F I L O : A C T E S

Bénarès (J)

Le départ

le 08/10/2005 à 20h17





MON JOURNAL DE VOYAGE
A BENARES









PARIS-KARACHI

7 novembre 2000

Après la vie de galère dans le sud de la France, à tourner pour des kopecks avec le groupe, pour des concerts de festival de soutien au Tibet ou des 'festivals de l'été' de la campagne profonde, sous-équipés en matériel de scène, nous sommes montés à la capitale, enfin munis de nos billets d'avion pour New Delhi.
Le contraste brutal des quelques jours que nous avons passé à Paris fut une réelle épreuve ; morale et physique.
Et financière. L'empire du snobisme, du superficiel, de l'indifférence affairée, de l'individualisme et du stress.
Je crois que c'est le luxe qui nous a le plus heurté. Le luxe irréel qui s'étale sur notre chemin de retour de l'ambassade indienne dans le XVIème, derrière les grilles à code et leurs portails séculaires télécommandés, le long des limousines à chauffeur ringard guettant leur fragile maître grabataire alors qu'une famille nombreuse y rentrerait.
Le luxe ridicule de ces magasins du Faubourg St Honoré où les cravates, les sous-vêtements, les robes et les costumes se disputent le plus mauvais goût comme les prix les plus élevés.
Et plus nous nous rapprochions du Louvre, plus les magasins sous-titraient en japonais bien sûr. Ces faux-tographes fanatiques sont certainement les pigeons les plus juteux de la planète.
Bref après le sud profond, Paris nous a révolté, agressé, comme un chien qui mord au moment où on le fuit. Et nous avons enfin réussi à fuir.

Aéroport Charles de Gaulle, dernière excroissance de verre et de métal de la cité mégalopole, dernier ergot arrogant du coq français avant notre envol, celui qui dégueule du Channel 5 sur la fange qu'il foule pour en masquer les effluves nauséabonds.
Nous arrivons à l'aéroport à 19h, accomplissant les dernières formalités en cinquante minutes et appelons nos compagnes respectives éplorées.
Nous rejoignons comme prévu l'aire d'embarquement de la Pakistan Airlines , le "satellite" 4, et attendons.
Le vol était prévu à 21h20, nous décollerons à 23h15. C'est le premier indice du changement d'univers que nous allons connaître, et pas le moindre.
Car les Pakistanais, à l'instar des Indiens ou encore des Africains, ont un mode de fonctionnement approximatif, voire anarchique.
Mais il compensent par la foi. Par exemple avant le décollage, on a droit à la prière. Rassurant!

Mais le vol se passe bien.
Après une nuit blanche et une brève escale à Islamabad où nous n'avons pas été autorisés à mettre le nez dehors, nous atterrissons enfin à Karachi, la grande ville pakistanaise.
En sortant de l'avion, je sens la différence d'atmosphère: un air étonnamment chaud au parfum de gant humide et rance.

Un bus étonnamment propre et moderne nous emmène au Midway House Hotel, l'hôtel de la Pakistan I.A.
A première vue, ça en jette. Un luxe inattendu, mais bon: nous sommes en transit malgré nous pour vingt-quatre heures, et tous nos frais sont théoriquement pris en charge par la compagnie.
Mais il y a un petit problème: les pourboires. En effet, il faut en donner à tout bout de champ, et pour le moindre service, et nous ne l'avions pas prévu et ne possédons aucune monnaie locale, ni même encore de rupies indiennes.
Ils ont l'air de le prendre très mal. Comment leur expliquer? Comment pourraient-ils seulement croire que chez nous nous sommes des pauvres fauchés? Pour eux un blanc ne peut tout simplement pas l'être.
Ca commence tout de suite avant même de rentrer dans l'hôtel: l'"assistant" du chauffeur de bus m'explique que nous devons donner absolument quelque chose au chauffeur.
Je suppose que la plupart des touristes n'envisagent même pas l'éventualité de refuser.
J'explique au type que nous n'avons rien, pas d'argent, désolé, et je sors du bus. Regards noirs, mutisme, puis apparemment briefing discret à un employé de l'hôtel.

