F I L O : A C T E S

L'APPARTEMENT (N)

Chapitre 6

le 21/09/2005 à 01h05
-6-


    Petit déjeuner à deux dans la grande cuisine ensoleillée.
Ils étaient tous deux affamés, n’ayant presque rien mangé la veille au soir. Ils avaient plutôt parlé jusqu’au milieu de la nuit, en grignotant du fromage et des biscottes, le tout bien arrosé de vin.
Dom n’avait pas osé faire l’ombre d’un premier pas, ni même réclamé sa récompense méritée : la tombée du string.
Puis tombant de sommeil, il avait proposé à Dominique la chambre d’ami, où séchaient les vêtements, et était allé s’écrouler dans son propre lit, ignorant la surprise qu’elle lui réservait au petit matin.

“Tu m’as bien eu, cette nuit...
- Me dis pas que tu n’en avais pas envie.
- Bien sûr, mais je ne sais jamais m’y prendre.
- Je t’ai pourtant bien tendu la perche, dès qu’on est arrivé chez toi hier soir.
- Oh, je me suis dit que tu étais comme ça naturellement, sans pudeur aucune...
- C’est un peu vrai.
- Nympho, même.
- C’est un peu vrai aussi.
- Et moi, je suis timide, je n’aborde jamais les femmes... Je passe mon temps à fantasmer, et c’est souvent suffisant.
- Pas possible ? Tu baises jamais ?
- Pratiquement.
- Non ! Je vais arranger ça, moi, tu vas voir !”

Ce qu’elle fit.

Chapitre 7

le 21/09/2005 à 01h07
-7-


    Après une journée passée à faire l'amour, à boire et à dormir, Dom alla prendre un long bain chaud, où il put réfléchir un peu à ce qui lui arrivait, pendant que Dominique dormait encore dans le lit.
A vrai dire, il n'en revenait pas encore: quel chamboulement en vingt-quatre heures de sa vie!
Un festival de premières fois: c'était la première fois qu'il faisait l'amour dans l'appartement, première fois qu'il y faisait rentrer une femme de toute façon, première fois qu'il révélait son secret sur le caractère double des lieux, et... première journée où il n'avait pas encore regardé dans son judas!

En sortant du bain, tout en se séchant avec sa serviette, il alla dans le placard pour au moins jeter un coup d'oeil.

Une femme dormait, en lui tournant le dos, châtain, cheveux mi-longs, plutôt bien faite d'après ce qu'il pouvait en voir.
Dom détailla ses jambes qu'une robe noire brodé à l'orientale ne cachait pas tout à fait, et ses pieds nus, de petits pieds charmants et purs d'enfant, dont les ongles était vernis d'un rouge cramoisi.
Son sac, posé à côté de la porte, était resté fermé.
A l'évidence elle était arrivée fatiguée et s'était tout de suite allongée pour se reposer.
Dom aimait bien imaginer la vie des gens et en déduire les détails et leur personnalité d'après l'observation des moindres indices qui s'offraient au champs réduit de son observation.

Au bout de cinq minutes, elle se réveilla brutalement. On venait de frapper à sa porte, elle se leva pour ouvrir, en s'arrangeant un peu les cheveux.
C'était un homme, un grand chauve ressemblant à John Malkovich dans le film "Dans la peau de J.M." Il paraissait très nerveux.
Ils s'embrassèrent et parlèrent un peu. La femme, un doux sourire permanent au lèvres, passa dans la salle de bains en s'excusant, et l'homme s'assit sur le lit.
Dom se leva par pur réflexe et passa au judas du cagibi, même si son excitation habituelle n'était pas active, vu ses ébats trop récents.
Mais son voyeurisme était plus qu'une drogue, c'était une habitude, un réflexe, une partie de lui comme le jeu ou l'humour pour d'autres.

La femme était vraiment charmante. Pas charmante comme on le dit nonchalamment pour signifier "jolie", elle dégageait vraiment un charme, à sa façon de se déplacer, de continuer à sourire même seule, de fermer ses yeux las et coquins en penchant la tête lorsqu'elle s'assit sur la cuvette des toilettes après avoir soulevé sa robe et baissé une culotte à dentelles rose. Dom ne put rien voir de son intimité car elle se penchait en avant et l'amas de la robe relevée la masquait juste là où il ne fallait pas. Doublement frustré car la femme le fascinait un peu, il espéra au moins qu'elle se relèverait avant de remonter sa culotte, ou mieux pour s'essuyer.
Mais en vain: elle s'essuya rapidement, encore assise, se reculotta et se redressa en même temps, en un seul geste d'une seconde, le tout caché aussitôt par la robe tombante.
Dommage! Je pourrai la voir plus tard dans la soirée lorsqu'elle se lavera, pensa-t-il, mais pas si Dominique est encore ici.

