin paumé de l'Inde où aucun véhicule ne peut parvenir. Pour l'atteindre, il faut le faire exprès, voire le mériter.
Le village ressemble à ce que tous les villages du moyen-âge devaient être, en tout cas dans mon imaginaire personnel. Pas d'électricité bien sûr, et eau du puits, qui est très bonne paraît-il, et nous prenons le risque de la boire telle quelle, avec confiance.
Le chauffage, c'est le feu, le bétail, le foin et la bouse de vache.
La bouse séchée es une ressource idéale dont les vertus innombrables sont connues en Inde depuis quatre ou cinq mille ans : c'est notamment un combustible pratique et durable et un crépi isolant.

L'agriculture est la principale, sinon la seule activité des autochtones avec l'élevage, et leur permet de fonctionner en autarcie. Elle est constituée surtout de rizières, de cannes à sucre et de manguiers, à quoi il faut ajouter de nombreuses parcelles potagères.
Le climat est très aride-chaud, la région absolument plate, avec un horizon toujours lointain, comme esquissé à l'aquarelle très diluée, des palmiers de partout, des manguiers à la prestance magnifique rivalisant avec celle des magnolias, des bananiers, des touffes géantes de bambous énormes (j'en ai vu de vingt centimètres de diamètre), des banyans enchevêtrés de racines, et des "seesams" comme on dit ici, dont on fait paraît-il les meilleurs tablas : j'ignore le nom occidental de cet arbre.
Et des champs... plats, de partout.

La famille nombreuse et les amis de Ram se rassemblent aujourd'hui pour célébrer la fin de la période de trois ans lors de laquelle le fils (ici le frère aîné de Ram) et sa femme doivent vivre dans la maison parentale après leur mariage. A partir de demain, ils s'installent enfin dans leur propre maison que tout le monde a aidé à construire, juste à côté.

Une centaine de personnes se rencontre et se fait servir des amuses-gueules à l'indienne, du chaï, et un repas végétarien préparé dans des plats énormes.
Les femmes restent de leur côté: dans les cuisines.

Avant le repas, vers vingt heures, une puja (célébration) inoubliable met tout le monde en scène. Dans la pièce centrale de la maison, la cuisine à ciel ouvert, le père tient un thali (assiette en feuilles séchées) où brûle une grosse bougie de ghee (beurre clarifié), et c'est la seule lumière. Il la passe sous les feuilles d'un tulsi (gros persil) en chantant, et tout le monde chante debout sous le ciel étoilé. C'est une mélopée dominée par les voix graves des hommes, rythmée et atonale, me rappelant les chants tranquilles des vieux amérindiens.
Instants magiques qui resteront longtemps gravés dans notre mémoire.

On nous a aménagé un coin pour dormir dans la grange aux vaches, ce qui est un grand honneur, summum d'hospitalité par ici, avec du foin partout, recouvert de tapis et de tentures. Le lit idéal.

J'ai fait le clown pour les enfants lorsque j'ai mangé ma première canne à sucre, feignant de lutter contre sa résistance, et dès qu'ils me croisent, ils rient ou me miment en train de faire le con.

Tous ces gens sont adorables, beaux et souriants. Aucun n'est intéressé, contrairement à ceux des villes, sinon de par leur curiosité immense. Facile à comprendre.
Vincent prend de nombreux clichés, mais aucune photo ne pourra témoigner de ce que nous vivons ici, et de ce que ça apporte à nos coeurs. De ce que ça remet en question aussi, dans notre conception même de la vie.


11 novembre 2000

Une réunion entre hommes autour du feu, sans cesse alimenté de palmes de cocotiers, pour économiser le bois, précieux ici en hiver... chants sous les étoiles.

Des repas extrêmement épicés à base de riz, de dal (sorte de féculent entre la lentille et le pois chiche, préparé en soupe), et de légumes en sauce, le tout accompagné de chapatis (petits pains-pita de la taille d'un CD) et présentés sur de grands thali. Pas de couvert, seulement la main droite, lavée avant et après à l'eau.
Après le repas, les femmes peuvent manger à leur tour.

Encore une nuit froide mais confortable sur la paille à côté des vaches.

Le matin, le brossage des dents, long et méticuleux, se fait à l'aide d'une branche de babul ou de magnolia préalablement mâchée, ou bien à l'aide d'une poudre rouge au gingembre.

