INSTRUMENTS DE MUSIQUE
Cet après-midi, nous avons visité trois magasins d'instruments de musique. Le premier, c'est un rabatteur qui nous y a emmené: "Baba Music".
Le terme "baba" marque un respect envers quelqu'un lorsqu'on se positionne en dessous de lui, comme un guru, un père, un seigneur ou (et c'est hélas des colons anglais que vient le systématisme de cette appellation envers les blancs) un occidental, donc un riche.
Il ne fait pas de doute que ce magasin s'adresse plutôt aux touristes occidentaux qu'aux authentiques musiciens du terroir, mais nous sommes alléchés par l'objet de notre passion commune: les instruments de ce pays sont les plus beaux du monde!
Le patron a l'air sinistre, il ressemble un peu à Antonin Artaud sur son autoportrait, ou au leader de ce vieux groupe des seventies Redbone, avec le mono-sourcil à la Chain en plus.
Il nous a offert le thé et a deviné que Ram était notre prof de musique.
Il l'estime beaucoup, comme la plupart des connaisseurs de la ville, ce qui est une excellente carte de visite pour nous.
Mais à part quelques tampura-box trop chères, rien ne nous intéresse en particulier dans sa boutique.
Le deuxième, c'est celui qui a vendu les tablas à Vincent lors de son premier séjour voici trois ans. Vincent m'a raconté l'anecdote s'y rapportant et elle mérite absolument d'être relatée :
A l'époque, lorsque Vincent avait décidé d'apprendre à jouer des tablas, qui sont des instruments de percussion très difficiles à jouer car très précis (chaque doigt génère une frappe différente et les combinaisons sont impressionnantes, de plus cet instrument s'accorde), il ignorait à quel point il faut s'y connaître pour choisir de la qualité. Il vint dans cette boutique et acheta une paire, le dughi ou bayan (le gros, la basse, métallique) et le tabla (plus étroit, en bois). Fort de cette acquisition, il décida aussitôt qu'il lui fallait un professeur, un maître, ce qu'on appelle là-bas un guru.
Or, Ram a placé une enseigne devant chez lui qui proclame que c'est un "centre d'enseignement de la musique". Vincent le trouva facilement et commença ses leçons. Mais ses tablas n'étaient vraiment pas bons d'après Ram. Ce dernier lui conseilla de ne pas se laisser faire, de retourner au magasin et d'exiger un échange immédiat contre une meilleure qualité, digne du prix qu'il avait payé.
Ce que fit Vincent, et évidemment, refus du patron.
A son retour, Vincent dépité rapporta sa conversation à Ram, qui insista et lui dit de ne pas lâcher ce type tant qu'il n'aurait pas obtenu satisfaction, et qu'au besoin il interviendrait en personne.
Vincent y retourna, et ainsi plusieurs jours en disant que le bois n'était pas de bonne qualité, que c'était à peine jouable, etc...
Jusqu'au jour où Ram, l'air de rien et de ne pas connaître Vincent, se trouvait comme par hasard dans la boutique, à tapoter sur des percussions, fort de sa réputation, lorsque Vincent débarqua, exigeant comme tous les jours précédents non un remboursement, mais au moins un échange.
Innocemment, Ram demanda à essayer les tablas incriminés et en constata théâtralement (et maintenant que je le connais, je lui fais confiance sur ce point) la honteuse médiocrité!
Le ton montait, lorsque Ram mit le patron au défi de passer voir non loin de là la rue où la plupart des tablas sont fabriqués. Ce qui permit à Vincent d'assister avec fascination à tous les stades de la fabrication: des bouts de bois bruts d'abord sculptés et évidés, et du martelage du métal pour les dughis, jusqu'à la tension des peaux et la pose de la substance noire en cercle au centre, qui donne à la peau cette résonance particulière jusqu'à l'harmonique pure, et dont la composition reste un secret absolu (nous avons su qu'il y a entre autres des céréales alimentaires et de la poudre métallique).
Ram était si persuasif et si estimé (n'oublions pas qu'en plus d'être un musicien réputé à Bénarès, il est de la caste supérieure, celle des Brahmanes), que l'un des fabriquants éventra la peau du tabla et montra la mauvaise qualité du vidage et de la caisse de résonance, qui était probante, aux protagonistes!
C'était justement le jour de Diwali, fête où les hindous se font pardonner leurs mésactions par les dieux, et le patron du magasin céda en changeant enfin la paire de tablas de Vincent.