A l'hôtel nous avons beau demander à être ensemble, nous recevons chacun une chambre, la 306 et la 307. Grandes chambres luxueuses avec WC et douche privatifs, télé couleur Philips et air conditionné!
Evidemment il faut donner un pourboire aux types qui nous ont accompagné à l'étage. Je réitère mes explications, mais rien à faire, ils tendent la main et ne lâchent pas. Il est évident pour eux que des "Parisiens" - car c'est ce que nous sommes à leurs yeux - sont pleins aux as ou au moins plumables un minimum.
"We accept money from Paris" Ok je sors mon porte-monnaie: 4 francs 70. Je lui donne 1F70 et lui montre la pièce de 2F que je destine au chauffeur demain matin.
Regard noir, mais ça passe, surtout que Vincent sort les quelques roupies de son premier voyage dont il s'était muni.

Enfin seuls! Nous analysons la situation: pour nous c'est le petit matin, mais ici c'est le début d'après-midi. Nous voulions peut-être visiter Karachi, mais vu la route pour aller en ville, le nombre de pourboires à payer, plus le taxi aller-retour, nous préférons rester nous reposer. On apprend d'ailleurs qu'on nous aurait escorté!
En fait nous sommes un peu dans une prison dorée (avec quelques blattes sur les dorures). Un type monte la garde en permanence dans le couloir de l'étage, les fenêtres des chambres ne s'ouvrent pas, de plus lorsque nous descendons dans la salle de réception, on nous assaille de questions, et pour combler le tout les autorités ont conservé nos passeports.
Bref nous nous contentons de manger, de dormir, et de prendre des douches.
Vivement demain l'envol pour l'Inde, où au moins nous serons libres.


Delhi

le 08/10/2005 à 20h18
Je suis à l'extrême droite. Photo par Vincent Crépin (clik sur l'image pour l'agrandir)



DELHI: L'INDE URBAINE

10 novembre 2000


Delhi, la deuxième nuit dans cette minuscule chambre d'hôtel, le Kiran Guest House, à 200 roupies la nuit.
Il est 3h du matin et je n'ai pas sommeil. J'ai éteint le grand ventilo plafonnier qui est si bas et si puissant qu'il me gêne. Il fait donc très chaud.

Le vacarme du Main Bazar de Paharganj s'est enfin éteint comme à regret depuis une heure. Seuls quelques moteurs isolés pétaradent et s'éloignent au coeur de ce quartier miteux et célèbre ; ou ce sont les chiens qui piquent de temps en temps leur crise d'aboiements de dix minutes.
A part ça le silence enfin.
Même le fan de variétés hindies (Boollywood) dort et laisse l'hôtel  enfin tranquille.

Mais si on écoute mieux ce silence, on se rend vite compte qu'il est presque assourdissant.
Il relève du bourdonnement, du grondement diffus de la formidable cité qui nous entoure.
Comme si la chambre était au dessus d'un cloaqueux sous-sol où une chaudière à l'ancienne fonctionnait sans arrêt. Une pollution sonore traduisant auditivement la pollution de l'atmosphère même.
Delhi serait en effet la ville la plus polluée au monde. Passer une journée dans ses rues équivaut à fumer vingt cigarettes, dit-on, et il est carrément déconseillé aux asthmatiques d'y séjourner.

Le silence assourdissant n'est qu'une moindre des dualités paradoxales de cet endroit qui bascule entre sérénité et anarchie, entre harmonie et chaos, entre senteurs d'épices, d'encens et cette fameuse odeur rance de gant humide, entre passé et avenir:
ici et là, maintenant.

Vincent et moi n'avons pas perdu de temps pour nous adapter, acheter des vêtements et chaussures de circonstance. Puis nous sommes allé donner des nouvelles par Email et avons envoyé des cartes postales, réservé nos billets de train pour Bénarès (la réservation est ici obligatoire). Le départ est prévu (mais ici prévoir est un grand mot) aujourd'hui à 16h15 et l'arrivée à 4h50. Presque douze heures de trajet pour moins de huit cents kilomètres.

