F I L O : A C T E S

4- Qui est qui?

le 05/10/2005 à 04h05


CHAPITRE IV
 Qui est qui ?




                                    Même si c’est vrai, c’est faux.
                                        H. Michaux - Face aux verrous




-1-

    Vivre dans la peau de Léo, vivre sa vie, fut pour moi plus qu’une expérience enrichissante: ce fut le tournant déterminant qui marqua et transforma ma vie. Et de même en ce qui le concerne. Je suppose que tous les jumeaux ont tôt ou tard été tentés d’échanger leurs rôles, ne serait-ce que par jeu.
Chacun de nous deux n’avait jamais entendu dire qu’il avait un frère jumeau, et officiellement, c’était impossible. A moins que faux-papiers et fausses déclarations n’eussent abondé de part et d’autre.

    Je suis né à Alep en Syrie, pays d’origine de ma mère, Suriya, mariée à un juif-allemand à Bielefeld. Mes parents avaient fui l’Allemagne en guerre où je fus pourtant conçu. Mon père, Manfred Hammermann, sitôt le couple débarqué en Syrie dont l’indépendance était toute fraîche, en profita pour changer leur nom en Ammer. J’avais douze ans lorsque nous retournâmes en Allemagne, à Stuttgart, où je commençai une scolarité brillante, que j’achevai à la Sorbonne à Paris. 
Léo lui, est né à Sivas en Turquie, d’un marin américain, Samuel Kilman, et d’une jeune turque en fugue, Akima, morte en lui donnant la vie. Il fut confié très tôt à une famille d’accueil grecque, puis à un pensionnat français à Nice. En revanche, et c’est là que la coïncidence est surréaliste, nous sommes nés le même jour, le 30 mai 1944. Y a t-il eu falsification d’un côté ou de l’autre ? ou des deux côtés ? et dans ce cas quels sont nos vrais parents si nous sommes vraiment frères jumeaux ? Le mystère s’accentue: chacun est complémentaire de l’autre, chacun a un trait de caractère que l’autre possède, mais de façon refoulée. Chacun a accompli ce que l’autre n’a pas pu ou voulu faire. Nos goûts, nos comportements se ressemblent parfaitement, ou se complètent parfaitement.
Nous avons donc décidé un jour d’échanger nos vies: chacun prenant la place de l’autre, en simulant une amnésie partielle pour s’insérer. Il nous fallut peu de temps pour devenir interchangeables, et je dois dire que même nous, au bout d’un certain temps, ne savions plus lequel des deux nous étions le plus.
Quelle que fut notre origine, nous savions, de façon innée et certaine qu’elle était commune.
Le Très Haut avait réuni nos destins, car il fallait qu’ils fussent liés en une étrange complémentarité.
Mais quel était Son dessein ?



-2-


    Le Dimanche matin, le temps avait été plus clément, et vers 13 heures enfin le mistral opéra une percée dans la couche de nuages, libérant quelques rayons de soleil. Dans “l’œil du loup”, Hugo se demandait si le coin boisé de pins touffus qui surplombait la maison des Kamel en face était un bon coin pour les cèpes. Il posa la question à Eddy qui commençait à grignoter le pique-nique.

“Je ne suis pas particulièrement connaisseur en champignons, mais il me semble que les cèpes poussent plutôt sous les chênes ou les châtaigniers, répondit-il la bouche pleine de chips.
-- Tu es bien cuistot, non ?
-- En tous cas, si tu en trouves, je m’engage à te les mitonner grave. Avec tous ces escargots aussi, je pourrais te faire un bon plat. Comment font ces bestioles pour monter sur ce rocher à cette hauteur ?
-- Je n’aime pas les escargots, c’est visqueux, élastique et insipide. Seule la sauce qui les accompagne donne un goût... oh, attention, regarde!”
Eddy arrêta net de mâcher et ils se tassèrent vite au fond de l’anfractuosité.
Lion venait de sortir et fermait les trois serrures, comme s’il laissait la maison vide. Il portait un costume blanc, sans aucun doute impeccable, et ses cheveux resplendissaient de brillantine au soleil. Il marcha prudemment en dehors des flaques jusqu’à la grille.

“Ce type a tout du crooner kitch ou du mafioso”, chuchota Eddy.
Ils regardèrent la 205 s’éloigner en trombe sur la route encore recouverte de flaques, comme pour un rallye, leur lançant un ultime reflet de soleil avant de disparaître au sommet de la côte, derrière “la sorcière”.

    Hugo fixait la maison, comme s’il s’attendait à voir quelque chose de plus.
Un roulement de tonnerre gronda au loin.
“J’en étais sûr, dit-il sans détourner son observation.
-- De quoi, qu’il va encore pleuvoir ?
-- J’étais sûr que ce serait à nouveau ou l’un ou l’autre... mais jamais ensemble.
-- Tu es la réincarnation de Sherlok Holmes, toi.
-- On ne les voit jamais ensemble... oui, c’est ça...
-- Et alors ?
-- Et si c’était la même personne ?
-- La même... comment ? Tu veux dire...
-- Lion et Ambre.
-- Quoi ? Qui se déguiserait, changerait de voix et, et... non! c’est impossible.
-- Ca expliquerait presque tout...
-- Tu veux dire que j’aurais flashé sur un travelo ? Ah ça non! Tu as approché Ambre comme moi, ne me dis pas que tu n’a pas senti sa féminité, son...
-- Je peux t’en présenter une dizaine à Paris qui te ferait remettre en question ta conception de la féminité, sinon ton assurance sur la question. J’en ai connu pour des photos, on s’y tromperait.
-- Merde, en plus tu es sérieux.
-- Pas de secte secrète, de faux-monnayeurs ou de base extra-terrestre, à mon avis. Seulement quelqu’un qui joue deux rôles. Je parie qu’à présent cette maison est vide et qu’Ambre n’est plus de ce monde pour quelque temps. Jusqu’à ce que Lion disparaisse à son tour et endosse à nouveau son apparence.
-- Mais Hugo, ils n’ont pas le même physique ; Lion est plus petit, trapu et carré qu’Ambre.
-- Lion porte tout le temps un costume dont les épaulettes accentuent la carrure et qui forcit son aspect général. Ambre porte des talons assez hauts, et parle d’une voix relativement grave pour une femme.
-- Non, désolé, je n’y crois pas.
-- Et le titre du bouquin, L’Homme Dual, l’histoire de deux hommes qui n’en deviennent plus qu’un ubiquiste. Ce n’est peut-être pas un thème choisi par hasard...
-- Et pourquoi pas Selim aussi, alors ?
-- Non, pas lui, il est barbu, et son message “codé” m’a incité à enquêter. Il serait plutôt leur victime d’une façon ou d’une autre.
-- Mais ton raisonnement cloche, là. Il était bien à Paris, libre. Qu’est-ce qui l’empêchait de te donner plus d’explications moins déguisées ? Personne n’était derrière son dos, que je sache, lorsqu’il t’a fait la dédicace.
-- C’est exactement ce qui me turlupine ; ses messages écrits et parfois son regard vont complètement en contradiction avec le reste de son comportement. L’hypnose, peut-être. Mais je n’étais pas prévu à son programme, ce jour-là.
-- Bon, si on rentrait à l’hôtel ? Tu ne vas tout de même pas t’introduire dans cette maison ?
-- Si, mais je ne veux pas t’attirer des ennuis. Je ne t’oblige pas à m’accompagner. Si tu veux rentrer, tu n’en as que pour un quart d’heure à pied, et je ne t’en voudrai pas.
-- Sympa! Bon, je vais faire le guet à l’extérieur, et si j’entends arriver la 205, je siffle ou j’appuie sur la sonnette et je file t’attendre dans ta voiture. Toi, de ton côté, magne-toi. En plus, j’ai l’impression qu’il va encore pleuvoir.
-- Merci. Si jamais je ne suis pas revenu au bout d’une heure, rentre à Baumanière. Il se peut que je me poste à l’intérieur de cette maison si j’y trouve une planque, et que je les attende. Toi, tu reprends ton boulot demain matin, et tu n’as pas de risques à prendre outre mesure. En revanche, si tu ne me vois pas à l’hôtel demain pour ta pause de 14 heures, préviens la police.
-- Tu es cinglé, tu le sais, ça ?”