Les hommes rotent, crachent après d'énormes raclements préalables, et se mouchent directement dans l'air, sans mouchoir (ici les mouchoirs n'existent pas), ce qui me surprend au début, mais finit par devenir aussi naturel, pratique et simple pour moi que pour eux qui n'ont jamais connu les manières coincées des occidentaux.
Ils trouvent au contraire révoltant par exemple de recueillir sa morve dans un bout de tissu et de le mettre dans sa poche, ou désopilant le fait de manger la bouche fermée, ce qui est contre nature. Ils se sont bien moqué de nous lorsque nous leur avons expliqué que cc sont nos traditions.

J'offre aux enfants du village des petits spectacles à base de clowneries, de chansons (ils adorent et me réclament sans cesse La mauvaise réputation de Brassens quand j'imite la voix du vieux Georges en mimant l'histoire, et se joignent à moi chaque fois), d'acrobaties (je me suis dépassé, et je n'ai pas perdu la forme autant que je le croyais depuis que j'ai arrêté le kung fu), de tours d'adresse, jongleries et même de blagues en français auxquelles ils ne comprennent rien, mais qu'ils me réclament souvent, avec le mime.
Ce qu'ils ont préféré, c'est apprendre à péter sous le bras, en comprimant l'aisselle de la main! Une vraie révélation qui va faire long feu ici, je le sens!

La toilette est difficilement intime puisqu'il n'y a qu'une fontaine à pompe en plus de celle de la cuisine. Il faut obligatoirement garder un linge sur les reins.

Le soir les hommes se réunissent autour d'un shilum pour fumer la ganja familiale. Good quality.

Hier matin, le coiffeur-barbier du village est venu rafraîchir la tête des hommes avant la cérémonie du départ des meubles et de la femme (dans l'ordre) du marié.
Sur un coup de tête, je prends la décision de me faire entièrement raser le crâne. Du beau boulot, à l'eau claire. C'est tout nouveau pour moi, et je décide de garder cette "coupe" pour toujours, en souvenir de ce séjour et de ces gens. Ils comprennent et apprécient.


12 novembre 2000

Ce matin est le dernier à Barpa. Pas de grands adieux, de poignées de mains et d'interminables promesses. Les indiens n'ont pas la même conception de la politesse que nous: jamais de "s'il vous plaît"  et d'"au revoir". Lorsqu'ils reçoivent un cadeau ils ne diront  pas merci et le poseront de côté ; sa découverte et l'émotion qui en découle restera intime et pudique.
En revanche, le "namasté" ou "namaskar" de bienvenue est apprécié, et un inconnu peut entrer dans une maison et dire qu'il a faim, il aura toujours quelque chose à manger, avec le sourire...

Nous quittons Barpa escortés à nouveau par les enfants qui se disputent pour être à nos côtés. Les regards sont profonds, chargés d'un amour universel, une sorte de solidarité à l'échelle de l'humain, de l'espèce. Une énergie presque tangible.

En effet, ils savent que nous retournons vers l'enfer des villes
et qu'ils ne nous verrons probablement plus jamais.


Ganga Puja

le 08/10/2005 à 21h06

GANGA PUJA


Force de Shiva, force de la dévotion,
cercles de flammes, cercles encensoirs purifiant l’air,
gestes circulaires,
séculaires
cercles autour de la chandelle fleurie
que le fleuve emporte à la nuit,
cercle des dévôts autour, assis par terre,
cercle de la lune dans l’eau du Gange et dans le ciel.

Force du cercle et son omniprésence,
celle des cycles et des éléments.
Tout est lié.
Vaishnava est dans le feu, l’air, l’eau, la terre et le ciel.

Force des tambours et des cloches,
arythmiques comme la vie,
transcendants comme la foi,
inéluctables comme la mort.

Vacarme pénétrant la chair et les os,
tout n’est plus que vibrations,
pulsation anarchique, échantillon du chaos,
car le chaos est partout, et comme Shiva,
il n’est pas seulement destruction,
il est diversité, hasard, art.

Le brahmane drapé d’orange se retourne,
ou plutôt son corps: lui est ailleurs.
Tout s’arrête.
Il empoigne une conque
et y souffle une note unique, animale.