Vincent a commencé à prendre quelques photos et moi quelques sons sur le MiniDisc.
J'ai pu changer mes francs en roupees mais les dépenses vont trop vite, 1400 roupees en deux jours, ce qui fait plus de cent francs par jour. A ce rythme dépensier, je ne tiendrai pas la moitié d'un mois. Mais ce sont les premiers jours, avec l'engouement qui en résulte...

La plupart des Français que nous rencontrons va au Népal. Sinon ça grouille de japonais: ils doivent à coup sûr débarquer par dizaines d'avions par jour. Puis armés de leur inévitables appareils photos et camescopes, ils fixent la réalité dans leur boîte à souvenir plutôt que de la vivre pleinement ; ils se shootent mutuellement, dans des poses figées et standard.
Les lieux-cyber sont aussi leur domaine. Lorsque nous y étions, seuls nos yeux n'étaient pas bridés, nos cheveux pas teintés et nos écrans pas couverts d'idéogrammes.
"Remarque, ils sont plus près, eux." me dit Vincent, et moi de me demander si je ne deviens pas raciste ou au moins japoniphobe en rétorquant: "Mais pas à Paris".
Un couple de Français, Caroline et Tang, nous ont invités à venir à leur hôtel, le Hare Rama, pour fumer et manger au restaurant sur la terrasse.
Incroyable: pas de clients indiens chez eux, que des touristes occidentaux, japonais bien sûr, israéliens et américains, dont certains passent la totalité de leur séjour là: dans ce bâtiment plutôt propre avec des WC-cuvettes, signe de luxe, et des chambres qui relèguent les nôtres au stade de squatt infâme. Tous les deux partent aussi pour Bénarès, puis le Népal.

Cet après-midi, nous avons erré dans les petites ruelles où la vie grouille à l'abri des yeux étrangers.
Personne de blanc ne s'aventure là, cela se voit tout de suite. C'est l'envers du décor du Main Bazar, la réalité cachée du quartier de Paharganj: une espèce de bidonville en dur, au coeur même de la capitale: la misère est surtout là, celle dont on nous a rebattu les oreilles et dont ceux qui ne connaissent pas l'Inde font un tel cliché.
Nous découvrirons à quel point c'en est un.
Là nous ne subissons pas les incessants rabattages, baratins, mendicité et sollicitations de tous poils, et pour deux raisons: les arnaqueurs et autres 'walla' sont tous au travail sur l'allée de Main Bazar, deuxièmement ceux qui restent là travaillent ou jouent.
Mais tous sourient.
Cette constatation me fait l'effet d'une libération, d'un allègement. Ces gens ne nous envient pas.
Ils sont plus riches que nous.

C'est là que commence mon vrai séjour en Inde.


Arrivée à Bénarès

le 08/10/2005 à 20h19


ARRIVEE A VARANASI (BENARES)

12 novembre 2000

A cet instant magique où je commence ces lignes, je suis cerné de singes, sur une terrasse qui surplombe Varanasi la ville sacrée de Shiva. Ce sont les Anglais lorsqu'ils ont colonisé l'Inde qui ont appelé ce lieu Bénarès parce qu'ils n'arrivaient pas à prononcer Varanasi (le v et le b étant chez eux très proche et le i final court).
Le soleil est levé depuis une demi-heure, pourtant une activité frénétique anime déjà la ville. Rien à voir avec les dimanche matins français.
Des dizaines de cerfs-volants virevoltent un peu partout, comme pour chasser les derniers lambeaux de brume matinale, parmi les centaines de colombes immaculées, de pigeons, d'étourneaux, et je distingue même de nombreux faucons.
Une faune aérienne riche et abondante apparemment peu sauvage. Certains oiseaux par exemple n'hésitent pas à venir se poser sur le rebord de ma fenêtre, ou à rentrer carrément pour réclamer un peu de nourriture en piaillant.
J'ai vu aussi des écureuils s'approcher.
Il faut dire qu'ici les animaux ne connaissent pas la violence humaine, à part peut-être quelques chiens qui poussent les commerçants à bout en se disputant contre leur stand ; ce sont alors des coups de bâton.
Les animaux ont développé des instincts de fuite devant l'humain chez nous, mais je constate ici à quel point ça ne leur est pas naturel dans un environnement harmonieux et pacifique.