"Qu'est-ce que tu fais dans ce cagibi à te toucher?
Il sursauta comme un enfant pris sur le fait, ce qu'il n'était pas loin de se sentir être inconsciemment à cet instant.
- Do-dominique, tu m'as fait peur!
- Tu regardais quoi? Mince il y a un trou!
- Rien, rien, c'est juste... heu rien...
- Ha non monsieur, je sais que tu es chez toi et que certaines choses ne me regardent pas, mais là, je t'en prie, explique-moi! Tu regardais par ce trou avec un air pervers, en te touchant! Ma curiosité est à présent trop éveillée pour me contenter de "Rien"! Tu mates une femme à poil, je parie, montre-moi! Allez! Moi aussi je suis curieuse! Je le dirai à personne, allez!
- Ok regarde, de toute façon il n'y a rien à voir cette fois...
- Chic! Pousse-toi!"

Elle colla à son tour l'oeil sur le judas, pour découvrir la silhouette de la femme en train de sortir de la salle de bains, et tout le décor, avec le cabinet de toilette et la baignoire juste en face, dans l'angle de vision.

"Ouah mon salaud, t'es un beau voyeur, mais j'avoue que ça m'excite, hé?"
Dom avait disparu du cagibi. Elle s'écarta et sortit, ce qui eut pour effet de rabattre le calendrier à sa place.
Dom n'était pas dans le couloir non plus, mais en face la porte du placard était entrouverte: elle le découvrit au fond, l'oeil collé à l'autre judas.

"Dis donc, Dom...
- Attend, tais-toi, tais-toi, il se passe un truc, là.
- Quoi, elle te fait un strip-tease? Si c'est ça, fais...
- Tais-toi... merde! Ils se disputent! Elle le gifle... houla!
- Fais voir, fais voir!
- Non attend... oh!
Un choc résonna dans le mur du fond du placard et Dom recula brutalement la tête, les yeux exorbités.
- Mais qu'est-ce qui se passe, bon sang Dom?
- Chut, il l'a précipitée contre le radiateur qui est en dessous du trou, la tête en premier! chuchota-t-il nerveusement en recollant son oeil sur son trou d'observation.

- Mince, elle ne se relève pas.
- Fais voir!
- Il n'y a rien à voir... oh il se barre, il a peur.
Dom se retourna, il était livide.
- Et s'il l'a tuée?
- Fais-voir!"

Dominique poussa Dom et pris sa place.
Elle ne vit pas grand chose: les jambes de la femme au pied du lit, et elle devinait le reste de son corps tout près, au pied du mur, à quelques centimètres d'elle.
Soudain à l'arrière plan, la porte s'ouvrit. Elle vit le type chauve qui revenait. Il s'approcha, comme pour la regarder elle à travers le trou, ce qui lui fit une sorte de frisson à l'estomac, mais en fait l'homme se penchait sur la femme toujours allongée.
Il devait regarder dans quel état il l'avait mise, le salaud! Il se releva et Dominique comprit à son expression qu'elle devait être morte. L'attitude du chauve lui confirma sa déduction: il s'employa en effet à frotter la poignée de la porte avec son pull, pour y effacer les empreintes. Puis il entortilla le coin du couvre-lit autour du pied de la femme, comme pour faire croire qu'elle s'était pris le pied dedans et avait chuté accidentellement!
Puis il partit.

"Dom! Il l'a tuée, et il s'enfuit!
Nous venons d'assister à un meurtre!"