-3-


    Après un quart d’heure d’attente, Eddy avait senti les premières gouttes. Le soleil avait perdu la face au moment où Hugo avait escaladé le portail, après avoir sonné avec insistance. De gros nuages bien sombres s’étaient à nouveau amoncelés peu à peu en un rideau crépusculaire, et il avait espéré, sans trop y croire, qu’ils attendent le retour d’Hugo pour lâcher les grosses vannes.
A présent, un déluge comme celui de la veille s’abattait sans pitié sur le Val d’Enfer, et Hugo ne revenait toujours pas.

Au début, s’étant armé de courage, il s’était posté derrière la haie de gauche près de l’amandier. La fenêtre par laquelle il avait vu Selim était maintenant close par les volets. Mais, las de se faire tremper par l’orage, il s’était réfugié bien vite dans la haie de lauriers, le sac-à-dos du pique-nique sur la tête.
Qu’est-ce que je fous là ? Dire que c’est mon jour de repos... Après ça, terminé, il continuera son enquête sans moi!

    Les grondements du tonnerre se succédaient sans relâche, et dans chacun semblait se camoufler un bruit de moteur de 205, mais Eddy ne voyait toujours rien venir. Son blouson en cuir marron pesait une tonne, et ses jambes hurlaient le besoin de se lever.
Bon, je lui accorde encore cinq minutes, puis je rentre à l’hôtel. Il regarda sa montre: Deux heures moins dix, bon allez, à deux heures...

    “On t’avait dit qu’on n’aime pas les fouineurs, ici” déclara derrière lui une voix d’alto étrangement proche, malgré le vacarme des éléments. Eddy se retourna dans un frisson et eut le temps d’apercevoir le visage encapuchonné de la femme en noir lui sourire, avant de sentir un formidable coup sur la tempe, puis plus rien.




-4-


    Hugo avait eu beau tourner autour de la maison, il n’avait trouvé aucun moyen de s’y introduire. Pas une fenêtre entrouverte, pas une porte de service déverrouillée. Il avait même essayé le hayon du garage, en vain. Pourtant la sécurité ne semblait pas être un maître-mot chez les Kamel, qui redoutaient sûrement plus la curiosité (les fouineurs) que le vol. Un système d’alarme équipait peut-être le mas, et en y pensant, Hugo se dit que l’absence d’un chien était déjà une chance.

    Il pleuvait déjà dru lorsqu’il grimpa sur le muret de la réserve à bois, derrière la maison, pour atteindre le balcon au dessus. Celui-là même d’où il avait pris les photos, lors de sa première expédition la veille. Cette fois l’escalade était moins aisée à cause de la pluie qui rendait tout glissant. Lorsqu’il se hissa enfin sur le balcon, si vaste qu’on pouvait le considérer comme une terrasse tout en longueur, Hugo fut déçu de constater que les deux portes coulissantes étaient également fermées.
Je m’y attendais de toutes façons, surtout avec le temps qu’il fait...

Il s’approcha pour regarder à l’intérieur, en prenant garde toutefois de ne pas marcher trop près, dans la zone sèche, pour ne pas laisser de traces. Malgré le peu de lumière extérieure dû au sale temps, il eut le loisir cette fois de découvrir l’intérieur. Dans la pièce de gauche, une immense bibliothèque flanquait le mur d’en face, et au centre, au premier plan, un coin salon tout en cuir noir, constitué d’un long canapé à gauche et de deux fauteuils à droite, le tout entourant une magnifique table basse aux frises sculptées à la marocaine. Sur celle-ci trônait un unique verre à Cognac vide, seule trace de vie récente dans la pièce. Tous les murs étaient lambrissés, et quelques dessins (d’Ambre semblait-il) sous verre y étaient accrochés.
A droite de la bibliothèque, toujours sur le mur d’en face, une porte s’entrouvrait sur un escalier menant à l’étage supérieur. En face de celle-ci, et donc à l’extrême droite de son angle de vision, un bar sur roulettes en forme de globe terrestre marron meublait le coin. Hugo avait horreur de ce genre de meuble, qu’il considérait comme le summum du kitch, au même titre que les chiens ou gibiers en porcelaine. Entre la porte de l’escalier et le bar kitch s’ouvrait le passage sans porte vers la pièce de droite.

Il passa à l’autre baie, où un rideau était à moitié tiré sur le côté droit. Cette pièce semblait moins grande. En face à gauche, un escalier descendait vers le rez-de-chaussée. A droite de cette ouverture, un lit beige, simple semblait faire office de sofa, et au premier plan, une table à dessin inclinable faisait face à l’extérieur.
Le rideau empêchait Hugo d’en voir plus, mais il devinait une porte au fond à droite. En effet la terrasse était fermée à droite par un mur percé d’un vasistas qui, ô miracle, était légèrement entrouvert!

Hugo était grand, mais mince et souple, et il se sentait capable de se glisser par l’ouverture. Ce qu’il tenta aussitôt, non sans peine, à cause de la largeur de ses épaules. Il atterrit dans un cabinet de toilette tellement immaculé qu’il aurait pu être celui d’un appartement témoin. Trempé comme il était, Hugo eut tôt fait de tout salir. Malgré la pénombre, il pouvait voir son reflet dans le miroir: effrayant et dégoulinant!
Il ouvrit un placard mural à sa droite et trouva exactement ce qu’il lui fallait: une réserve inépuisable de serviettes-éponge.
Excellent, comme dirait David!
Il n’en prit qu’une, de la couleur la plus sombre possible, bleu marine, et entreprit de se sécher au maximum afin de ne laisser aucune trace de son passage par la suite. Il s’efforça aussi de nettoyer toutes celles qu’il avait laissées, ne négligeant aucun recoin du réduit. Kabert accompagnait encore ses pensées: Excellent, mon gars, comporte-toi en pro, ne laisse aucune opportunité te passer sous le nez. Approuverait-il ce qu’il était en train de faire ? C’est sans aucun doute un délit, mais...

    Il s’était déchaussé et sortit des toilettes, pieds nus et secs. Des tapis persans recouvraient partout le sol. Il entra dans la pièce à la table à dessin. Sur celle-ci, il distingua un dessin inachevé, un portrait. Ce visage lui rappelait quelqu’un, quoique très stylisé ; beaucoup plus que la couverture de L’Homme Dual. Mais il n’eut finalement aucun mal à reconnaître ses propres traits! Ambre avait commencé son portrait à lui!

Quel honneur vous me faites, Madame Addams, et quelle mémoire des physionomies puisque nous ne nous sommes vus pas plus de dix minutes... A moins que... à moins que Selim aussi soit...
Non, si jamais sa théorie était juste, quelque chose lui disait que l’écrivain était distinct de Lion/Ambre. Et d’ailleurs où était-il, lui ? C’était aussi pour le découvrir qu’il était ici, à jouer l’espion, à prendre des risques. 
Alors, allons-y!

    A pas feutrés, il descendit les escaliers. De minuscules grincements émis par les marches en bois se détachaient nettement, malgré ses précautions, sur les roulements lointains du ciel en colère.
A l’extérieur, le pauvre Eddy devait se prendre une sacrée rincée et le maudire jusqu’à la dernière génération.
J’espère qu’il n’aura pas hésité à rentrer dès les premières gouttes, ou qu’il s’est réfugié dans la voiture. Je lui revaudrai tout ça.

    Au bas des escaliers, une porte fermée l’empêchait d’entrer au rez-de-chaussée.
Etonnant, je trouve, de bloquer l’accès à l’étage, chez soi, lorsqu’aucun importun n’est censé s’y trouver...
Il remonta.
Des éclairs commençaient à précéder les grondements de tonnerre. Il se dirigea directement vers la bibliothèque. Trois tiroirs s’empilaient à gauche, qui ne recélaient rien de bien intéressant: nécessaire à couture, bougies, jeux de cartes, d’échecs, de dames, des crayons, des stylos et de l’encre, des enveloppes, des feuilles de papier, une agrafeuse etc. A droite, le tiroir supérieur était fermé à clef. Il ouvrit le gros tiroir en dessous, qui était un classeur, dont les signets colorés dépassaient d’un soufflet en accordéon, et dont chaque pli était une chemise. Il regarda à la lettre L, et trouva ce qu’il cherchait: une enveloppe au nom de Lémak. Mais son contenu n’était pas intéressant: des papiers concernant sa maison d’édition et de la correspondance administrative relative aux droits de L’Oriental. Et du courrier de lecteurs, semblait-il.
Allait-il prendre l’enveloppe, histoire de ne pas rentrer bredouille, pour l’inspecter plus en détail ultérieurement ? Il regarda à toutes les lettres du classeur à tout hasard.
Et s’arrêta au B, figé. Etait-ce bien Bertie qu’il avait cru lire sur une enveloppe ?
Son cœur s’accéléra d’un cran, il prit l’enveloppe, au moment où un éclair éclaboussait la pièce de lumière, suivi aussitôt d’une déflagration sourde et grondante. Les éléments se moquaient de ce petit mortel photographe commettant sa mauvaise action, en le flashant en plein flagrant délit, immortalisant sa faute pour le jour de son ultime jugement.