Tout à l'heure, je regardais tout en bas, au fond de la ruelle : un vendeur de bananes ne pouvait pas passer avec son étal à roulettes à cause d'une vache installée là, occupant toute la largeur de l'étroite ruelle. Cette vache est en quelque sorte là à sa place, c'est son lieu, elle y est habituée depuis longtemps. Hier déjà, elle nous a empêché de passer pour venir à cette adresse, et c'était notre première visite, et il a fallu chasser en douceur la vache, en la poussant, la tapotant sur l'arrière-train pour qu'elle se lève, en poussant quelques cris...

Je reprends mon carnet après une courte pause. Un indien à l'air avenant vient de me saluer d'une terrasse voisine, et je me suis interrompu dans la rédaction de ces lignes pour discuter avec lui un quart d'heure.
Il m'a dit pour commencer qu'il m'observait depuis que je suis arrivé et qu'il appréciait ma façon d'être ici. J'ai tenté de comprendre pourquoi, en une curiosité égocentrique peut-être, mais il ne m'a pas donné plus d'explications ; il était trop curieux de savoir qui je suis, d'où je viens, pourquoi, etc... Bonne rencontre.

Au loin les pétards continuent à éclater dans toute la ville, comme à Delhi où de nombreuses nuits ont été ponctuées de ces détonations et pétarades. Je suppose que ce sont les restes de Diwali, la fête des lumières.

De la chambre derrière moi s'élève les gammes de flûte de Vincent. Je les trouve particulièrement à leur place ici, comme tout ce qui est beau et serein.
Je pense à toi. Tu aimerais ce moment, cette ambiance.
En revanche, je crois que tu aurais beaucoup de mal avec la saleté et l'odeur des rues, quoique l'odeur de la bouse est tout de même préférable à celle du métro de Paris.

Ici la pureté et la richesse existent, mais ce n'est pas dans les rues ou même dans les maisons, ou encore dans les apparences qu'on les trouve, c'est dans le coeur des gens, dans leur regard.
Pour cette seule et unique raison déjà, j'aimerais que tu sois là.



Ram & Le sytème D'

le 08/10/2005 à 20h25
Plan de la terrasse (clik pour agrandir)



RAM & LE SYSTEME D'

13 novembre 2000

Cet après-midi, Vincent va enfin recevoir ses nouveaux tablas, ceux que Ram a commandés à son propre fournisseur.
Pour le groupe, nous avons en effet besoin de percussions au son un peu plus professionnel, et ce ne sera pas du luxe de remplacer ceux sur lesquels il jouait jusqu'à maintenant.
Ram Chandra Sharma est notre "point de chute" à Bénarès: Vincent avait pris des cours de tabla chez lui lors de son premier voyage en Inde, ils avaient sympathisé et étaient restés en contact.
Ram est un peu fanfaron mais adorable. Il est issu d'une famille de la caste des Brahmanes, c'est à dire la caste supérieure. Tout le monde lui doit donc le respect.
Il vit avec son neveu qui accomplit l'essentiel des tâches ménagères, et son fils Ran-Dhir, qui a dix ans et joue déjà très bien des tablas. Ce gosse est très charmant et très sage, calme et studieux. Lorsqu'on passe un peu de temps chez Ram, Ran-Dhir est toujours en train d'apprendre ses leçons de hindi ou d'anglais, de faire ses exercices de maths, ou encore de travailler les tablas sous les imprécations hurlantes de son père, s'il n'est pas à l'école.

