F I L O : A C T E S

Bénarès (J)

Instruments de musique

le 08/10/2005 à 20h28


INSTRUMENTS DE MUSIQUE

Cet après-midi, nous avons visité trois magasins d'instruments de musique. Le premier, c'est un rabatteur qui nous y a emmené: "Baba Music".
Le terme "baba" marque un respect envers quelqu'un lorsqu'on se positionne en dessous de lui, comme un guru, un père, un seigneur ou (et c'est hélas des colons anglais que vient le systématisme de cette appellation envers les blancs) un occidental, donc un riche.
Il ne fait pas de doute que ce magasin s'adresse plutôt aux touristes occidentaux qu'aux authentiques musiciens du terroir, mais nous sommes alléchés par l'objet de notre passion commune: les instruments de ce pays sont les plus beaux du monde!
Le patron a l'air sinistre, il ressemble un peu à Antonin Artaud sur son autoportrait, ou au leader de ce vieux groupe des seventies Redbone, avec le mono-sourcil à la Chain en plus.
Il nous a offert le thé et a deviné que Ram était notre prof de musique.
Il l'estime beaucoup, comme la plupart des connaisseurs de la ville, ce qui est une excellente carte de visite pour nous.
Mais à part quelques tampura-box trop chères, rien ne nous intéresse en particulier dans sa boutique.

Le deuxième, c'est celui qui a vendu les tablas à Vincent lors de son premier séjour voici trois ans. Vincent m'a raconté l'anecdote s'y rapportant et elle mérite absolument d'être relatée :

A l'époque, lorsque Vincent avait décidé d'apprendre à jouer des tablas, qui sont des instruments de percussion très difficiles à jouer car très précis (chaque doigt génère une frappe différente et les combinaisons sont impressionnantes, de plus cet instrument s'accorde), il ignorait à quel point il faut s'y connaître pour choisir de la qualité. Il vint dans cette boutique et acheta une paire, le dughi ou bayan (le gros, la basse, métallique) et le tabla (plus étroit, en bois). Fort de cette acquisition, il décida aussitôt qu'il lui fallait un professeur, un maître, ce qu'on appelle là-bas un guru.
Or, Ram a placé une enseigne devant chez lui qui proclame que c'est un "centre d'enseignement de la musique". Vincent le trouva facilement et commença ses leçons. Mais ses tablas n'étaient vraiment pas bons d'après Ram. Ce dernier lui conseilla de ne pas se laisser faire, de retourner au magasin et d'exiger un échange immédiat contre une meilleure qualité, digne du prix qu'il avait payé.
Ce que fit Vincent, et évidemment, refus du patron.
A son retour, Vincent dépité rapporta sa conversation à Ram, qui insista et lui dit de ne pas lâcher ce type tant qu'il n'aurait pas obtenu satisfaction, et qu'au besoin il interviendrait en personne.
Vincent y retourna, et ainsi plusieurs jours en disant que le bois n'était pas de bonne qualité, que c'était à peine jouable, etc...
Jusqu'au jour où Ram, l'air de rien et de ne pas connaître Vincent, se trouvait comme par hasard dans la boutique, à tapoter sur des percussions, fort de sa réputation, lorsque Vincent débarqua, exigeant comme tous les jours précédents non un remboursement, mais au moins un échange.
Innocemment, Ram demanda à essayer les tablas incriminés et en constata théâtralement (et maintenant que je le connais, je lui fais confiance sur ce point) la honteuse médiocrité!
Le ton montait, lorsque Ram mit le patron au défi de passer voir non loin de là la rue où la plupart des tablas sont fabriqués. Ce qui permit à Vincent d'assister avec fascination à tous les stades de la fabrication: des bouts de bois bruts d'abord sculptés et évidés, et du martelage du métal pour les dughis, jusqu'à la tension des peaux et la pose de la substance noire en cercle au centre, qui donne à la peau cette résonance particulière jusqu'à l'harmonique pure, et dont la composition reste un secret absolu (nous avons su qu'il y a entre autres des céréales alimentaires et de la poudre métallique).
Ram était si persuasif et si estimé (n'oublions pas qu'en plus d'être un musicien réputé à Bénarès, il est de la caste supérieure, celle des Brahmanes), que l'un des fabriquants éventra la peau du tabla et montra la mauvaise qualité du vidage et de la caisse de résonance, qui était probante, aux protagonistes!
C'était justement le jour de Diwali, fête où les hindous se font pardonner leurs mésactions par les dieux, et le patron du magasin céda en changeant enfin la paire de tablas de Vincent.