    Devant Bertie, ce n’était pas un H mais un A, comme Alain Bertie. L’enveloppe contenait entre autres un petit carnet rouge dont les pages étaient couvertes de l’écriture de son père! Sans hésiter, il ferma le tiroir, entrouvrit sa veste noire de chasseur qu’il prenait toujours en reportage, glissa l’enveloppe contre son ventre sous le pull, la coinça dans son pantalon et referma la veste.

    Ce faisant, quelque chose de familier avait interpellé son regard parmi les livres de la bibliothèque qui lui faisait face. Il regarda, sciemment cette fois, et tomba, au milieu d’un rayon de livres d’art de luxe, peinture, photo, architecture, sur L’Ultime Quête. Le même que le sien, excepté bien entendu le numéro.
C’était le premier exemplaire du livre de son père qu’il voyait en dehors du sien. Il le prit et l’ouvrit, dans l’espoir d’y trouver un indice quelconque. Mais il était de plus en plus difficile d’examiner quoi que ce soit dans cette pénombre. Il put toutefois distinguer sur la page de garde une dédicace de l’écriture aérée et très penchée de son père:
A vous, en souvenir de l’été 63, amitiés, A.B.

Hugo réprima des larmes. Il inspecta la fin du volume en vain et le rangea à sa place.
Il jeta un coup d’œil à sa montre: 14h03. Déjà plus d’une demi-heure s’était écoulée.

    Un autre éclair, suivi de trop près d’une véritable déflagration. Mais n’y avait-il pas eu un bruit à la fin du tonnerre ? Comme une porte qu’on aurait pu fermer au rez-de-chaussée ? Hugo se figea et tendit l’oreille.
Rien d’autre qu’un déluge dehors, un martellement de gouttes sur le toit et sur la terrasse, auquel s’ajoutait le flux ininterrompu des gouttières. Il commença tout de même, d’un pas exagérément souple, tel la panthère rose dans le dessin animé, à regagner son cabinet de toilette. On n’y voyait pas grand chose, sauf à l’occasion de chaque éclair. Il s’assit sur le couvercle de la cuvette et se rechaussa
.
Cette fois, il en était sûr, c’était bien une porte en bas. Quelqu’un était là. Lion ou Ambre ? Pour le moment, son apparence n’avait pas d’importance. Son cœur battait à tout rompre.
Il essuya encore toutes les traces avec la serviette, qui était devenue une vraie serpillière. Il la replia néanmoins et la réintégra dans sa pile, ne laissant apparaître qu’une ligne bleu foncé dans le tas de linge.
Après quoi il se glissa à nouveau à travers l’ouverture étroite du vasistas, le plus rapidement et le plus silencieusement possible. Il finit enfin par extraire son corps dégingandé et manqua tomber sur le balcon la tête la première. Il tira le vasistas comme il l’avait trouvé et enjamba la balustrade, assailli soudain par les trombes d’eau que le ciel déversait sans relâche.
Trop confiant, il glissa et tomba sur la réserve de bois juste en dessous, puis roula sur la pente que les bûches formaient jusqu’au fond de la niche. Il fut sonné sur le coup, et souffrit immédiatement du coude gauche et de la tête. Des paillettes clignotaient aux extrémités de son angle de vision.
 
Bon, je m’accorde une minute ou deux avant de bouger, histoire de récupérer. Après tout, je suis à l’abri. Ensuite je bouge.



5- Fusion et confusion

le 05/10/2005 à 04h27


CHAPITRE V   
Fusion et confusion




                                Ils m’ont mis en prison, parce que je suis l’étranger, l’intrus.
                               Vertu de l’épreuve, expérience de l’humilité.

                               Ils l’ignorent, mais au lieu de m’abaisser, ils m’ont grandi, car c’est là, paradoxalement, que j’ai réalisé que j’entretiendrai toujours envers et contre tout cette flamme de joie et d’amour en mon cœur.
                               Elle me permet d’appréhender avec plus d’acuité la chance miraculeuse qui m’est donnée de vivre, d’être né humain au milieu de l’infini, infime partie du grand tout,
lien entre le microcosme et le macrocosme, entre l’ombre et la lumière,
entre la matière et l’esprit, entre le corps et l’âme, entre la poussière et le divin.
                               Même au fond d’un cachot.

                                       M. Lémak - L’Oriental



-1-


   Blake Ammer et Léo Kilman ne furent alors plus qu’une personne, mais avec deux corps. Nos deux esprits avaient fusionné, et on ne pouvait même plus parler de télépathie ou d’empathie, ces stades étaient dépassés et avaient laissé place à une symbiose parfaite. Chacun de nous deux avait été enrichi des expériences passées de l’autre, et l’addition donnait en quelque sorte un nouveau personnage à deux corps, plus expérimenté et plus sage, ou la réunion des deux moitiés d’un personnage ubiquiste qui n’avaient jamais pu se réunir.
Je pouvais passer une journée à me promener en montagne, et en même temps spéculer à New York et gérer mes affaires. Mon esprit pouvait se concentrer sur deux événements simultanés, quels qu’ils soient, plus facilement que n’importe qui. Les deux cerveaux servaient la même âme, comme en quelque sorte les fourmis d’une même fourmilière, ou une paire d’ordinateurs branchée au même serveur.
En une journée, je pouvais accomplir deux fois plus de choses. Et c’est ainsi qu’en cinq ans de voyages dans le monde entier, j’accumulai une expérience de “dix ans”, riches de rencontres et d’aventures de toutes sortes. J’en avais d’ailleurs profité pour aller faire ma petite enquête sur mes origines, d’Allemagne jusqu’en Syrie, et (simultanément) de Turquie en Grèce, puis en France. Mais aucun nouvel indice ne pouvait expliquer ou justifier la coïncidence: tout était conforme, aucune trace de falsification.

   Seule une astrologue m’affirma que nous étions ce qu’elle appellait des jumeaux astraux, nés exactement au même moment, plus précisément même que des vrais jumeaux qui voient le jour à quelques secondes d’écart, et que notre thème astral, notre personnalité et notre destin ne pouvaient être qu’absolument identiques. D’après elle, de nombreuses personnes ont quelque part dans le monde un jumeau astral. Cela n’expliquait pas la ressemblance extraordinaire entre “mes” deux corps, et l’unité symbiotique de “mon” âme duale.

   J’étais devenu une sorte de Janus bifrons, qui pouvait regarder dans deux directions à la fois ; un double explorateur, avide et passionné: lorsque j’explorais la partie brésilienne de la forêt amazonienne comprise entre le Venezuela et la Guyane, circulant la plupart du temps sur des cordes à des dizaines de mètres du sol et assailli par les insectes et la chaleur humide, j’expérimentais en même temps la conduite de chiens de traîneaux à Seward en Alaska, une presqu’île à l’Ouest d’Anchorage.
Lorsque j’assistais aux début du Reggae à Kingston en Jamaïque, je profitais en même temps de la sérénité, de la douce quiétude qui régnait alors au bord du Gange, à Bénarès en Inde, avant que ces lieux ne soient pris d’assaut par les hordes de touristes hippies.

   Il en était de même pour les aventures amoureuses qui jalonnèrent ces années de voyage. Le sida n’existait pas à l’époque, et ma double vie sexuelle fut très éclectique, ne serait-ce que d’un point de vue ethnographique. J’ai pu matérialiser un grand nombre de fantasmes, par exemple celui qui dans ma situation allait de soi: le triolisme entre une femme et mes deux symbiotes. J’ai même poussé le vice expérimental jusqu’à faire l’amour avec mon autre moi-même, estimant que cette expérience unique méritait d’être tentée et relevait plus de l’onanisme que d’une vraie homosexualité.
Ce en quoi je me trompai d’ailleurs.



