Je marchais dans une rue déserte, balayée par un vent d'hiver, comme il en souffle dans les pays du nord.
Le charme de la rue était dû à l'absence des gens qui par beau temps envahissent Reykjavik dans ses moindres recoins.
Les rares passants courbaient leurs silhouettes anonymes sous l'assaut de l'air glacial, dans l'espoir de fendre son souffle souverrain.
Des feuilles, des branches, des papiers, des cartons, volaient et glissaient tous dans la même direction, comme animés d'une existence propre, fuyant dans leur course effrénée un mystérieux et terrible ennemi.
J'avançais dans le même sens et me laissais entraîner par cette force impérieuse, dégustant mon errance atypique, m'y livrant tout entier en jubilant au lieu d'y résister, comme un voilier emporté par un vent propice. La poussée de chacun de mes pas était décuplée et je n'avais pas envie de m'arrêter, me sentant de traverser la ville juste pour le plaisir, sans but véritable, et sans la contrainte de l'Heure, celle qui attend toujours l'occasion d'opresser les consciences et d'aliéner les tendances aux rêves et aux passions, bref à la méditation.
Je pris le pont enjambant l'Ellidaar pour essayer d'apercevoir des saumons, mais je sentis une feuille de papier se plaquer contre ma jambe sans vouloir se détacher et passer son chemin.
L'esprit ailleurs, au lieu de remuer la jambe pour qu'il s'envole et continue sa route, je pris le papier et le regardai, dans l'espoir fugace de tomber sur un secret, quelque chose d'intéressant, d'exceptionnel, un événement, une surprise, juste quelque chose.
C'était un dessin, exécuté sans aucun doute par un enfant.
La nuit n'était pas encore tombée et je distinguais parfaitement tous les traits colorés. Au centre un grand coucher de soleil surplombait la mer et son horizon droit, avec des mouettes un peu partout, un phare sur des rochers à droite du dessin, et une plage déserte tout en bas, avec seulement quelques pierres et quelques ombres de dunes.
Le dessin aurait été composé de ces seuls éléments, je ne l'aurais peut-être pas conservé depuis, mais tout le mystère et la force du message tragique de ce tableau consistaient en trois barreaux noirs et gris qui couvraient toute l'harmonie du reste, en guise de premier plan. Trois barreaux semblables à ceux qu'on place aux fenêtres des prisons, comme si on voyait la scène d'une cellule.
L'enfant, de son écriture grossière et mal assurée, avait signé de son nom en bas du dessin.
Quelle stupeur, quelle étrange surprise! Quelle déconcertante coïncidence :
c'était mon propre prénom!
J'avais déjà été amusé de découvrir qu'un hôtel de Reykjavik porte mon prénom, mais qu'un enfant de ce bout du monde s'appelle comme moi, et surtout qu'un tel rapport soit établi entre nous, par ce dessin si chargé de signification, m'apparut tout sauf anodin.
Malgré mes recherches, je n'ai jamais pu trouver cet enfant.
Peut-être a-t-il enfin réussi à s'échapper, à franchir les barreaux et, hissant les voiles, fuir comme un voiler emporté par le vent propice, gonflé de liberté.