Le chant peut commencer.
Ganga Puja


Une nuit avec l'intouchable

le 08/10/2005 à 21h09
16 décembre 2000

Après les raga Bhupali et Vrindavani-Sarang, j'ai attaqué cette semaine le raga Yaman, fameux et langoureux.
Manju parle trop peu l'anglais et moi trop peu le hindi pour une profonde compréhension, mais la communication est malgré tout suffisamment établie entre nous pour qu'elle puisse m'enseigner les subtilités du chant indien.
Je voulais savoir le sens des paroles que je chante, afin de m'imprégner plus encore du sentiment à vivre et à donner. Elle est étonnée, je suis le premier à le demander.
J'ai pu avoir finalement le sens de chaque phrase grâce à Ram, et j'en tire des traductions cohérentes.
Cela m'aide énormément, car je ne chante plus des syllabes en chaîne, mais à présent des mots et l'émotion qu'ils dégagent.

Nous avons rencontré un couple de français, Montpelliérains depuis cet été, Julien et Lucie. Ils débutent aussi les cours de Ram et Manju.
Julien a une guitare classique et me l'a prêtée 2 ou 3 jours et avec Vincent nous avons enfin pu répéter quelques morceaux de notre répertoire de Santal. Nous n'oublions pas que nous devons donner un concert juste en rentrant en France au théâtre du Minotaure à Béziers. Ce passage en revue n'était pas superflu, mais vu le contexte, de nouvelles idées d'arrangements ont tendance à fuser...

Hier c'était l'anniversaire de Vincent et je nous ai fait un festin, avec du dal délicieux et du bon chaï au lait entier. Depuis que j'ai acheté tout le nécessaire pour cuisiner moi-même, nous nous faisons des petits plaisirs. Vincent tente pour la première fois de faire la pâte à chapati et c'est plutôt réussi. Il passera vite maître dans cet art, d'ailleurs!
Quelques pétards ont salué notre digestion.

Ce midi Mikaëla est passé nous voir alors que je préparais le repas. Je l'ai servie mais elle n'a pas daigné y goûter malgré mon insistance, elle n'était venue que minauder et nous faire les yeux doux. J'avoue avoir été un peu vexé.
elle commence à user notre patience avec son petit jeu d'allumeuse, mais pas notre fidélité.
Mais tout porte à croire que Ram s'y est fait prendre, lui.




19 décembre 2000

Mauvaises nouvelles de France qui entament sérieusement mon moral.
Je ne rentrerai pas ici dans les détails, mais tout porte à croire que mon couple est au plus mal, à cause de la distance, de l'incompréhension, de mon absence et de sa solitude...
Je guette chacun de ses messages, avec quelques bribes d'espoir de plus en plus vain, et cette expectative désespérée occulte tout ce qui peut m'arriver ici désormais.
J'ai tant rêvé d'être ici, au coeur de l'Inde mystique et artistique, Bénarès, mon rêve de tant d'années. Et maintenant que j'y suis, mon coeur est trop déchiré pour en profiter pleinement.
Je vais peut-être arrêter ce journal de bord.



SANJU L'INTOUCHABLE

22 décembre 2000

Avant-hier nous sommes retournés manger au restaurant New Star, où nous étions devenus des habitués avant de faire nous-même notre cuisine. On l'appelle entre nous "chez les Brahmanes". On y paye 15 rupees (2 francs) le thali, avec rab de tout à volonté, que ce soit le riz, la viande, les légumes, la sauce ou les chapatis!
On y a rencontré Christelle, une française qui débarque du Népal et qui est allée avant en Malaisie et en Thaïlande. elle compte partir pour les Îles Andaman qui sont sévèrement protégées.
On l'a invitée pour un chaï et un repas à la maison et on a discuté à bâtons rompus sur la foi, la méditation, l'amour et toutes sortes de grands sujets sur lesquels tous les trois avions chacun un avis différent. Vincent s'en est donné à coeur joie sur son fameux concept d'altruisme/égoïsme en matière d'amour (il ramène presque tout à l'égoïsme).
En fin de soirée, j'ai raccompagné Christelle à son hôtel, car la nuit il n'est pas bon de se ballader seul, surtout quand on est une fille occidentale. Au Shivesh Lodge avait lieu une petite veillée à la bougie sur le toit. Je m'y suis tant attardé que lorsque je suis rentré à la maison, vers 1h30, tout était fermé à clef, Rajhan nous avait effectivement prévenu au début de cette mesure de sécurité. Je n'y avais plus pensé, tellement j'ai l'habitude de pouvoir entrer partout la journée.