-2-


   “Hugo! Hugo ? Réveille-toi mon chéri, Papa arrive, et c’est sûr cette fois!
-- Mmh, je dormais pas, je me reposais, c’est tout.”
Hugo avait horreur qu’on le voit en train de dormir, il aimait maîtriser l’image qu’il donnait de lui-même, et le fait qu’on puisse le regarder en train de dormir, (peut-être la bouche ouverte) vulnérable et sûrement ridicule, lui était insupportable.

   L’aéroport grouillait de monde, et le coin réservé à l’attente ressemblait presque à un camping: tous les sièges étaient occupés par des gens qui dormaient, pour certains la tête couverte d’un vêtement ou d’un journal pour s’abriter de la lumière au néon.
La plupart attendait comme eux l’arrivée du vol 610 annoncé avec un retard d’une heure, et cela faisait une heure vingt.
Tout le monde se bougeait maintenant, suite à la seconde annonce au micro dont Hugo n’avait pas entendu la première. Il avait des fourmis dans les jambes et au coude gauche, d’avoir dormi en chien de fusil sur le siège en plastique.
“Maman, tu crois qu’il aura toujours sa barbe ?
-- Oh, je suppose, pourquoi ?
-- Chaipas”
La dernière fois qu’Alain Bertie était rentré d’un lointain reportage, c’était imberbe, à cause d’une saleté à la peau attrapée au Liban. C’était la seule fois où Hugo l’avait vu sans sa barbe, et il n’avait pas aimé, mais alors pas du tout.

   Une foule avide et impatiente était soudainement apparue, comme par magie, devant la porte 4. Plusieurs équipes de journalistes étaient prêtes, à l’affût. Hugo et sa mère s’y rendirent à leur tour, suivis par les autres campeurs à moitié réveillés du hall d’attente. Les voyageurs commencèrent à surgir des battants spéciaux à hublots qu’on apercevait derrière les vitres de la porte 4, puis débouchèrent enfin dans le hall.
Hugo était partagé en une multitude d’émotions dont deux prédominaient: l’impatience poussée au paroxysme, et le trac. Soudain, il vit son père (avec sa barbe bien en place) et se retrouva dans ses bras forts, qui le pressèrent contre lui. C’était enfin lui qui était là, son papa, avec sa même odeur bien à lui, mélange de tabac et d’eau de Cologne, sa barbe piquante mais rassurante, et son éternel boîtier Leica en bandoulière, dans sa housse en cuir. Les éclairs des flashs fusaient de toutes parts.
“Papa, je veux plus que tu partes, dit-il dans un sanglot de joie et de soulagement.
-- Il le faudra bien pourtant, mon garçon, et il ne faudra pas te tromper de quête.”

Son père était devenu Lémak, il se débattit et tomba de ses bras, tomba, tomba et tomba encore, et encore...




-3-


   Hugo émergea de sa torpeur avec une sorte de gueule de bois lui martelant le crâne. D’une main, il constata une bonne bosse en haut à gauche du front. Son bras gauche le lançait aussi au niveau du coude. Il avait dû s’assoupir, sonné par la chute. Son corps entier était ankylosé et il ne put se relever tout de suite. Son estomac le torturait d’un creux vengeur, lui faisant payer sa négligence. En effet, il n’avait pas pris le temps de grignoter avec Eddy durant leur guet. A présent, il mourait de faim et de froid.

Il toussota. Quelque chose n’allait pas.
C’était trop calme, trop silencieux, trop sombre... La nuit déjà. Un frisson le parcourut en une vague partant de la nuque, passant par le dos, et lui serrant les testicules.

Il ne pleut plus! Combien de temps suis-je resté dans le coltard ?
Il regarda sa montre et ne put distinguer l’heure. Théoriquement, son briquet était toujours à sa place, dans une des innombrables poches de sa veste. Il l’en sortait peu depuis qu’il avait arrêté de fumer, en 95. Il appuya sur la tête du toucan, le bec s’ouvrit et la flamme en surgit. Il put ainsi voir à sa montre: 20h12!
Six heures d’inconscience! Combien de temps Eddy a-t-il pu m’attendre ?

Il se releva péniblement, souffrant de tout son être, trébuchant sur les rondins humides. Il émergea enfin de la niche à bois, sous le ciel constellé. La lune n’était pas tout-à-fait pleine, mais son halo était magnifique. Trois mètres au dessus de lui, le balcon découpait la Voie lactée d’une noire avancée géométrique, comme une insulte à la beauté vaste et froide de la voûte étoilée. Une insulte à son assurance, aussi.

J’ai multiplié les imprudences, et j’ai eu malgré tout beaucoup de chance. De ne pas avoir été surpris, d’abord ; d’autre part de ne pas être tombé sur le muret en ciment, ou sur du bois hérissé de branches taillées... Une chance aussi que j’aie laissé cette fois mon appareil dans le coffre de la voiture.

   Il se dirigea vers la clôture, en claudiquant un peu. Il vérifia d’un coup d’œil que personne ne l’observait là-haut. Les lumières étaient éteintes et le rideau de droite toujours à moitié tiré. Il traversa la terrasse sur la gauche jusqu’à la clôture, qu’il escalada et enjamba, pour atterrir dans un fossé plein de boue.
Par acquis de conscience, il fit le tour de la propriété jusqu’aux amandiers, afin de jeter un coup d’œil sur l’endroit où Eddy avait fait le guet. Il n’était plus là, bien sûr, mais il avait préféré vérifier. Il en profita également pour chercher une éventuelle lumière ou présence de ce côté de la maison. Rien, pas même la 205.
Il retourna enfin à la voiture, les jambes lourdes, au sens propre (façon de parler!) comme au figuré.
Son souci prioritaire à présent consistait dans l’ordre à se laver, manger, et dormir dans un bon lit.



-4-

   Eddy Muller n’avait pas de phobie particulière, si ce n’est qu’il n’avait jamais supporté d’être enfermé dans un lieu étroit. Sans se considérer vraiment comme claustrophobe, car il pouvait prendre un ascenseur, passer dans un tunnel ou choisir un bon crû dans une cave, son seuil de tolérance à l’enfermement était néanmoins beaucoup plus faible que la moyenne. Et il savait parfaitement d’où cela venait.
 
   A l’âge de cinq ans, l’ignoble Mademoiselle Braun (à qui son père le confiait lorsqu’il s’absentait quelques jours pour son travail), vague tante de feu sa maman, le confinait dans le cagibi pour une heure ou deux à la moindre incartade, au moindre manquement à ses règles.
Mademoiselle Braun n’avait qu’un centre d’intérêt: Jésus. Elle ne lisait que la Bible et le Pélerin, et ne supportait ni la saleté, ni la désobéissance, ni la décadence, qu’elle voyait en tout... en fait elle ne supportait pas grand chose.
Il faut dire que depuis la rédaction de la Bible, les mœurs avaient bien changé dans le monde. C’est ce que lui avait dit le père d’Eddy un jour où elle essayait de convaincre le garçon de la nécessité d’appliquer à la lettre les préceptes du saint bouquin, voire de s’inscrire au catéchisme, comme tant d’enfants bien élevés. Il avait même ajouté: “Je m’efforce de respecter vos convictions, alors faites de même envers nous”.
-- Vos convictions, avait-elle rétorqué, dites plutôt vos non-convictions! Les appâts du démon sont bien plus tentants, et il vous est beaucoup plus confortable d’y céder, mais cet enfant peut encore être sauvé, même malgré lui.
-- Ce qui peut le sauver, c’est de lui laisser son libre-arbitre, pas de le conditionner dans une foi rétrograde et sectaire.
-- Sectaire ? Sachez que Sa Sainteté le Pape lui-même condamne les sectes, et...
-- Qu’est-ce que le christianisme sinon une secte qui a réussi ? Mais n’entamons pas un débat maintenant, je vous paye pour vous occuper d’Eddy, et non pour le convertir.”
Eddy se délectait lorsque son père remettait en place “la vieille bigote”, comme il la surnommait quand ils discutaient entre grands.

   Un jour, elle l’avait enfermé dans le cagibi toute l’après-midi pour avoir un peu joué au docteur avec Clémentine Meyer, la fille des voisins. Eddy avait eu beau crier, taper à la porte et pleurer des heures durant, la vieille bigote avait tenu bon. A son retour le lendemain, le père d’Eddy, informé par les Meyer, lui avait passé un savon et l’avait congédiée enfin. Elle partit pour ne jamais revenir, en déclarant à qui voulait l’entendre que c’était à cause de gens comme eux que le laïcisme, la dépravation, le laxisme et la gauche allaient prendre le pouvoir dans le monde.
Le fait est que deux mois plus tard, Mitterrand était élu président des Français, et que monsieur Muller n’y était pour rien.