Depuis cette aventure, Vincent ne risque plus de se faire arnaquer par ce vendeur, ni ceux de son entourage, peut-être même pourrait-il bénéficier de prix indiens (c'est à dire souvent 30 à 60% des prix touristes). De plus il a acquis une réputation solide, celle du petit français, élève de Ram Chandra Sharma, qui ne se laisse pas faire et qu'il ne faut pas essayer d'arnaquer.
C'est pour cette raison que le patron de Baba Music l'a identifié dans la boutique précédente!
Mais ici le patron n'est pas là et les deux jeunes qui le remplacent ne nous laissent pas l'accès aux choses les plus intéressantes. Nous reviendrons demain.
Le troisième magasin de musique, chez Nawal, est en fait celui qui est à vingt mètres de chez Ram, le plus connu et le plus achalandé. D'après Ram il faut se méfier car il est cher et Nawal est un habile homme d'affaires.
Chez lui, nous découvrons une foule de choses intéressantes:
En plus des instruments, tout un mur est occupé par des CD et des cassettes de musique indienne: le choix est immense et pour nous c'est la caverne d'Ali-Baba!
A côté de la caisse, une pile de bouquins d'occasion à l'équilibre improbable trône devant un étal de tissus et de soieries. En dessous, une vitrine de bijoux précieux et magnifiques. Sur le mur d'en face, des bijoux en argent vendus au poids: il y en a des tonnes, des colliers des bracelets, des pendentifs, bagues et autres anneaux... Sont vendus au poids également des grelots de toutes tailles et des bols chantants tibétains, du plus petit jusqu'aux immenses comme des saladiers. Tellement d'autres produits, des souvenirs, des vêtements, etc... abondent et occupent deux pièces, que nous comprenons qu'il nous faudra des journées entières pour explorer tous les trésors de Nawal.
Puis nous passons enfin aux instruments de musique.
Nous découvrons de beaux tampura, à la calebasse énorme et au grand manche creux, avec seulement quatre cordes, c'est le bourdon qui "fait" la nappe sonore d'arrière-plan en musique indienne, les cordes doivent être caressées délicatement comme un geste sensuel à un(e) amant(e). Je découvre qu'il en existe de toutes tailles, jusqu'aux petits au son plus aigu, pour les femmes, et appelés plutôt "tampuri" (mais comme il fait beau je ne peux pas placer le jeu de mots).
Nous voyons aussi des percussions: des tablas bien sûr, des kanjira, un superbe pakawaj, des gathams, des petits thom-tarang par trois ressemblant à des dughi miniatures, des cymbales de batterie, deux guitares, une classique que j'évalue mauvaise tout de suite, et une Givson (et non pas Gibson) comme la mienne mais le modèle au dessus, des mandolines indiennes, des tampura-box, des flûtes bansuri (en bambou) que Vincent estime mauvaises, et une métallique miniature, antiquité qu'il a dénichée... en France, et bien sûr des sitars, l'instrument à cordes vedette, rendu célèbre par Ravi Shankar.
L'homme souriant nous invite à faire une pause, à s'asseoir sur les tapis et à boire le thé. Nous discutons en fumant. Il nous dit que dès notre arrivée il a vu tout de suite que nous étions musiciens et nous demande nos spécialités respectives. Vincent maîtrise les percussions et les instruments à vent, moi ce sont aussi les percussions mais surtout les instruments à cordes et le chant. Je lui explique que j'aimerais trouver un hybride entre la guitare et la veena ou le sitar, c'est à dire avec des cordes sympathiques, des frettes creuses, et que j'ai entendu dire que ça existait: une guitare-veena.
No problem! Il va recevoir plein de choses dans dix jours, et il est pratiquement sûr qu'il y en aura. Quelle chance inespérée.
Nous commençons enfin à essayer quelques instruments. Finalement nous resterons 4 heures chez Nawal, à jouer, à improviser, en essayant autant d'instruments que dans un rêve.
Au fond, au dessus de la caisse et d'un ordinateur où Nawal propose un accès internet (!), je découvre même un magnifique surbahar, ancêtre du sitar, qui se joue de la même manière mais émet des notes beaucoup plus graves. Il est au sitar ce que le violoncelle est à l'alto. D'emblée il me fascine et je décide aussitôt que c'est mon nouveau fantasme pour ma collection d'instruments rares. Mais c'est l'un des plus chers du magasin, et pour moi c'est hors de question.
Une seule note bien jouée sur un surbahar peut m'extirper des larmes comme par magie, tant le son grave et raffiné penche vers le désespoir ou la mélancolie.
Tant mon coeur et mon âme sont sensibles à ce concentré de poésie sonore tragique.
Pour moi l'essence de la poésie est aussi là.