Tout le monde dormait donc. Ou je sonnais et réveillais toute la famille, ou j'étais à la porte pour la nuit.
Je choisis la deuxième solution: passer une nuit blanche à arpenter Bénarès, bonne occasion de m'enfoncer dans ma déprime.
Marcher dans le froid, dans les rues sales où la nuit les ordures sont brûlées à même le sol, croiser les mendiants intouchables, les chiens affamés, les singes et les rats, en me morfondant sur mon amour qui m'échappait.
En pensant "que vais-je devenir à présent?"

Alors que je pleurais égoïstement sur mon sort, le sort pitoyable (et impitoyable) de ces pauvres malheureux qui dorment dehors dans le froid (il a beau faire chaud en Inde, de fin décembre à fin janvier à Bénarès c'est presque comparable la nuit au sud de la France tout de même) et dans la fange, leur sort m'apparut  soudain beaucoup moins enviable que ma tristesse.
Les vapeurs de ganja de la veillée, le froid de cette première nuit d'hiver, et mon désarroi, tout celà concourait à m'alourdir, m'affaiblir et finalement à m'abattre. C'est en tremblant et en claquant des dents que je m'accroupis parmi un groupe d'intouchables autour d'un feu.
Je n'avais pas pensé que ça ne se faisait pas, il existe des rites, des manières, des gens qui ne doivent jamais se rencontrer.
D'abord ils me regardèrent subrepticement, puis je leur adressai la parole, et là ils communiquèrent. Ou plutôt tentèrent de communiquer, mais en vain. Ils ne parlaient pas l'anglais ni même le hindi, mais l'hindustani.
L'un d'eux avait l'air beaucoup plus débrouillard, actif et interpellé que les autres. C'est lui qui dégotait toujours quelque chose à brûler, et il avait de la ganja et un shilum. Il m'en proposa.
Il m'appelait "How Much" car la plupart des blancs n'ont selon lui que ces mots à la bouche. Le cercle s'agrandissait lorsqu'un nouveau venu arrivait, en apportant une contribution au feu. Je compris que c'était une condition incontournable parmi eux pour venir s'asseoir. Une vieille veste sèche et figée par exemple, généra des flammes et de la chaleur pendant au moins dix minutes.

Moi je n'en pouvais plus, il fallait que je m'adosse quelque part, ma tête tournait et j'étais épuisé. Le jeune m'a installé des canisses et je me suis écroulé dessus. J'appuyai ma tête sur une brique qui traînait là et le feu me réchauffait.
J'étais beaucoup mieux, la tête me tournait moins. J'avais heureusement mon étole et m'enveloppai entièrement, même la tête. Je ne dormais pas mais ils devaient le croire, car ils ne me prêtèrent plus aucune attention, ni ceux qui arrivaient qui me prenaient à coup sûr pour l'un d'eux.

A un moment, le jeune m'emmena non loin de là où un vieux tient un stand de chaï. Je n'eus même pas à lui expliquer que j'étais sorti sans argent, il me paya le chaï d'office, fièrement! Lui à moi!
Il retourna à son feu, alors que d'autres jeunes tentaient de communiquer avec moi.
Lorsque je retournai à mon tour près du feu, il avait l'air réjoui de me voir revenir. J'avais la vague impression que tous mes gestes et toutes mes actions pouvaient être interprétés selon leurs codes et donc prêter à confusion.
Il vint vers moi et me baisa les pieds, à la manière dont on salue un guru ou un Brahmane.

Il me ramena un second chaï et voulut me montrer quelque chose: son rickshaw. Je compris soudain pourquoi il avait de l'argent, contrairement aux autres! Il était taxi. Il voulait que je monte, ce que je fis.
Et il m'emmena, loin et longtemps. Nous traversâmes une grande partie de la ville, puis il s'arrêta de pédaler dans une espèce de bidonville, vint s'asseoir à côté de moi et me proposa encore un shilum, sur un ton qui ne supportait pas le refus. Je ne vois pas comment je lui aurais expliqué que je n'était pas aussi endurant en la matière que lui!
Puis il me montra une sorte de cabane en me faisant comprendre qu'il y avait sa femme et son fils à l'intérieur et qu'il allait rentrer, et me proposa de dormir chez lui. Je me demandai comment ils pouvaient tenir à trois là-dedans et refusai, lui expliquant tant bien que mal, avec le peu d'hindi que nous avions en commun, que je comptais aller sur les ghats pour voir le lever du soleil sur le Gange.