   Eddy s’efforça de chasser tous ces souvenirs, car tout recommençait, et cette fois c’était plus sérieux: il était enfermé dans une cave, à coup sûr celle des Kamel (le labo de faux monnayeurs extra-terrestres), en punition cette fois pour sa curiosité et son imprudence. Il devait réfléchir à la situation présente et non ressasser son enfance.

Deux heures déjà qu’il avait émergé de sa torpeur sur un lit de camp humide. Deux heures à crier, à taper contre la porte, à pester contre les Kamel, surtout Ambre, contre Hugo et contre lui-même.
Qu’allait-on faire de lui ? S’ils prenaient le risque de le relâcher à présent, il pouvait prévenir la police. Alors quoi ? Allaient-ils le tuer ? ou le droguer, comme Selim ?
Car l’écrivain était là lui aussi, allongé sans bouger sur un vieux canapé-lit, contre le mur opposé au sien. Pas moyen de le réveiller. Il avait tout essayé, les cris, les gifles, les pincements ; son état ressemblait plus au coma qu’au sommeil. Hugo avait donc vu juste sur un point: Selim n’était pas parti et semblait prisonnier des deux autres (ou de l’autre).

   Eddy, la tempe gauche encore douloureuse, avait du mal à ordonner toutes ses idées. Il devait trouver un moyen de sortir de là, et devait se concentrer sur cet objectif. La cave ne devait pas excéder vingt mètres carrés, plus un recoin sans porte aménagé d’un WC à la turque et d’un lavabo. Un soupirail perçait en hauteur le mur du fond, et aucune issue n’était possible de ce côté, à cause de trois barreaux hors d’atteinte derrière lesquels une vitre armée et poussiéreuse empêchait toute communication avec l’extérieur, où d’ailleurs il faisait nuit. A l’opposé, la porte métallique rouillée. La serrure manquait, et par le trou passait une grosse chaîne fermée à l’extérieur.
A gauche de la porte, des étagères garnies de boîtes de conserve, de paquets de bougies, de bobines de super huit, de couverts en fer blanc et de piles d’assiettes, de boîte de puzzle, et d’un bric-à-brac innommable et inutile.

Il ouvrit une boîte de haricots à l’aide d’un tournevis et les mangea tels quel, à la lumière de quelques bougies.
Berk, c’est pas Baumanière! Ce tournevis était peut-être une bonne trouvaille, même s’il n’était pas assez costaud pour briser la chaîne.
20h12. J’ai pas envie de passer la nuit enfermé ici avec ce légume barbu. Il doit bien y avoir un moyen de casser cette saloperie de chaîne.
Il entreprit une fouille minutieuse de la cave.



-5-


   Extrait du journal de bord d’Alain Bertie:


“16 juin 91. Nous sommes tombés dans une embuscade à la grenade, à 20 km au nord-est de Sakakah.
Sami est mort sur le coup lorsque la jeep s’est retournée. Le volant a dû lui écraser la cage thoracique. Je ne me le pardonnerai jamais: c’est moi qui l’ai embarqué dans ce reportage, avec mes ambitions de Pulitzer, et en jouant sur les siennes, qui étaient exactement les mêmes. Avec sa prose et mes photos, je suis convaincu que nous avions nos chances, si seulement ces soldats nous avaient laissé nous présenter, nous expliquer.
   Notre guide y est passé aussi, mais après d’atroces tortures. Sami n’étant plus là pour me traduire les conversations, je n’ai pas compris grand chose, mais il était évident qu’on l’accusait de traîtrise envers l’Islam.
Un commando d’intégristes convaincus que Saddam a encore ses chances.
Je me retrouve ainsi prisonnier dans leur repaire, un réseau de cavernes à moitié aménagées, humides et peu éclairées ; juste une torche derrière les barreaux de ma cellule, dans le couloir.
   Leur chef, El Assad, parle français, il m’a dit qu’il viendrait plus tard me poser des questions, et que ma vie dépendrait des réponses. Ce type a l’air cinglé. De lui se dégage un charisme malsain. J’ai l’impression de l’avoir déjà rencontré.

17 juin 91. On m’a rendu mon Leica... vide! Le chef est venu me voir et m’a tout de suite appelé par mon nom. Je lui ai demandé si nous nous étions déjà rencontrés. Il m’a alors rappelé notre rencontre dans le sud de la France, dans cette petite vallée hérissée de rochers aux formes délirantes près d’Arles, aux Baux-de-Provence. J’y avais été accueilli par son frère, avec qui j’avais collaboré par la suite pour l’Aurore, et surtout, je m’étais lié en secret avec leur jeune sœur, Amber, pour qui j’ai failli renoncer à mes voyages pour la Quête. J’y avais passé quelques jours pour prendre des photos, et avais séjourné dans leur propriété. Déjà à cette époque, il inspirait la méfiance. Tout cela est lointain, c’était sept ans avant mon mariage, ce qui fait donc vingt-huit ans!
   Pourtant la mémoire d’El Assad est aussi incroyable que les circonstances de cette deuxième rencontre: il se souvient de tout, et m’a même rappelé certaines des théories que j’avais débattues avec son frère, comme si c’eut été avec lui-même.
Il m’a alors posé un grand nombre de questions relatives aux forces israéliennes, aux tactiques américaines, aux intentions françaises ; avais-je vu des déploiements d’hommes ou de matériel sur mon chemin depuis l’ouest, comment avais-je rencontré le guide, n’étais-je pas plutôt un espion officieux, etc...
Je n’ai pas eu de peine à lui répondre la vérité, car je ne sais absolument rien, je n’ai rien vu de spécial. Je lui ai expliqué que je suis venu prendre des photos, que je suis neutre en tant que journaliste, et que s’il m’autorisait à faire un reportage sur leurs conditions de vie ici, sur leur guérilla désespérée, je ne révélerai rien pouvant les compromettre. Il a bien vu ma carte de presse. Mais il ne veut rien entendre: je ne suis à ses yeux qu’un chien de chrétien à la solde des Américains et des Israéliens et qui, de plus, a osé le déshonorer dans le passé en abusant de sa sœur.
Il l’a donc appris. J’ignore le sort qu’il me réserve, et si sa décision sera plus motivée par la rancune personnelle ou par la situation de guerre.
On m’a enfin apporté à manger (du mouton dans du pain) et je sens que je vais dormir comme une masse.

20 juin 91 (ou 21?). J’ignore s’ils comptent me garder comme prisonnier politique, ou plutôt comme un otage, une monnaie d’échange, mais je doute qu’ils aient l’intention de me tuer. Ils savent que je ne peux pas les renseigner et auraient déjà pu me supprimer s’ils le voulaient. On m’a sorti de ma cellule, sans ménagement, puis on m’a enfermé dans une caisse pourvue de barreaux sur un côté, comme celles où l’on met les fauves qu’on destine aux zoos, ce qui me permet de respirer et de regarder à l’extérieur. Mais il n’y a pas grand chose à voir, sinon trois autres caisses semblables, alignées contre la cloison du camion dans lequel on nous transporte. Je suis très à l’étroit pour écrire, mais c’est le seul lien avec la civilisation qui me reste.

Plus tard.  Dans la caisse en face de la mienne repose le corps du frère du chef, Selim. Malgré la barbe et la corpulence, je suis certain que c’est lui. Il est trop inerte pour dormir, et trop “frais” pour être mort. On dirait qu’il est dans le coma.
Amber serait-elle là, elle aussi ? Est-ce elle qui prépare ces espèces de kébabs ?
Deux heures qu’on roule, et rien ne change. Par l’arrière du camion, je ne vois défiler que cet éternel paysage désertique ocre et gris, qui mériterait bien une série de clichés, et où les ombres se rétrécissent peu à peu. La chaleur écrase tout et mes lèvres sont fendues par les gerçures.
C’est la fin de matinée, et nous roulons vers le sud-ouest.”


   Le journal commencé le 21 mai s’interrompait ainsi, un mois plus tard, comme s’il avait été confisqué, ou comme s’il était arrivé quelque chose à son auteur. Après ce passage, il ne restait que des pages blanches.
En pleurant, Hugo referma le vieux carnet rouge à spirales. Ces trois dernières dates lui révélaient enfin ce qui s’était passé, et non seulement que son père n’était pas mort le jour de sa disparition, mais aussi que cette disparition était liée à El Assad, alias Lion.