Depuis cette aventure, Vincent ne risque plus de se faire arnaquer par ce vendeur, ni ceux de son entourage, peut-être même pourrait-il bénéficier de prix indiens (c'est à dire souvent 30 à 60% des prix touristes). De plus il a acquis une réputation solide, celle du petit français, élève de Ram Chandra Sharma, qui ne se laisse pas faire et qu'il ne faut pas essayer d'arnaquer.
C'est pour cette raison que le patron de Baba Music l'a identifié dans la boutique précédente!

Mais ici le patron n'est pas là et les deux jeunes qui le remplacent ne nous laissent pas l'accès aux choses les plus intéressantes. Nous reviendrons demain.

Le troisième magasin de musique, chez Nawal, est en fait celui qui est à vingt mètres de chez Ram, le plus connu et le plus achalandé. D'après Ram il faut se méfier car il est cher et Nawal est un habile homme d'affaires.
Chez lui, nous découvrons une foule de choses intéressantes:
En plus des instruments, tout un mur est occupé par des CD et des cassettes de musique indienne: le choix est immense et pour nous c'est la caverne d'Ali-Baba!
A côté de la caisse, une pile de bouquins d'occasion à l'équilibre improbable trône devant un étal de tissus et de soieries. En dessous, une vitrine de bijoux précieux et magnifiques. Sur le mur d'en face, des bijoux en argent vendus au poids: il y en a des tonnes, des colliers des bracelets, des pendentifs, bagues et autres anneaux... Sont vendus au poids également des grelots de toutes tailles et des bols chantants tibétains, du plus petit jusqu'aux immenses comme des saladiers. Tellement d'autres produits, des souvenirs, des vêtements, etc... abondent et occupent deux pièces, que nous comprenons qu'il nous faudra des journées entières pour explorer tous les trésors de Nawal.

Puis nous passons enfin aux instruments de musique.
Nous découvrons de beaux tampura, à la calebasse énorme et au grand manche creux, avec seulement quatre cordes, c'est le bourdon qui "fait" la nappe sonore d'arrière-plan en musique indienne, les cordes doivent être caressées délicatement comme un geste sensuel à un(e) amant(e). Je découvre qu'il en existe de toutes tailles, jusqu'aux petits au son plus aigu, pour les femmes, et appelés plutôt "tampuri" (mais comme il fait beau je ne peux pas placer le jeu de mots).
Nous voyons aussi des percussions: des tablas bien sûr, des kanjira, un superbe pakawaj, des gathams, des petits thom-tarang par trois ressemblant à des dughi miniatures, des cymbales de batterie, deux guitares, une classique que j'évalue mauvaise tout de suite, et une Givson (et non pas Gibson) comme la mienne mais le modèle au dessus, des mandolines indiennes, des tampura-box, des flûtes bansuri (en bambou) que Vincent estime mauvaises, et une métallique miniature, antiquité qu'il a dénichée... en France, et bien sûr des sitars, l'instrument à cordes vedette, rendu célèbre par Ravi Shankar.

L'homme souriant nous invite à faire une pause, à s'asseoir sur les tapis et à boire le thé. Nous discutons en fumant. Il nous dit que dès notre arrivée il a vu tout de suite que nous étions musiciens et nous demande nos spécialités respectives. Vincent maîtrise les percussions et les instruments à vent, moi ce sont aussi les percussions mais surtout les instruments à cordes et le chant. Je lui explique que j'aimerais trouver un hybride entre la guitare et la veena ou le sitar, c'est à dire avec des cordes sympathiques, des frettes creuses, et que j'ai entendu dire que ça existait: une guitare-veena.
No problem! Il va recevoir plein de choses dans dix jours, et il est pratiquement sûr qu'il y en aura. Quelle chance inespérée.

Nous commençons enfin à essayer quelques instruments. Finalement nous resterons 4 heures chez Nawal, à jouer, à improviser, en essayant autant d'instruments que dans un rêve.