Je voulais lui dire combien je lui étais reconnaissant de m'avoir réchauffé alors que j'avais froid (près du feu il m'a même couvert de son propre châle), de m'avoir offert du thé chaud alors que je me sentais mal et avais soif, le remercier de m'avoir témoigné une amitié si spontanée et désintéressée, mais impossible de communiquer suffisamment pour exprimer cela, et pas moyen de trouver quelque passant anglophone dans cet obscur bidonville.

Il me fit à nouveau traverser la ville sur son taxi à pédale et me fit comprendre que mon idée du coucher de soleil au dessus du Gange le tentait aussi, et qu'étant d'ici, il n'en avait jamais eu l'idée.
Nous arrivâmes au Dasashwamedth Ghat, mon quartier, et trouvâmes un interprète enfin.
Je pu donc lui exprimer tout ce que j'avais voulu lui dire, en insistant pour que nous restions amis, et qu'il vienne chez moi manger ma cuisine et boire mon thé. Nous convînmes 19h.
Puis nous allâmes au bord du Gange pour une promenade, une flânerie d'une heure.
Il m'emmena au stand unique d'un type aux allures de sadhu à qui il acheta quelques biscuits. Puis il me tendit un verre. J'y goûtai deux gorgées puis m'interrompis: c'était de l'eau ...trouble!
Je sais que certains hindous très croyants osent boire l'eau extrêmement polluée du Gange, mais quand je compris que c'était ce que j'étais en train de faire! Pouah! Je suis allé recracher (discrètement).
Puis un chaï.

Nous rencontrâmes de nombreux quidams assez singuliers: ceux de l'aube.
Un type par exemple faisait sans arrêt le tour d'une terrasse sur pilotis au bord du fleuve. Nous sommes restés une bonne demi-heure à côté, et il ne s'est jamais interrompu. Au retour, plus d'une heure après, il y était toujours!.
J'ai vu aussi les blanchisseurs, qui tapent le linge pour le laver, debout dans le fleuve jusqu'aux genoux. Ils fouettent sans relâche des pierres plates avec le linge. A un moment les coups m'ont semblé rythmés ensemble, en une coordination magique, une transe quasi-mystique, bien qu'aléatoire. Mais mon discernement était bien entamé par la ganja (ou bien exacerbé? au choix).

Nous étions assis sur un méplat rocheux parfaitement adapté à la situation. Je lui demandai son nom: Sanju, me dit-il.
Quand je lui dis que le mien était Filo, il fut incapable de le prononcer. En effet le son F n'existe pas dans sa langue.

Puis l'horizon et son miroir, le Gange, nous offrirent un spectacle inoubliable de tons entre le rouge et le rose.
Je le lui dis en hindi. Il s'est passé un instant de communication exceptionnel: je lui dis "Gulabi Lal", ce qui veut dire un rouge rosé, et il a dit la même chose exactement au même moment!
Et nous avons ri!

Ensuite il m'a encore payé des espèces de toasts grillés avec du ghee fondu et un autre chaï, puis il m'a ramené à la place où je l'avais rencontré autour du feu.

C'était le petit matin, il faisait jour, il n'y avait plus de feu et l'activité urbaine diurne avait déjà repris son cours, vacarme, gaz et racoleurs de tous poils. Le monde diurne était si éloigné et différent du monde nocturne qu'on avait du mal à les situer au même endroit.
Un dernier shilum avant de se séparer, avec les premiers compagnons du feu dont l'un est également chauffeur de rickshaw, non pas mendiant comme je le pensais, puis j'ai vu Sanju s'en retourner à son véhicule.
Je lui fis un dernier signe avec mes doigts: 7!  Sept heures, notre rendez-vous! Qu'il n'oublie pas, j'y tenais.
Puis je rentrai à la maison. J'étais à dix minutes à pied.

Je marchais depuis quatre minutes peut-être lorsque j'entendis Sanju m'appeler derrière: "Psiilo! Psiilo". Depuis le début il me suivait et m'appelait!
Il voulait me ramener en rickshaw jusque chez moi, mais nous étions dans une ruelle très étroite. Qu'à celà ne tienne! Il s'en est très bien sorti. Je lui montrai donc pour la deuxième fois où j'habitais, et là: surprise! je compris brutalement:
il me réclama des roupies! Il voulait de l'argent!