   Jamais il n’aurait soupçonné qu’Alain Bertie eût tenu un journal s’il ne l’avait trouvé par hasard chez les Kamel. On pouvait en effet considérer que c’était le fait du hasard puisque ce n’était pas au départ le but de sa ... quête (le “Ne te trompe pas de quête” commençait à prendre une dimension nouvelle, qu’il avait quelque part pressentie).

   Six ans auparavant, Hugo était allé sur les lieux de cette fameuse embuscade, fermement décidé à découvrir ce qui était advenu de son père, se refusant d’admettre sa mort. En vain. Il n’avait trouvé aucune piste, aucune trace, pas même une carcasse de jeep. Sa thèse selon laquelle les deux journalistes avaient pu survivre n’avait été prise au sérieux par aucun de ses interlocuteurs, et lui-même avait dû se ranger plus tard à l’opinion générale et officielle à la fin de la guerre, lorsque la liste de tous les prisonniers des Irakiens avaient été connue et qu’Alain Bertie et Samir Belkacem n’y figuraient pas.
La presse française leur rendit un bref hommage en octobre, il fut lui-même interviewé pour un journal télévisé, peu après la mort de sa mère.
Il avait alors vingt ans.

   Mais voilà qu’aujourd’hui ce journal intime remettait tout en question. L’homme qui savait tout, le responsable, était presque à sa portée. A présent il fallait l’affronter, que ce soit sous une apparence ou une autre.
C’était, oui, son ultime espoir, sa vraie quête à présent. Et c’était Selim qui l’avait mis sur cette voie. Pourquoi ?

   L’enveloppe au nom de A. Bertie contenait, outre ce carnet, deux autres éléments: une clef et une coupure de journal (inidentifiable, mais cela ressemblait fortement au Monde) intitulée “Arabie Saoudite: aucun espoir de retrouver les deux journalistes français disparus”.
Il parcourut l’article qui ne lui apprit rien qu’il ne savait déjà.

   Il rangea le tout dans la poche intérieure de sa veste, d’où il sortit son chéquier pour régler la note de son repas. Il avait pris des lasagnes aux aubergines à la Dame Jeanne, restaurant au cœur d’Arles où l’on servait également une excellente paëlla.
En sortant, il se retrouva balayé par un froid mistral d’automne. Le point photo ne fermait pas entre midi et deux et il avait juste le temps d’y passer et de rentrer aux Baux avant 14h. Il aurait pu s’en occuper le matin-même, mais il s’était réveillé trop tard et trop affamé. Eddy terminait bientôt son service et Hugo était impatient de savoir comment tout s’était passé de son côté.

   Il passa par la place du Forum qu’il connaissait bien pour y avoir passé quelques soirées d’été lors des rencontres internationales de la photo. La statue de Frédéric Mistral dominait la place, seule présence stable et immobile dans les tourmentes de son homonyme de vent, indifférent à la sarabande des feuilles mortes et à la danse sage des platanes alentour. Puis il traversa la place de la République où trônait l’obélisque (moins beau que celui de la Concorde), et arriva au point photo où il obtint enfin ses clichés.
Il n’avait plus grand espoir quant à leur utilité, car les deux pièces qu’il avait mitraillées la première fois, il les avaient visitées la veille.

   Pourtant, ces photos relançaient tout le mystère...





-6-


   Hugo dut se rendre à l’évidence: Eddy avait disparu.
Il n’était pas venu travailler ce matin, personne ne l’avait vu, et il n’était pas dans son bungalow. ça commençait à mal tourner, et s’il était arrivé quelque chose au jeune Alsacien, il en était responsable.
Devait-il prévenir la police ?
Théoriquement oui, mais cela revenait à tout raconter, même sa “visite” à la maison des Kamel. S’il devait encore régler cette affaire par lui-même, c’était dès aujourd’hui.

Il sentait une colère de révolte et de frustration monter en lui. Mais avant de passer à l’action - à laquelle, d’ailleurs, sinon coincer Lion ? - il devait d’abord récapituler les événements et la situation.

   Bon, récapitulons méthodiquement.
Alain Bertie rencontre les Kamel en 1963 au Val d’Enfer. Ils sont bien trois personnes distinctes. Il sympathise avec Selim, a une liaison secrète avec Ambre, mais sent une animosité de la part de Lion. Ils ont tous entre vingt et vingt-cinq ans à l’époque, sauf Ambre qui doit être plus jeune. Lion garde-t-il sa rancune en réserve ?
En 71 (date de naissance d’Hugo), Alain et Selim se rencontrent à nouveau, pour la sortie de l’Ultime Quête, le chef d’œuvre du premier, et où la photo du second figure. Que s’est-il passé alors ? a-t-il revu Ambre ? et Lion ? ou la passation de l’album s’est-elle faite par correspondance ? Pas moyen de le savoir, car Bertie n’évoque rien à ce propos dans son journal.
Ensuite, encore vingt ans après, nouvelle rencontre - fortuite celle-là - entre Alain et Lion en 91. La capture, l’emprisonnement, l’interrogatoire, puis le transfert vers où ?
A noter, se dit Hugo, que Lion à cette époque se souvenait de discussions qu’il n’avait pas tenues, vieilles de vingt-huit ans, il s’en souvenait “comme si c’était lui-même”. Pourtant, à la fin du journal de bord, apparition de Selim qui semble prisonnier de son frère, et dans un étrange état d’inconscience.
Puis le présent, où Selim alias Miles Lémak rencontre Hugo, se dit que ce jeune homme est son ultime espoir de le libérer en poursuivant la bonne quête, c’est-à-dire suivre les traces de son père pour aboutir à Lion. Il lui laisse des indices discrets mais balisés.

   Mais les choses se compliquent: les Kamel n’apparaissent jamais en même temps ; l’un entre dans la maison vide, et c’est un autre qui en ressort, laissant la maison aussi vide. En outre, ils ne possèdent qu’une voiture pour trois. Et Ambre qui a semblé le reconnaître, et qui l’a même dessiné. D’où le postulat dingue d’une seule personne jouant le rôle de deux (ou trois) qu’Hugo avait envisagée jusqu’ici.

   Mais voilà que ces clichés infirmaient cette théorie de façon certaine: lorsqu’il avait pris les photos lors de sa première visite, la maison semblait vide, jusqu’à l’arrivée de Lion, qu’Eddy avait formellement reconnu.
C’est son arrivée qui avait interrompu Hugo dans son mitraillage systématique du premier étage à travers les baies vitrées, au moment où il passait à la seconde pièce, celle à la table à dessin. Il n’avait donc pas pris le temps de distinguer ce qu’elle contenait, en particulier en son coin de gauche.
Ou plutôt qui elle contenait: Ambre, affalée sur le sofa, inconsciente mais dans une position inconfortable pour un banal somme. Ni allongée ni assise, plutôt écroulée ; comme si elle s’était évanouie, comme une marionnette abandonnée, la tête reposant sur une épaule, la bouche ouverte, une main en l’air appuyée contre le mur en un angle inconfortable, un chausson au pied, l’autre par terre sous le pied nu ballant, le peignoir noir entrouvert découvrait une bonne partie de son corps dont la féminité ne faisait d’ailleurs aucun doute. Bref comme morte, comme abattue à bout portant.

Une mauvaise photo de paparazzi, se dit Hugo, elle est trop floue et sombre malgré le flash. Mais elle n’explique pas grand chose: Lion aussi était-il dans cet état-là, lorsqu’Ambre m’a parlé sur le seuil un quart d’heure plus tard ?


