16 décembre 2000
Après les raga Bhupali et Vrindavani-Sarang, j'ai attaqué cette semaine le raga Yaman, fameux et langoureux.
Manju parle trop peu l'anglais et moi trop peu le hindi pour une profonde compréhension, mais la communication est malgré tout suffisamment établie entre nous pour qu'elle puisse m'enseigner les subtilités du chant indien.
Je voulais savoir le sens des paroles que je chante, afin de m'imprégner plus encore du sentiment à vivre et à donner. Elle est étonnée, je suis le premier à le demander.
J'ai pu avoir finalement le sens de chaque phrase grâce à Ram, et j'en tire des traductions cohérentes.
Cela m'aide énormément, car je ne chante plus des syllabes en chaîne, mais à présent des mots et l'émotion qu'ils dégagent.
Nous avons rencontré un couple de français, Montpelliérains depuis cet été, Julien et Lucie. Ils débutent aussi les cours de Ram et Manju.
Julien a une guitare classique et me l'a prêtée 2 ou 3 jours et avec Vincent nous avons enfin pu répéter quelques morceaux de notre répertoire de Santal. Nous n'oublions pas que nous devons donner un concert juste en rentrant en France au théâtre du Minotaure à Béziers. Ce passage en revue n'était pas superflu, mais vu le contexte, de nouvelles idées d'arrangements ont tendance à fuser...
Hier c'était l'anniversaire de Vincent et je nous ai fait un festin, avec du dal délicieux et du bon chaï au lait entier. Depuis que j'ai acheté tout le nécessaire pour cuisiner moi-même, nous nous faisons des petits plaisirs. Vincent tente pour la première fois de faire la pâte à chapati et c'est plutôt réussi. Il passera vite maître dans cet art, d'ailleurs!
Quelques pétards ont salué notre digestion.
Ce midi Mikaëla est passé nous voir alors que je préparais le repas. Je l'ai servie mais elle n'a pas daigné y goûter malgré mon insistance, elle n'était venue que minauder et nous faire les yeux doux. J'avoue avoir été un peu vexé.
elle commence à user notre patience avec son petit jeu d'allumeuse, mais pas notre fidélité.
Mais tout porte à croire que Ram s'y est fait prendre, lui.
19 décembre 2000
Mauvaises nouvelles de France qui entament sérieusement mon moral.
Je ne rentrerai pas ici dans les détails, mais tout porte à croire que mon couple est au plus mal, à cause de la distance, de l'incompréhension, de mon absence et de sa solitude...
Je guette chacun de ses messages, avec quelques bribes d'espoir de plus en plus vain, et cette expectative désespérée occulte tout ce qui peut m'arriver ici désormais.
J'ai tant rêvé d'être ici, au coeur de l'Inde mystique et artistique, Bénarès, mon rêve de tant d'années. Et maintenant que j'y suis, mon coeur est trop déchiré pour en profiter pleinement.
Je vais peut-être arrêter ce journal de bord.
SANJU L'INTOUCHABLE22 décembre 2000
Avant-hier nous sommes retournés manger au restaurant New Star, où nous étions devenus des habitués avant de faire nous-même notre cuisine. On l'appelle entre nous "chez les Brahmanes". On y paye 15 rupees (2 francs) le thali, avec rab de tout à volonté, que ce soit le riz, la viande, les légumes, la sauce ou les chapatis!
On y a rencontré Christelle, une française qui débarque du Népal et qui est allée avant en Malaisie et en Thaïlande. elle compte partir pour les Îles Andaman qui sont sévèrement protégées.
On l'a invitée pour un chaï et un repas à la maison et on a discuté à bâtons rompus sur la foi, la méditation, l'amour et toutes sortes de grands sujets sur lesquels tous les trois avions chacun un avis différent. Vincent s'en est donné à coeur joie sur son fameux concept d'altruisme/égoïsme en matière d'amour (il ramène presque tout à l'égoïsme).
En fin de soirée, j'ai raccompagné Christelle à son hôtel, car la nuit il n'est pas bon de se ballader seul, surtout quand on est une fille occidentale. Au Shivesh Lodge avait lieu une petite veillée à la bougie sur le toit. Je m'y suis tant attardé que lorsque je suis rentré à la maison, vers 1h30, tout était fermé à clef, Rajhan nous avait effectivement prévenu au début de cette mesure de sécurité. Je n'y avais plus pensé, tellement j'ai l'habitude de pouvoir entrer partout la journée.
Tout le monde dormait donc. Ou je sonnais et réveillais toute la famille, ou j'étais à la porte pour la nuit.
Je choisis la deuxième solution: passer une nuit blanche à arpenter Bénarès, bonne occasion de m'enfoncer dans ma déprime.