Chapitre 8 - fin

le 21/09/2005 à 01h08
-8-



    "On ne peut pas rester là sans rien faire, marmonnait Dom en s'habillant précipitamment, allant et venant dans la chambre où ils avaient passé la journée en joutes érotiques.
- Mais où tu veux aller comme ça? Elle est morte, elle est morte, et c'est marre! Et le mec est parti...
- On n'en est pas sûr, elle vit peut-être, il y a une mince chance pour qu'on puisse encore la sauver et que toute cette merde n'en soit pas une à ce point.
- Pourquoi ne pas dénoncer ce type en appelant la police? Pourquoi prendre le risque d'aller là-bas? T'es cinglé!
Dom brandit son téléphone portable:
- Si j'appelle la police, il vont savoir à qui appartient ce téléphone, je serai obligé d'expliquer comment nous avons été témoins de la scène, et adieu le secret de mon appartement!
- Et alors? Tu fais passer ce secret au dessus de...
- OUI! Au dessus de tout! C'est le dernier no man's land de cette ville, de ce pays, de l'univers entier, tu comprends? La moindre parcelle de terrain appartient à quelqu'un sur cette fichue planète, mais cet appartement échappe à la loi de la société humaine. Il n'existe pas! C'est mon bien le plus précieux, parce que j'ai la chance d'en être le gardien, et je n'ai rien d'autre à moi dans la vie, même pas une famille ou un ami. Et en plus j'ai la vue privilégiée sur cette chambre 321 de l'hôtel, pour moi elle est plus importante que la putain de vue sur le lac!
- Une femme peut mourir, ton appartement-sacré est plus important, c'est ça?
- Justement, je vais voir si elle peut encore être sauvée. En plus... elle est vraiment ...charmante.
- Dom, tu ne sais plus où tu en es, hein? Ta petite routine quotidienne est très bouleversée, hein? Mais je crois que sur ce coup-là, tu ne réfléchis pas assez!
- Reste là, je reviens."

Dom sortit d'un pas décidé de la chambre en enfilant sa veste en laine qui était restée sur une chaise. Puis il traversa l'appartement, et sortit par le cagibi de la cuisine.

Dominique vint s'asseoir sur le lit de la chambre en soupirant. Elle était toujours nue.
Puis elle vit le téléphone portable de Dom, oublié sur le lit.
Puis elle réfléchit.
Puis elle sourit.

Elle attrapa un bout du drap et en enveloppa le portable, en pensant au faux John Malkovich en train d'essuyer ses empreintes sur la poignée de la porte. Puis elle composa le numéro de la police.

"Je vous appelle parce que je viens de commettre un meurtre sur une inconnue dans sa chambre d'hôtel: Hôtel du Lac d'Annecy, chambre 321!" déclara-t-elle d'une voix grave et tremblée.
Elle ouvrit la fenêtre et laissa tomber le portable, puis retourna au judas du placard.

Dom avait dû attendre un moment propice pour se faufiler vers les ascenseurs et pour trouver la chambre, car il n'arriva dans la chambre que dix minutes plus tard.
Elle le regarda, affolé, en sueur, prendre la poignée de la porte à pleine main, oubliant ce genre de détails.
Quel con, mais quel con! se dit-elle en secouant la tête, c'est trop facile.
Il regarda du côté de la femme, et aussitôt trouva le trou au dessus du radiateur, planqué dans les motifs de la tapisserie.
"Dominique? T'es là?"
Elle se retira, elle ne voulait plus... Elle ne pouvait plus.

Au bout d'une minute elle regarda à nouveau, Dom était penché sur le corps, avec une expression désespérée.
"Merde elle est morte, merde!"
C'est alors que la police surgit dans la chambre.

Elle vit tout : comment les hommes maîtrisèrent leur prisonnier, comment ils le fouillèrent, trouvèrent ses papiers, et lui passèrent les menottes, comment ils se penchèrent sur le corps.
Elle entendit vaguement ce qui se disait, notamment Dom qui niait : "Non ce n'est pas moi! Je vous jure!", puis qui l'appelait : "Dominique, Dominique! Qu'as-tu fait?"
Et les hommes qui le tenaient concluaient évidemment qu'il était schyzo...

Puis elle alla à la salle de bains et fit couler de l'eau chaude dans la baignoire. Elle avait besoin de se détendre.
Elle retourna dans la chambre et s'allongea sur le grand lit en attendant le remplissage.

Sa route était donc terminée, une nouvelle vie allait commencer pour elle, elle qui n'avait jusqu'ici rien dans la vie, ni famille, ni ami... elle devenait désormais la nouvelle gardienne de l'appartement.

Et se ferait appeler Dom.


FIN

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