Au fond, au dessus de la caisse et d'un ordinateur où Nawal propose un accès internet (!), je découvre même un magnifique surbahar, ancêtre du sitar, qui se joue de la même manière mais émet des notes beaucoup plus graves. Il est au sitar ce que le violoncelle est à l'alto. D'emblée il me fascine et je décide aussitôt que c'est mon nouveau fantasme pour ma collection d'instruments rares. Mais c'est l'un des plus chers du magasin, et pour moi c'est hors de question.
Une seule note bien jouée sur un surbahar peut m'extirper des larmes comme par magie, tant le son grave et raffiné penche vers le désespoir ou la mélancolie.
Tant mon coeur et mon âme sont sensibles à ce concentré de poésie sonore tragique.

Pour moi l'essence de la poésie est aussi là.



Le jour des enfants

le 08/10/2005 à 20h30

LE JOUR DES ENFANTS

14 novembre 2000

Ce matin comme désormais tous les matins, Vincent a pris sa leçon quotidienne de tabla de 8h à 9h30 auprès de Ram, et moi ma leçon de chant classique indien.
Ma prof Manjhu - la soeur de Ram - et moi nous retrouvons également chez Ram, de 9h30 à 11h, et utilisons son vieil harmonium.
S'étant assurée dans les premiers cours que je chante juste, elle commence déjà à m'apprendre les bases du raga*. Moi qui croyais les connaître en gros, je remets toute ma belle science au placard, celle que j'étalais allègrement en France dans mon magazine ou dans mon association. Je n'étais pas à côté de la plaque, mais il me manquait des cases.
J'en profite pour m'initier à l'harmonium, petit clavier en bois couvrant trois octaves joué de la main droite pendant qu'on actionne le soufflet de la main gauche.

Lorsque nous nous retrouvons à la maison parmi les singes, Vincent et moi révisons et pratiquons dès que possible. Après tout, la musique a été le moteur déterminant de ce voyage.

Dans les rues, nous avons vu énormément de groupes d'enfants aujourd'hui, qui chantaient ou criaient. Nous avons l'explication le soir en accompagnant Ram à une "école sociale pour enfants pauvres" où il doit chanter gracieusement à l'occasion de la journée des enfants.

Il lui arrive souvent de jouer en public, car avec les cours de tabla c'est son gagne-pain. Il chante très bien et s'accompagne de son superbe et rutilant harmonium de scène, lourd et volumineux, qui couvre quatre octaves.

Ram nous emmène donc. C'est de l'autre côté de la ville, pas loin de la Benares Hindu University (BHU), et nous montons à trois dans un rickshaw* avec l'harmonium.
Ce trajet m'a semblé interminable à cause de l'inconfort : seul Vincent était assis au milieu, Ram et moi chacun sur un bord en équilibre sur une fesse. Le type peinait tant à pédaler pour nous tracter (nous étions tout de même trois hommes adultes au lieu de deux + un harmonium conséquent, et il n'avait pas un pédalier dix vitesses!), que je questionnai Ram sur le rude travail et l'ingrate condition de cet homme.
Ram me dit que ces gens ne sont pas malheureux et n'ont rien à foutre de notre pitié. Il ajouta que si nous voulions épargner ces efforts à cet homme, il n'aurait plus de gagne-pain, et que nous pouvions être assurés qu'il était ravi que nous l'ayons choisi.
Lorsque nous arrivâmes enfin sur place, j'avais tellement mal au cul et aux jambes que j'aurais préféré échanger ma place avec le pauvre chauffeur ou courir derrière plutôt que de faire cent mètres de plus!

La nuit était fraîche et le quartier mal éclairé. La fête battait déjà son plein. Les flonflons nous parvenaient dans la rue, où nous attendîmes encore vingt minutes celui qui allait accompagner Ram aux percussions. J'en profitai pour regarder le ciel étoilé. Etrange, je n'arrivais pas à trouver mes repères habituels, tout semblait bien décalé. Pourtant nous sommes toujours sur le même hémisphère et sur une latitude pas si éloignée...
Le tabliste* arriva enfin et nous pénétrâmes dans la grande salle où venait de résonner du sitar et des tablas.
Le présentateur céda la place à un quinquagénaire à l'air important qui tint un discours je suppose sur les conditions inacceptables de nombreux enfants indiens, et de l'utilité de ce genre d'institution. Il fut dûment applaudi.