   Maussane.
L’après-midi s’annonçait à nouveau couverte. Hugo rangea la voiture sur une aire de stationnement à une cinquantaine de mètres de l’Institut Ambre Esthétique.
C’était ouvert. Il ne savait toujours pas comment il allait s’y prendre, mais sa colère lui donnait suffisamment d’assurance pour foncer dans le tas. Il entra un peu trop brusquement, ce qui affola le mobile en bambou. La jolie blonde rendait la monnaie à une dame dont l’abus de fard à paupières bleu-cobalt, le rouge à lèvres et le fond de teint frisaient le ridicule, mais Hugo lui accorda à peine un regard lorsqu’elle le croisa pour sortir.
 “Bonjour monsieur, dit la jeune esthéticienne avec son accent du Midi, vous désirez ?
-- Vous vous souvenez de moi ? Je cherchais monsieur Kamel la dernière fois.
-- Oui c’est vrai, je me souviens (je me souvieng gloussa Hugo intérieurement).
Vous l’avez trouvé ?
-- Pas encore, mais j’ai rencontré Ambre chez elle. Elle est là ?
-- Non, je regrette, le lundi est son jour de repos.
-- Lion n’est pas là non plus ?
-- Non, il est passé il y a une heure en revenant d’Arles...
-- Il est donc rentré chez lui ?
-- Ecoutez, vous posez décidément beaucoup de questions, et monsieur Kamel ne me dit pas où il va.
-- Désolé, je ne veux pas vous importuner, mais il se passe des choses graves. Vous connaissez bien les Kamel, ou vous n’avez que des rapports d’employeurs/employée ?
-- Mais qui êtes-vous à la fin ? Je ne suis pas obligée de répondre à vos questions.
-- Bien sûr, je ne suis pas de la police, et je ne peux pas vous forcer. J’ai un ami en danger, et il faut que je trouve Lion au plus vite, lui seul peut m’aider. Ou encore mieux: Selim ; savez-vous où il se trouve ?
-- Lui je ne l’ai vu que deux fois cette année. Je crois qu’il est parti en voyage il y a deux semaines, mais je ne sais pas où, ni quand il reviendra. Mais que se passe-t-il ? C’est grave ?
-- Probablement. Alors, vous les connaissez bien, Lion et Ambre ?
La fille hésitait à répondre, Hugo lui décocha un haussement de sourcils et un regard qu’il espérait suffisamment charmant. Elle baissa les yeux.
-- Ambre est ma patronne, pas mon amie intime, si c’est ce que vous voulez savoir. Mais elle est réglo et me fait entièrement confiance.
-- Et Lion ?
Elle rougit.
-- Tout cela ne vous regarde pas, de plus je ne vois pas en quoi cela peut vous aider pour votre ami.
(D’accord, Lion se fait la petite employée, se dit Hugo)
-- OK, comme vous voudrez, pardon pour l’interrogatoire. Juste une dernière question très importante: avez-vous déjà vu Lion et Ambre ensemble ? Réfléchissez bien.
-- Quoi ? Comment ça ?
-- Les deux en même temps, devant vous.
-- Heu... je ne sais pas, je suppose...
-- Je suis presque sûr que non. Fouillez bien dans votre mémoire.
-- Maintenant que vous le dites, c’est vrai que...
-- L'un ou l’autre, mais jamais les deux simultanément, n’est-ce pas ?
-- C’est vrai, oui. Mais ce n’est pas extraordinaire, Lion... monsieur Kamel ne fait que passer, et règle à l’occasion des affaires à la place d’Ambre ; si elle est là, il n’a pas besoin de le faire. En plus, ils n’ont qu’une voiture. Mais qu’est-ce que vous insinuez, à la fin ?
-- Rien du tout, c’est seulement bizarre, mais je n’ai pas d’explication.
-- En tous cas, je ne pense pas qu’ils apprécieraient la façon dont vous vous mêlez de leurs affaires. En plus, vous m’impliquez, et je n’ai pas l’intention de les trahir ; j’en ai déjà trop dit et je le regrette. Et puis je ne sais pas qui vous êtes, je ne connais même pas votre nom.
-- Hugo Bertie. Je suis journaliste à Paris. Selim Kamel m’avait promis un entretien, et il a mystérieusement disparu. Un de mes amis vient également de se volatiliser en m’aidant dans mon enquête. Je suis sûr que Lion et sa sœur savent où ils se trouvent.
-- Alors, qu’est-ce que vous attendez pour leur poser directement la question ?
-- J’étais venu ici pour ça.”


-7-

   Le soleil oppressait sans pitié la végétation, pourtant accoutumée, d’une chaleur lourde et immobile, ainsi que chaque créature imprudente qui osait s’aventurer hors de l’ombre. Mais Amber n’en avait cure. Pour tout dire, elle s’en fichait éperdument.
Elle ne voulait que courir, courir et tout oublier, courir à perdre haleine et s’écrouler et mourir, desséchée, vidée de ses larmes, vidée de sa joie, de son amour et de son désespoir.

   A bout de souffle, elle quitta sur la droite le chemin de terre pour contourner la  “sorcière”, et commença à gravir les pattes du “sphinx”. Elle était la seule à trouver à ce rocher une ressemblance avec le monstre mythologique. Elle était la seule pour tant de choses...
Elle était seule tout court.
Elle avait découvert une caverne - sa caverne - sur le côté caché du sphinx. Son accès n’était pas aisé, il fallait escalader un flanc rocheux raide et escarpé, dont l’aubépine et la ronce jonchaient les seuls paliers.

   Une fois dans son refuge, elle laissa libre cours à sa peine et à ses pleurs.
Malgré ses seize ans, elle était encore la petite fille qui avait besoin de sa mère, mais sa mère n’était plus là, à jamais. Elle et son père étaient morts depuis bientôt trois ans, de la main même de ceux pour qui ils avaient tant œuvré.
Mais cette petite fille était à présent devenue une femme, déjà meurtrie par l’Amour, déjà trahie par le premier homme en qui elle avait cru. Elle lui avait offert sa virginité, en secret. Elle avait enfreint la Shariah pour lui. Ses frères avaient peut-être le droit de la tuer, s’ils l’apprenaient.

   Cette complicité, cette harmonie au delà des mots, alliant physique et sentiments, dont elle n’avait jamais soupçonné l’intensité, lui étaient aussitôt arrachées, salies par celui-là même qui les lui avait révélées.
Allait-il revenir ? Allait-il au moins lui écrire ?
N’avait-elle pas senti son amour, même à cet instant terrible où il l’avait nié ?

   La petite fille mit son pouce à la bouche.
La jeune femme fit le serment de ne pas connaître un autre homme.


6- Affrontements et lumière

le 05/10/2005 à 04h50


CHAPITRE VI   

Affrontements et lumière




                                   Tant que persistera cette dualité entre ce qui est et ce qui devrait être -l’homme s’efforçant de devenir quelque chose de différent, faisant des efforts pour atteindre à “ce qui devrait être”-
ce conflit sera cause d’un gaspillage d’énergie
                               Tant qu’existe ce conflit entre les opposés, l’homme n’a pas assez d’énergie pour changer.

                                       Krishnamurti - Le vol de l’aigle



-1-


   Lorsqu’Ahmed Talib, Québécois d’origine arabe, un client dont j’avais sauvé les placements financiers, me présenta sa fille Ireena, ce fut entre elle et moi le coup de foudre. Je n’avais jamais ressenti réellement de l’amour pour une femme, ni avant Léo ni depuis. Ma vie aventureuse me l’interdisait, en quelque sorte. Mais je sentis alors que rien ne serait plus comme avant. Car Léo en moi ressentait les mêmes émotions, et la part -infime- d’individualité qui me restait de Blake en ressentait une jalousie. Sentiment que Léo percevait aussitôt, bien entendu, puisque nous n’étions qu’un.
Pis encore: le même élan de possessivité s’était déclenché simultanément dans sa propre part intime.
Ce fut une sorte d’étincelle, déclencheur d’une partition dans notre écheveau mental, ce double piédestal supportant une seule âme, croyions-nous. Une lézarde bénigne, mais soudain exponentielle, se transformant vite en fracture et divisant deux moitiés égales.

   Loin de nous rendre à chacun notre personnalité d’origine, cette dualité nouvelle, même si elle pouvait ressembler de l’extérieur à une rivalité entre deux frères jaloux, s’avérait en fait être une forme inédite de schizophrénie. De plus chacun savait parfaitement le mal nouveau que ressentait l’autre. Et aucun des deux ne pouvait surprendre ou dominer l’autre par un argument ou une action.

   La première fois que je revis Ireena seule, c’était à l’Institut du Monde Arabe à Paris (et lorsque je dis je, il s’agit bien physiquement de Blake). Nous avions discuté, sympathisé, et échangé des points de vue sur l’identité et le métissage, et des difficultés que celui-ci entraîne immanquablement dans les deux communautés d’origine. Elle en avait apparemment plus souffert que moi, dans une société déjà en butte à une dualité franco-américaine. Elle y jouait en quelque sorte le rôle de l’étrangère mulâtre, peut-être musulmane, alors qu’elle était née à Québec dans une famille chrétienne, et lorsqu’elle rendait visite à ses grands parents paternels au Maroc, on l’appelait l’Américaine.
L’étincelle alors n’avait pas encore entraîné la fracture entre mes deux moitiés d’âme. J’étais encore serein à ce sujet, mais j’étais incontestablement séduit, et en train de séduire.