Marcher dans le froid, dans les rues sales où la nuit les ordures sont brûlées à même le sol, croiser les mendiants intouchables, les chiens affamés, les singes et les rats, en me morfondant sur mon amour qui m'échappait.
En pensant "que vais-je devenir à présent?"
Alors que je pleurais égoïstement sur mon sort, le sort pitoyable (et impitoyable) de ces pauvres malheureux qui dorment dehors dans le froid (il a beau faire chaud en Inde, de fin décembre à fin janvier à Bénarès c'est presque comparable la nuit au sud de la France tout de même) et dans la fange, leur sort m'apparut soudain beaucoup moins enviable que ma tristesse.
Les vapeurs de ganja de la veillée, le froid de cette première nuit d'hiver, et mon désarroi, tout celà concourait à m'alourdir, m'affaiblir et finalement à m'abattre. C'est en tremblant et en claquant des dents que je m'accroupis parmi un groupe d'intouchables autour d'un feu.
Je n'avais pas pensé que ça ne se faisait pas, il existe des rites, des manières, des gens qui ne doivent jamais se rencontrer.
D'abord ils me regardèrent subrepticement, puis je leur adressai la parole, et là ils communiquèrent. Ou plutôt tentèrent de communiquer, mais en vain. Ils ne parlaient pas l'anglais ni même le hindi, mais l'hindustani.
L'un d'eux avait l'air beaucoup plus débrouillard, actif et interpellé que les autres. C'est lui qui dégotait toujours quelque chose à brûler, et il avait de la ganja et un shilum. Il m'en proposa.
Il m'appelait "How Much" car la plupart des blancs n'ont selon lui que ces mots à la bouche. Le cercle s'agrandissait lorsqu'un nouveau venu arrivait, en apportant une contribution au feu. Je compris que c'était une condition incontournable parmi eux pour venir s'asseoir. Une vieille veste sèche et figée par exemple, généra des flammes et de la chaleur pendant au moins dix minutes.
Moi je n'en pouvais plus, il fallait que je m'adosse quelque part, ma tête tournait et j'étais épuisé. Le jeune m'a installé des canisses et je me suis écroulé dessus. J'appuyai ma tête sur une brique qui traînait là et le feu me réchauffait.
J'étais beaucoup mieux, la tête me tournait moins. J'avais heureusement mon étole et m'enveloppai entièrement, même la tête. Je ne dormais pas mais ils devaient le croire, car ils ne me prêtèrent plus aucune attention, ni ceux qui arrivaient qui me prenaient à coup sûr pour l'un d'eux.
A un moment, le jeune m'emmena non loin de là où un vieux tient un stand de chaï. Je n'eus même pas à lui expliquer que j'étais sorti sans argent, il me paya le chaï d'office, fièrement! Lui à moi!
Il retourna à son feu, alors que d'autres jeunes tentaient de communiquer avec moi.
Lorsque je retournai à mon tour près du feu, il avait l'air réjoui de me voir revenir. J'avais la vague impression que tous mes gestes et toutes mes actions pouvaient être interprétés selon leurs codes et donc prêter à confusion.
Il vint vers moi et me baisa les pieds, à la manière dont on salue un guru ou un Brahmane.
Il me ramena un second chaï et voulut me montrer quelque chose: son rickshaw. Je compris soudain pourquoi il avait de l'argent, contrairement aux autres! Il était taxi. Il voulait que je monte, ce que je fis.
Et il m'emmena, loin et longtemps. Nous traversâmes une grande partie de la ville, puis il s'arrêta de pédaler dans une espèce de bidonville, vint s'asseoir à côté de moi et me proposa encore un shilum, sur un ton qui ne supportait pas le refus. Je ne vois pas comment je lui aurais expliqué que je n'était pas aussi endurant en la matière que lui!
Puis il me montra une sorte de cabane en me faisant comprendre qu'il y avait sa femme et son fils à l'intérieur et qu'il allait rentrer, et me proposa de dormir chez lui. Je me demandai comment ils pouvaient tenir à trois là-dedans et refusai, lui expliquant tant bien que mal, avec le peu d'hindi que nous avions en commun, que je comptais aller sur les ghats pour voir le lever du soleil sur le Gange.
Je voulais lui dire combien je lui étais reconnaissant de m'avoir réchauffé alors que j'avais froid (près du feu il m'a même couvert de son propre châle), de m'avoir offert du thé chaud alors que je me sentais mal et avais soif, le remercier de m'avoir témoigné une amitié si spontanée et désintéressée, mais impossible de communiquer suffisamment pour exprimer cela, et pas moyen de trouver quelque passant anglophone dans cet obscur bidonville.