Je remarquai dans le public de nombreux occidentaux, principalement des jeunes filles européennes dont certaines étaient très jolies. Des étudiants de la B.H.U. probablement.
Nous conclûmes d'un commun accord avec Vincent que les jeunes indiennes avaient vraiment quelques choses de plus...

Deux troupes d'enfants enchaînèrent trois spectacles de danse, le style de spectacle qu'on peut qualifier de mignon et qui n'est en général apprécié que par les parents et le personnel d'encadrement, et une scènette de mini-théâtre plutôt réussie dont je passerai ici les détails.
Entre les deux troupes, un trio interpréta deux ragas que je n'ai pas reconnu, sans alap*, avec un tabliste dont on n'entendait pas le dughi* et un bon joueur de Mohan-veena, guitare-slide indienne tenue à plat.
Du chaï* gratuit tournait et la salle était comble.

Ce fut enfin le tour de Ram. chaque spectacle ne devait pas durer plus d'un quart d'heure et il devait donc ne chanter que deux chansons. Mais le présentateur ne le connaissant pas et ignorant qu'il devait être en quelque sorte la vedette de la soirée, il lui demanda de n'en chanter qu'une en raison du retard sur le programme. Ram fut vexé mais ne le montra pas tout de suite. Il chanta une chanson sur Krishna et Radha, excellente performance, soutenue par le jeu superbe et puissant en keherwa* du tabliste, à la suite duquel le public enthousiaste en redemanda.
Mais Ram ne voulut rien savoir, il rangea son harmonium et quitta aussitôt la scène. Le présentateur s'étant entre temps aperçu de sa qualité et ayant appris le statut de Ram, vint s'excuser et l'implorer d'interpréter tout de même sa deuxième chanson, qui de plus était particulièrement réclamée par les enfants, mais Ram, têtu, nous entraîna dans le hall où nous bûmes le thé en compagnie d'un homme important et du tabliste, dont j'ai oublié le nom. Ce dernier est particulièrement sympathique et ouvert. Il parle un anglais parfait, différent de celui des indiens en général (et de Ram et Manjhu en particulier, qui est à la limite du compréhensible : ils n'arrivent pas à prononcer les sons Fe, Ze, Che et We, qui deviennent Pe, Te, Se et Ve. Les R sont tous roulés à tel point que ce ne sont que des L, et le Th anglais devient T). Il m'explique qu'il fait des études dans une école anglaise, la plus réputée. On se promet de se revoir.

Le retour en rickshaw fut moins éprouvant pour moi car cette fois c'est moi qui me suis mis au milieu.
Arrivés devant chez lui, Ram nous a convié à passer fumer un shilom*, ce que nous acceptâmes volontiers.
Nous sommes finalement rentrés à la maison en fin de soirée, munis d'un précieux sachet de 300 grammes de ganja* qu'il nous a offert, après nous avoir interprété la fameuse chanson : il fallait qu'elle sorte ce soir, nous expliqua-t-il, il ne pouvait plus la retenir, et nous en eûmes l'exclusivité privilégiée!



*Raga: thème modal basé sur une gamme précise adaptée à un moment de la journée, servant de base à l'improvisation d'un soliste. Figure basique principale de la musique classique indienne.
*Rickshaw: petit taxi tricycle apparenté au 'pousse-pousse' chinois, dont le siège accueille deux personnes sur la version vélo et quatre sur la version cyclomoteur. On en voit partout dans les villes indiennes, mais la version vélo n'existe plus que dans la région de Bénarès.
*Tabliste: musicien jouant des tablas, instruments de percussion extrêmement raffiné et répandu en musique indienne.
*Alap: Introduction sans percussion au raga, où les notes de la gamme sont présentées et explorées en une improvisation suggérant le thème.
*Dughi: ou Bayan: Élément le plus grave des deux tablas.
*Chaï: (prononcer tchaï) Thé au lait et aux épices (gingembre, cardamome, cannelle, poivre, girofle).
*Keherwa: Rythme en 8 temps, réservé souvent à la musique populaire.
*Shilom: Pipe droite en forme d'entonnoir étroit, servant à fumer la ganja.
*Ganja: Mélange de têtes et feuilles de cannabis particulièrement chargées en THC. En Inde, sa vente et sa consommation sont interdites officiellement, mais tolérée car trop répandue, sacrée par certains sadhus, et reconnue thérapeutique.