J'avais acheté à Paris, à toutes fins utiles, un flacon de parfum bon marché, sachant que ça pouvait éventuellement me servir tôt ou tard de monnaie d'échange. Finalement j'avais envie de faire un présent à Ram et le lui ai offert, en disant que c'était de Paris. Il en fut ravi!
C'est un très bel homme, avec une moustache et une brioche naissante. Il parle fort, sur le ton de quelqu'un qui n'est jamais contredit, avec une voix haut-perchée et nasale.
Il fume beaucoup de char's au shilum d'habitude, mais fait une pause en ce moment. Sa façon de prononcer l'anglais, comme tous les indiens, me déroute énormément, alors que Vincent qui est déjà venu comprend un peu mieux.
La mère de Ran-Dhir reste toujours au village familial dans l'état voisin du Bihar, où père et fils retournent une fois par mois avec des provisions qu'on ne trouve pas dans leur contrée perdue et isolée.
Aucune femme ne vit chez Ram mais je suppose qu'il a des aventures. Je sais qu'il a autrefois séduit l'ancienne compagne de Vincent, à l'insu de ce dernier, mais je me tais, car l'intéressée m'en a parlé autrefois en confidence. Ce n'est donc pas à moi de le lui annoncer.

C'est Ram qui nous a introduit auprès de Rajhan qui possède une maison à plusieurs étages et loue des chambres "chez l'habitant". C'est une formule qui ressemble à la "Guest-House" (gîte), mais en plus simple et intime.
Nous avons obtenu grâce à cette introduction un prix d'ami: 2500 roupees pour le mois, à deux, ce qui fait un peu moins de 400 francs.
Nous avons chacun notre espace dans une grande pièce (comme un faux-F2): deux chambres communiquantes sans porte au milieu, et qui donne sur une grande terrasse, toit de la maison.
La salle d'eau est à part avec les toilettes. L'eau est froide bien sûr, et il n'y a pas de pommeau au tuyau qui nous sert de douche, mais ça suffit bien.
Il n'y a qu'une autre chambre sur la terrasse, occupée par un Danois qui apprend le hindi et que nous voyons rarement, sa copine passe souvent le chercher. D'ici on aperçoit le Gange et une bonne partie de l'est de la ville.
Au dessus des chambres, une autre terrasse plus petite nous surplombe. On y a accès par quelques marches. On peut même passer sur encore une autre derrière.
Que d'espace et de quiétude (relative), au soleil ou sous les étoiles, loin des bruits de circulation et du grouillement humain et animal qui emplissent les rues plus bas.

(voir plan de la terrasse en haut de cet article)

La plupart des petits immeubles indiens comme celui que nous occupons est conçu de façon ingénieuse pour la communication et l'aération: chaque étage comporte un trou central, formant une fosse si on regarde d'en haut. Comme si on voulait laisser la place à un arbre de pousser.
Je constate à quel point incroyable tout fonctionne ici. Les indiens sont pratiques. je dirais même débrouillards, bricoleurs, simples et efficaces.
La plupart des objets utilitaires ou mécaniques ont l'air antique et délabré, mais tout fonctionne!
De la corde leur suffit souvent.
Ils ont beau aimer le kitch et les dorures, ils ne sont pas du genre à se prendre la tête à faire redresser une aile froissée sur un véhicule si ça ne l'empêche pas de rouler. Un grand nombre d'appareils vient de ce que les pays riches ne veulent plus parce qu'ils ont plus moderne, mais peut-être moins costaud justement.
Pas de problème. Les ventilateurs plafonniers doivent dater pour certains de la dernière guerre mondiale. Ils tournent parfois de travers avec des fils électriques un peu partout, non camouflés et aux raccords douteux, mais je n'en ai pas encore vu un seul en panne.
C'est le système indien, ce que je m'amuse à appeler le système D-prime. Ca me rappelle les dessins de ce bon vieux Albert Dubout, avec les foules de gens accumulés et tous ces objets bricolés à la ficelle de bric et de broc et qui fonctionnent on ne sait comment, défiant le bon sens.