Je comptais bien lui en donner pour le dédommager et l'aider, bien sûr, mais lorsqu'il serait venu manger, avec d'autres cadeaux, mais là... il les réclamait!
Je restai interdit, immobile, récapitulant tout ce qui s'était passé toute la nuit... par intérêt? J'étais tellement déçu!

OK.
Je l'ai emmené chez nous, où Vincent était déjà levé, et lui ai donné carrément un billet de 100, le seul que j'avais.
Il fut surpris, ne s'attendant qu'à 10 ou 20. Il marchanda pour la forme, la moitié? mais j'étais trop en colère et voulais qu'il parte avec ses 100 roupies, puisqu'il réclamait!
Il me baisa encore les pieds avant de partir devant les yeux ébahis de Vincent!
Je lui fit encore le signe 7 avant qu'il ne disparaisse dans les escaliers.

En début de soirée, j'ai préparé un vrai festin.
Il n'est jamais venu.

Fin mystique

le 01/12/2005 à 03h34
Voici le dernier chapitre de mon journal de bord que je publierai ici.
En effet, ce carnet de voyage a été interrompu à cause d'un drame personnel (sentimental) qui m'a découragé à continuer quoique ce soit à l'époque.
Je vous rassure, ça s'est bien terminé par la suite, mais la fin manque, c'est ainsi.





TRIMURTI, UNE THEORIE PERSONNELLE


A force de séjourner ici, de discuter de l'hindouïsme et d'en découvrir ses subtilités (comme la théorie des univers cycliques, commençant tous par un big bang et ça repart), j'en viens à établir des rapports entre plein de choses.
Cette religion pourrait être envisagée comme une explication de l'univers rejoignant théoriquement la science, en tirant quelques cheveux.

La Trimurti est la "trinité" hindoue (aussi bien shivaïte que vishnouïte), les 3 principes régissant l'humanité et l'équilbre de l'univers.

BRAHMA, représenté avec quatre têtes, crée un univers en se réveillant, et il dure le temps d'un kalpa, c'est à dire une de ses journées (plus de 2 milliards d'années) ; quand il s'endort le monde prend fin.
VISHNU, pour protéger le monde et faire régner le bien, Vishnu s'est incarné en 10 avatars (ce mot vient de là), à des périodes différentes de l'univers (du moins le nôtre, notre cycle), depuis sa création. Il s'est ainsi incarné en Matsya, un poisson géant ; en Kurma, une tortue géante ; Varaha, un sanglier géant ; Narasimba, un homme-lion ; Vamana, le nain malin ; Parasuarama, l'homme à la hache ; Rama, le seigneur bien connu grâce à son épopée le Ramayana ; Krishna-le-noir, le plus populaire ; puis Bouddha, dont le nom a été rajouté à ce panthéon par diplomatie envers les bouddhistes qui ont régné en Inde au début de notre ère. Le dixième avatar est encore à venir : Kalki, qui viendra sur son cheval blanc à la fin de notre cycle.
SHIVA enfin qui endosse de nombreuses formes, comme par exemple le Nataraj, dieu de la danse, ou l'ermite en haillons, ou le père de famille, époux parfait (de Parvati et père de Ganesh), ou encore le plus puissant des dieux, le destructeur nécessaire de l'univers, pour une meilleure reconstruction.

Ces trois principes de l'hindouisme, je me suis amusé à les associer à des principes matériels et symboliques:





Mon carnet se termine par une résolution qui m'est apparu comme une bonne idée et que j'ai tenu pendant exactement 6 mois le premier semestre 2001:

QUATRAIN:

Mon serment libre de toute influence,
Ma discipline en cette nouvelle ère:
Observer jeûne, chasteté, silence,
De l'aube au couchant de tout jour lunaire.

TRADUCTION:

Je m'engage, sans être influencé par aucune religion ni autre système de pensée mystique, seulement par souci de discipline personnelle et d'introspection, à compter de maintenant (début de l'année 2001), à ne pas manger, à ne pas fumer, à ne pas faire l'amour et à ne pas parler, du lever au coucher du soleil de chaque lundi de chaque semaine.


FIN

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