Carte postale

le 08/10/2005 à 20h31

CARTE POSTALE (à Agnès)

17 novembre 2000

Je voudrais te dire le parfum des mangues-melons,
les couleurs qui sourient au delà de leur fanaison,
la malice des singes rois des toits de la ville,
l'omniprésence débonnaire  des vaches à bosse
la beauté timide des indiennes,
les odeurs d'épices et d'encens qui parlent encore de sacré ;

j'aimerais te dire la misère vécue non comme un martyre mais comme un sacerdoce éphémère,
le regard perçant et éclairé des sadhu,
la curiosité dans les yeux de jais des enfants,
le goût et la douceur d'un lassi à la rose préparé dans les règles de l'art,
les reflets chauds et veloutés de la soie pure qu'on te déroule avec une emphase millénaire ;

je voudrais te dire la sérénité d'une errance en barque sur le Gange sacré,
la liberté des apparences et le peu de souci qu'on finit par en faire,
l'absence du superflu et du superficiel,
l'inaction vécue non comme ennui mais comme recueillement,
le transport des innombrables appels à la prière
s'élevant ensemble des minarets musulmans dans les brumes incertaines de l'aube
le silence requis à l'aune du tumulte,
et surtout la langueur mélancolique de t'évoquer à mes côtés.

Je voudrais te dire tout cela, te l'expliquer, et bien plus encore, mais les mots seraient si réducteurs, si faibles et misérables.
Il nous faudrait partager leurs sources et, comme l'amour, ce partage serait multiplicateur.

Ces lieux sont un havre d'amour, de paix et de sérénité.
Mais mon havre souverain c'est toi.


Les ghats

le 08/10/2005 à 20h34
(clik pour agrandir)



LES GHATS

21 novembre 2000


Nous allons souvent nous promener au bord du Gange, déambuler le long des ghats.
De l'autre côté du fleuve, côté est, il n'y a rien. Un horizon de terre plate marécageuse, avec des arbres et des arbustes. La vue de ce rien est apaisante. Lorsque le Gange déborde, c'est de ce côté désert, ce qui préserve les ghats côté ville.
Les ghats, ce sont les quais, tous surmontés d'escaliers, qui bordent la rive ouest, tels d'innombrables parvis sortant de l'eau et menant à la ville

Chaque ghat a un nom, une histoire, souvent en rapport avec l'hindouisme, et constitue un petit quartier avec ses loueurs de barques, ses masseurs, ses monuments, ses riverains, ses habitués, du mendiant au joueur de carrom, du sadhu à la petite vendeuse de chaï.
Certains ghats ont une particularité, une "spécialité locale": l'un est l'endroit habituel où vont se baigner les vaches, l'autre est le terrain idéal pour les enfants qui viennent jouer au cricket... Sur le Syndhya Ghat par exemple, un temple dédié à Shiva, ou plutôt sa moitié supérieure, émerge de la plage de boue qui borde le Gange.
Il est si ancien que sa base est enfoui, relégué à jamais au passé multi-millénaire. De plus il est légèrement penché. Actuellement le niveau de l'eau atteint le haut des grandes colonnes du parvis, et il continue peu à peu à s'enfoncer paraît-il.

La crémation des morts se fait sur des ghats particuliers. Lorsqu'on les longe par derrière, en haut des escaliers, se succèdent des tas de bois. Ce bois est vendu au poids aux familles qui viennent brûler leurs morts, et lorsqu'ils n'ont pas assez d'argent les morts ne sont pas brûlés entièrement, et on peut voir d'ignobles restes au milieu des cendres jetées au Gange.
Les photos y sont proscrites et sacrilèges: j'ai vu un touriste américain se faire courser pour ça.

Le quartier où nous habitons, Godaulia, est celui des artistes et des artisans, du marché aux légumes, et des musiciens. Lorsque nous descendons de chez nous jusqu'au Gange, nous nous retrouvons sur le Dasashwamedth Gath.
Nous voulions faire un tour en bateau et avons loué une barque avec l'aide de Ram, qui a tenu à nous accompagner, et même à ramer.
Donc Ram rama. (ben oui!)