Chez Ram, j'ai observé qu'à part l'épais tapis carré de 2m50 de côté qui sert à la fois de tapis de salon, de canapé (assis en tailleur dessus) et de table de salon, tout le reste est en hauteur au minimum à 20 cm du sol. Deux bancs longent deux murs et servent de tables-étagères, et un lit simple et un autre mur sont séparés par sa moto.
En cas d'inondation pendant la mousson, il suffit d'enlever le tapis et de patienter.
Ce qui m'a le plus amusé, c'est l'interphone à ouverture télécommandée de la maison de Rajhan.
Lui et sa famille habitent le deuxième étage, donc le milieu. Une cloche résonne lorsqu'on sonne en bas à l'extérieur. Le premier qui l'entend (ou réagit) tire aussitôt une vieille corde de chanvre qui pend à leur étage, descend le long de la fosse et passe au rez-de-chaussée dans un anneau au dessus de la porte d'entrée côté intérieur, et sa traction soulève tout simplement la targette retenant un des deux battants au sol.
Comme l'anneau n'est pas exactement au zénith de la porte mais en retrait dans le couloir, la traction tire le battant vers l'intérieur et entraîne le deuxième battant!
Juste une corde.
C'est magique, lorsqu'on arrive à la maison, qu'on sonne, et qu'on voit cette vieille porte en bois s'ouvrir en écartant toute seule ses deux battants!
C'est ça le système D'.


Le roi et l'artiste

le 08/10/2005 à 20h27

LE ROI ET L'ARTISTE

Il y a bien longtemps, le roi puissant et généreux d'une province au delà du Gange se prit de passion pour la sculpture.
Il avait décidé d'apprendre cet art, alors il rendit visite en personne à un grand artiste, un sculpteur très réputé.
Je suis un grand admirateur de votre travail" dit-il, et plusieurs personnes de sa suite murmurèrent et hochèrent la tête en signe d'acquiescement.
"Je souhaite apprendre cet art sublime.
- Oui, je peux vous enseigner, dit l'artiste, laissez-moi voir quelques-unes de vos peintures.
- Non, non, pas la peinture, la sculpture, je veux apprendre l'art de la sculpture.
- Bien sûr, bien sûr. Mais peindre est le préliminaire, une base de l'art visuel. Laissez-moi voir votre travail.
- Mais, c'est que... je n'ai jamais peint!
- Hmm, je vois. Bon je peux vous apprendre cela, je suppose. Montrez-moi comment vous dansez.
- Danser? Qu'est ce que la danse a à voir?
- Celui qui souhaite représenter la forme humaine se doit de connaître ses mouvements les plus gracieux.
- Je ne danse pas.
Le sculpteur eut l'ai décontenancé:
- Très bien Sire, je vous apprendrai aussi à danser. Apportez votre instrument.
Le roi commençait à perdre patience:
- Mon instrument? Mais quel instrument?
- Ecoutez, je vous ai parlé de l'importance d'étudier la peinture et la danse pour sculpter. Vous comprenez certainement que la danse n'est exprimée qu'à partir d'une musique, faite par des instruments. comment espérez-vous danser convenablement si vous ignorez tout de la musique instrumentale?
Le roi admit qu'il n'avait jamais touché un seul instrument de sa vie.
- Bon ce n'est pas grave, reprit l'artiste, je vous enseignerai cela également. Chantez-moi quelque chose, pour voir.
- Mais je ne sais pas chanter!
- Vous ne savez pas chanter? Et vous espérez apprendre tout le reste? Cela s'annonce de plus en plus mal. Vos émotions et vos sentiments artistiques doivent bien être exprimés.
Enoncez-moi un poème de votre composition.
- ... de ma composition? Un poème? Mais, mais je n'écris pas de poèmes! Je n'en lis même pas!
L'artiste se laissa soudain tomber assis sur sa natte, l'air découragé.
- Vous n'écrivez pas? Vous ne lisez même pas?
Vous venez ici en espérant apprendre l'art subtil de la sculpture et vous êtes insensible à la poésie? L'étude de l'Art ne commence-t-il pas par le simple acte créatif de la parole, de l'expression de la poésie qui nous entoure, qui est partout?
Nous avons décidément beaucoup de travail à faire!
Bien, alors commençons dès à présent.
Enlevez votre tenue encombrante et ceignez vos flancs de ce dhoti, vous resterez un jour et une nuit à mon service, sans parler et sans manger. Et demain matin vous me raconterez ...
Le vizir qui s'était tu jusqu'à présent intervint sans cacher sa colère:
- Sire! C'en est trop! Cet artiste se moque de vous! C'est un outrage!
- L'humilité, Sire, continua l'artiste, comment voulez-vous aborder la poésie sans être humble?"

D'après une légende indienne

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