Il me fit à nouveau traverser la ville sur son taxi à pédale et me fit comprendre que mon idée du coucher de soleil au dessus du Gange le tentait aussi, et qu'étant d'ici, il n'en avait jamais eu l'idée.
Nous arrivâmes au Dasashwamedth Ghat, mon quartier, et trouvâmes un interprète enfin.
Je pu donc lui exprimer tout ce que j'avais voulu lui dire, en insistant pour que nous restions amis, et qu'il vienne chez moi manger ma cuisine et boire mon thé. Nous convînmes 19h.
Puis nous allâmes au bord du Gange pour une promenade, une flânerie d'une heure.
Il m'emmena au stand unique d'un type aux allures de sadhu à qui il acheta quelques biscuits. Puis il me tendit un verre. J'y goûtai deux gorgées puis m'interrompis: c'était de l'eau ...trouble!
Je sais que certains hindous très croyants osent boire l'eau extrêmement polluée du Gange, mais quand je compris que c'était ce que j'étais en train de faire! Pouah! Je suis allé recracher (discrètement).
Puis un chaï.
Nous rencontrâmes de nombreux quidams assez singuliers: ceux de l'aube.
Un type par exemple faisait sans arrêt le tour d'une terrasse sur pilotis au bord du fleuve. Nous sommes restés une bonne demi-heure à côté, et il ne s'est jamais interrompu. Au retour, plus d'une heure après, il y était toujours!.
J'ai vu aussi les blanchisseurs, qui tapent le linge pour le laver, debout dans le fleuve jusqu'aux genoux. Ils fouettent sans relâche des pierres plates avec le linge. A un moment les coups m'ont semblé rythmés ensemble, en une coordination magique, une transe quasi-mystique, bien qu'aléatoire. Mais mon discernement était bien entamé par la ganja (ou bien exacerbé? au choix).
Nous étions assis sur un méplat rocheux parfaitement adapté à la situation. Je lui demandai son nom: Sanju, me dit-il.
Quand je lui dis que le mien était Filo, il fut incapable de le prononcer. En effet le son F n'existe pas dans sa langue.
Puis l'horizon et son miroir, le Gange, nous offrirent un spectacle inoubliable de tons entre le rouge et le rose.
Je le lui dis en hindi. Il s'est passé un instant de communication exceptionnel: je lui dis "Gulabi Lal", ce qui veut dire un rouge rosé, et il a dit la même chose exactement au même moment!
Et nous avons ri!
Ensuite il m'a encore payé des espèces de toasts grillés avec du ghee fondu et un autre chaï, puis il m'a ramené à la place où je l'avais rencontré autour du feu.
C'était le petit matin, il faisait jour, il n'y avait plus de feu et l'activité urbaine diurne avait déjà repris son cours, vacarme, gaz et racoleurs de tous poils. Le monde diurne était si éloigné et différent du monde nocturne qu'on avait du mal à les situer au même endroit.
Un dernier shilum avant de se séparer, avec les premiers compagnons du feu dont l'un est également chauffeur de rickshaw, non pas mendiant comme je le pensais, puis j'ai vu Sanju s'en retourner à son véhicule.
Je lui fis un dernier signe avec mes doigts: 7! Sept heures, notre rendez-vous! Qu'il n'oublie pas, j'y tenais.
Puis je rentrai à la maison. J'étais à dix minutes à pied.
Je marchais depuis quatre minutes peut-être lorsque j'entendis Sanju m'appeler derrière: "Psiilo! Psiilo". Depuis le début il me suivait et m'appelait!
Il voulait me ramener en rickshaw jusque chez moi, mais nous étions dans une ruelle très étroite. Qu'à celà ne tienne! Il s'en est très bien sorti. Je lui montrai donc pour la deuxième fois où j'habitais, et là: surprise! je compris brutalement:
il me réclama des roupies! Il voulait de l'argent!
Je comptais bien lui en donner pour le dédommager et l'aider, bien sûr, mais lorsqu'il serait venu manger, avec d'autres cadeaux, mais là... il les réclamait!
Je restai interdit, immobile, récapitulant tout ce qui s'était passé toute la nuit... par intérêt? J'étais tellement déçu!
OK.
Je l'ai emmené chez nous, où Vincent était déjà levé, et lui ai donné carrément un billet de 100, le seul que j'avais.
Il fut surpris, ne s'attendant qu'à 10 ou 20. Il marchanda pour la forme, la moitié? mais j'étais trop en colère et voulais qu'il parte avec ses 100 roupies, puisqu'il réclamait!
Il me baisa encore les pieds avant de partir devant les yeux ébahis de Vincent!
Je lui fit encore le signe 7 avant qu'il ne disparaisse dans les escaliers.
En début de soirée, j'ai préparé un vrai festin.
Il n'est jamais venu.