Au moment de partir du quai, une petite fille des rues s'est précipitée à bord : elle voulait nous vendre un de ces petits bols en feuilles séchées contenant des fleurs oranges et blanches, et au milieu une petite bougie de ghee (beurre clarifié), qu'on allume lorsque la nuit tombe, et qu'on laisse flotter sur le fleuve en offrande aux dieux.
Effet féerique garanti.

Puis nous avons déambulé sur les eaux calmes et vertes du Gange, juste pour le coucher du soleil.
La promenade à la rame sur le Gange est un des moments quasi-incontournables de la visite touristique à Bénarès. Mais il faut reconnaître que c'est à juste titre.
Le fleuve est si large et tranquille que c'est une occasion idéale de s'isoler, de méditer ou, pour certains, de flirter.

Nous nous sommes contentés de parler politique, car hier tout l'état d'Uttar Pradesh votait pour son gouverneur. De nombreux partis sont en liesse, mais les favoris et adversaires traditionnels sont le BJP, intégrisme hindou, majoritaire au gouvernement, et son opposant le parti du Congrès, dirigé par Sonia Gandhi.
J'ai demandé à Ram ce qu'il votait, et il m'a expliqué qu'il a toujours voté pour le BJP (il est hindou, Brahmane), mais qu'à chaque fois qu'ils sont au pouvoir rien ne fonctionne vraiment, alors que le Congrès a déjà fait avancer pas mal de choses.
Il a voté donc cette fois pour le Congrès.

A l'occasion de la journée de vote hier, les rues étaient baignées d'un calme inhabituel, car tout ferme pour les élections, même les taxis ne travaillent pas. Donc exceptionnellement pas de klaxons et de circulation frénétique. Dommage que nous n'ayons pas pu en profiter, car nous étions malades, rhume et intestins, tous les deux.

Aujourd'hui, tout est revenu à la normale. Après notre balade en bateau, nous allons déambuler le long du Gange vers le sud, vers Assi Ghat, le secteur des hôtels de tous les touristes occidentaux (et japonais bien sûr).
Nous y rencontrons Clément, un membre de l'association de Montpellier qui s'inscrit à toutes les sessions de cours de tablas que nous proposons en collaboration avec mon ami Rashmi Bhatt, musicien émérite international, intime du grand Zakir Hussain.
C'est assez amusant de rencontrer Clément ici, et nous sortons les habituelles banalités sur la petitesse du monde.
Il nous présente Alex, un autre musicien qui débute les cours de tablas cette semaine.

Nous finirons tous les quatre la soirée au Ganga- Fuji, restaurant minuscule mais toujours plein à craquer. On peut y assister tous les soirs à des concerts de musique classique indienne.
Ce soir un sitariste et un tabliste ont joué le raga Desh en teental.
Le raga Desh est un raga de la nuit, nous l'entendons donc dans un moment approprié.
La gamme ascendante est pentatonique, mais la gamme descendante ajoute deux notes subtiles, caractéristique particulière à ce moment de la nuit.

Je laisse mon regard vagabonder sur tous ces gens entassés dans la pièce et me rends compte que tous, absolument tous sont en train de sourire.
Je digère mon repas avec un chaï et un shilom et me laisse bercer par cette musique subtile et cette ambiance de joie chaude et épicée, en me disant que certains français que je connais doivent être en train d'éructer du cloclo dans un karaoké de bord de voie rapide.
Et je fixe cet instant dans ma mémoire, sachant que lorsque je serai vieux je l'évoquerai en me disant "c'était vraiment le bon temps".


Musique et pizza!

le 08/10/2005 à 20h35

27 novembre 2000

Avec les jours, nous accumulons les leçons de musique. Vincent commence à s'aventurer aux tablas dans des variations infernales du teental, le fameux rythme à 16 temps. Pour ma part c'est différent. Je suis obligé d'apprendre la théorie musicale depuis le début, paraît-il, pour chanter. Moi qui n'ai jamais fait l'effort de me mettre au solfège, je m'y mets enfin contraint et forcé, mais avec un système différent du nôtre.
Sa re ga ma pa dha ni sa : pas de portées, de croches, de clés de sol de fa ou d'ut, juste ces notes, en fait des correspondances d'écart, adaptables sur n'importe quelle tonalité, agencées de façon très simple, mais interprétées avec subtilité sur des gammes millénaires, et autour d'une émotion particulière, d'une ambiance même, ou d'un état d'esprit.
On appelle ça un raga.

Une précision tout de même sur le nom de ces notes, qui sont en fait des abréviations:
SA: Shadja (père des six autres), RE (ou RI): Rishabha (le taureau), GA: Gandhara (parfumé), MA: Madhyama (mèse, son moyen), PA: Panchama (cinquième note), DHA: Dhaivata (subtil, pondéré) et NI: Nishada (assis). Ce serait en partant de ce système indien que Guido d'Arezzo au XIe siècle aurait eu l'idée de représenter nos notes par des syllabes qui peuvent être chantées, et il choisit les premières syllabes des vers de l'hymne de Saint Jean "Ut Queant Laxis".
Il existe pour toutes ces notes, sauf pour la tonique et la quinte, des nuances dans la hauteur des sons utilisés dans les différents modes. Les musiciens occidentaux font à peine une différence entre un ré dièse et un mi bémol mais elle est arbitraire et mal définie. Dans la musique indienne ces intervalles sont extrêmement précis et nombreux! Un octave est divisé en soixante-six intervalles (inégaux en plus) dont vingt-deux sont utilisés couramment dans la pratique. Ces derniers sont appelés des shruti. Chacun a un nom également, mais je fais court (!).

Alex, un musicien français que nous avons rencontré la semaine dernière et avec qui nous avons joué quelques fois, est parti hier en train pour Shantiniketan, la fameuse université d'art fondée par R. Tagore près de Calcutta, fonctionnant comme un ashram.
Il paraît que c'est très paisible, retiré et particulièrement indiqué pour y étudier.
C'était le lieu de retraite favori de Tagore.
Alex ne supporte plus les bruits de la ville, les klaxons et les gens ; il n'arrive pas à étudier les tablas dans ces conditions.
Nous avons quand même eu le temps d'enregistrer quelques échanges musicaux : il est pianiste, je lui ai donc prêté l'harmonium que Ram m'a prêté pour travailler, et il avait avec lui son didjeridoo qu'il maîtrise admirablement.

Nous avons également eu droit au son du sarod avec Mario, un allemand qui étudie ce fascinant instrument à Bénarès ; et Bobby, un anglais d'origine indienne, nous a présenté David, un australien qui a une guitare!
Hier, ce dernier est venu nous rendre visite, et j'ai enfin pu jouer un peu de guitare, ça me manquait.
Nous sommes tous allés dans un restaurant où on sert, paraît-il, des plats italiens et des pizzas! Ce qui est exceptionnel, le pain et le fromage n'existent pas ici!
Qu'à cela ne tienne, me dis-je, commandons une pizza...
Monumentale erreur!
La sauce tomate inexistante, à la place quelques pauvres rondelles mal cuites, et le fromage (on en a que si on commande la pizza au fromage) est réduit à une espèce de matière blanche entre Mo(-vai-)zarella et Vache-qui-rit (jaune). J'ai également aperçu des spaghettis (qu'ils écrivent sapagaty) qui avaient plus l'air de sentir le curry que la sauce tomate.
En revanche nous avons goûté le bhang-lassi au poivre : le lassi est une boisson rafraîchissante qui mélange le lait à du curd (yaourt en mieux), parfumé à l'eau de rose ou aux épices, mais le bhang-lassi est censé contenir du cannabis. Effet détonnant garanti! (surtout lorsqu'on demande "hard"). Ce fou de David en a pris deux alors qu'il en avait déjà pris un dans l'après-midi. Il n'en pouvait plus.

Après le restaurant, nous somme allés nous asseoir sur un ghat presque désert. Un calme incroyable comparé à l'activité grouillante de la journée.
Vers 23h, nous avons même entendu des cris de dauphins dans le Gange.
Alex en a déjà vu, il nous confirme, mais ce ne sont pas les dauphins marins, leur tête est légèrement différente.

Sur ce mystère, Vincent et moi sommes rentrés à la maison, le vacarme de la liesse nous attendait dans les rues.
Les indiens sont toujours en train de fêter quelque chose.
Ce week-end c'était la victoire des intégristes hindous du BJP aux élections.

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