   Nous nous revîmes de plus en plus, mais rien ne se passait entre nous. J’avais vaguement évoqué l’existence d’un frère jumeau, mais n’avais pu continuer sur ce terrain glissant. Léo voulait me rejoindre en France, la rejoindre ; mais quelque chose en moi s’y refusait bien entendu. Ce fut là le véritable déclencheur. La crise qui nous déchirait prit le pas sur tout le reste. Nous ne pouvions plus nous permettre de dormir, par exemple, car l’autre risquait alors d’agir avec plus de liberté à ce moment.
Nous étions devenus malades à tous les sens du terme. Nous étions rivaux.

   Ireena devait être protégée. Un jour, je lui dis que j’avais une affaire importante à régler, que je partais, et que je l’appellerais à mon retour. Léo était en route.
L’affrontement était devenu inévitable. Nous le savions tous les deux, mais ne pouvions pas échafauder de plans l’un contre l’autre, tant l’empathie qui nous unissait prenait le pas sur notre part respective d’individualité. J’avais quelque part l’avantage, puisque c’était Blake et non Léo qu’Ireena avait rencontré, mais ce n’était en rien un atout contre lui.
Le drame inéluctable survint dès notre rencontre physique.



-2-


   Ce grand brun aux yeux clairs lui plaisait incontestablement. Pourquoi fallait-il qu’elle fut toujours séduite par des mecs inaccessibles qui ne faisaient aucun cas d’elle ? Et surtout pourquoi toujours au moment où elle n’était pas libre ? D’ailleurs avait-elle déjà été libre ? Elle se rendit compte que non.
Depuis le premier, son grand amour du lycée Pasquet, jusqu’à l’actuel, le frère de sa patronne, Coralie n’avait jamais eu de répit, de période disponible supérieure à deux semaines entre ses relations.
Bon, évidemment, elle en avait eu seulement trois. Lion était le quatrième.
Ce qui lui plaisait en lui, c’est qu’il était un homme, un vrai. Avec la maturité, l’expérience et l’assurance qu’elle n’avait pas trouvées chez les garçons de son âge. Avec lui, elle se sentait plus adulte et en totale sécurité. De plus, la clandestinité qu’ils entretenaient (même envers Ambre) restait sans aucun doute très excitante, même si ce n’était pas toujours facile.

   Il lui avait dit qu’il l’aimait. Etre aimé d’un homme qui a déjà tant vécu était pour elle un honneur, un privilège, même si elle ne pouvait pas s’empêcher de penser que sa jeunesse devait être une aubaine pour lui. Mais des filles, il pouvait en avoir facilement, même de son âge ; elle savait que ça lui serait facile s’il le voulait. Pourtant il l’avait choisie elle, et il l’aimait, la couvrait de cadeaux, et lui faisait l’amour avec une fougue qu’elle n’avait jamais connue, ni même supposée avant.

   Alors pourquoi n’arrivait-elle pas à y croire vraiment ? Pourquoi avait-elle l’impression que quelque chose clochait ? Pourquoi ne se sentait-elle pas vraiment, profondément amoureuse ? Et comment pouvait-elle craquer si facilement sur ce grand parisien, Hugo Bertie, qui pourtant ne savait que l’assaillir de questions sur les Kamel ?
C’est vrai qu’elle n’avait jamais vu le frère et la sœur en même temps. Et c’est vrai qu’en y réfléchissant bien, ils étaient bizarres. C’était Ambre la patronne, mais c’était Lion qui semblait tout régir. Il n’ignorait rien de ce qui se passait en son absence, et lorsqu’il venait retrouver Coralie, Ambre s’effaçait avant, comme si tout était arrangé.

   Quelque chose lui disait que le journaliste risquait de déplaire à Lion.
Et Coralie savait parfaitement qu’il n’était pas bon de déplaire à Lion.



-3-

   Hugo déboucha dans le Val d’Enfer à toute vitesse et dut même ralentir dans la descente ; il n’avait pas envie de se planter si près du but en endommageant en plus une voiture de location.
Le ciel de plomb semblait présager une mauvaise fortune, mais il se dit que le ciel était le même pour Lion Kamel, et que la  situation était beaucoup plus embarrassante pour lui.

Parce que si j’échoue à le confondre, s’il m’arrive quoi que ce soit, la lettre que j’ai laissée sur ma table de nuit ira tôt ou tard à la police.

   La 205 était à sa place, au bout du chemin qu’Hugo remonta en troisième. Il freina au dernier moment et immobilisa la R19 juste derrière la voiture noire qui se retrouva ainsi coincée.
Comme à Maussane, il n’avait rien prévu, aucun discours préparé, aucun plan. Sa colère suffisait.
Il sonna comme un forcené et aussitôt Ambre parut sur le seuil, en robe noire, gilet noir et cheveux en chignon.

“Encore vous ? cria-t-elle, mais que voulez-vous, à la fin ? Vous ne pouvez pas nous laisser tranquilles ? Je vous ai dit que mon frère n’est pas là en ce moment.
-- Vous savez très bien pourquoi je suis ici. Laissez-moi entrer et dites à Lion que je veux lui parler, je sais qu'il est là.
-- Il n’est pas ... visible, pour le moment. Partez!
-- Ouvrez cette grille, je n’en ai pas après vous, je veux seulement parler à votre frère. S’il est au petit coin, j’attendrai qu’il en sorte!
-- Je vous croyais plus subtil que ça, Hugo. Je vous ai averti de ne pas vous mêler de nos affaires, et vous allez trop loin... Mais que faites-vous ? Arrêtez!

Hugo escaladait la grille, il enjamba les pointes avec aisance, puis sauta à l’intérieur de la propriété.
-- Prévenez la police! dit-il en souriant, je n’attends que ça!
-- Vous êtes cinglé, mon frère va vous faire regretter ...
-- Oui, votre frère, votre frère, le redoutable El Assad, le redresseur de torts, il va s’occuper de moi comme il s’est occupé de mon père, et de mon ami Eddy, n’est-ce pas ?

Elle eut un regard terrible, empoigna une grande pelle qui était appuyée sur les marches du perron, et la brandit à deux mains.
-- Je ne veux pas me battre avec vous, dit Hugo, appelez Lion qu’on s’explique.
Ambre proféra des insultes en arabe, tout en fouettant de sa pelle l’air devant Hugo.
Son regard changea.
-- Allez-vous-en, pendant qu’il en est encore temps!
Hugo profita de ce changement (de cette absence ?) pour attraper aussi la pelle, et ils se la disputèrent.
-- Qu’avez-vous fait d’Eddy ? Répondez! Il n’est pour rien dans cette histoire. Il est inoffensif, il est seulement fondu d’amour pour vous, comme mon père l’était, d’ailleurs, non? C’est donc si dangereux de vous aimer ?

Le regard d’Ambre passait d’une colère bestiale à une détresse désespérée, et semblait alterner les deux selon les paroles d’Hugo, et selon les mouvements de leur empoignade. Lorsque la colère l’emportait, sa force était considérable.

   Et puis soudain, contre toute attente, elle s’écroula. Une perte de connaissance si subite qu’Hugo crut d’abord l’avoir assommée sans s’en rendre compte. Il tenait encore la pelle à deux mains, Ambre à ses pieds, lorsqu’une cavalcade bruyante se fit entendre depuis les escaliers de la maison. La pluie commença à tomber au moment exact où Lion surgit - oui comme un fauve - de la maison, et hurla du haut du perron “Touche pas à ma sœur, rapace fouille-merde!”

   Sous son T-shirt saillait une musculature inattendue, Hugo pouvait voir de nombreuses cicatrices sur ses bras noirs de poils. Une seule mèche de ses cheveux était déplacée et tombait sur ses sourcils noirs très fournis. Et là, un regard haineux, un regard de fou.
“Alors, Hugo Bertie, ne t’es-tu pas trompé de quête ? dit-il dans un rictus. Puis il descendit les cinq marches du perron. Tu voulais me voir, tu me vois. Accouche, maintenant.
-- Qu’avez-vous fait d’Eddy ?
-- Eddy ? - il regardait à droite et gauche, tout en s'approchant d’un pas tranquille - Eddy qui ?
-- Ne faites pas le malin, vous savez tr...
-- Nr’d’n’Mok! Me traite pas de malin, petit con! C’est toi qui fais ton malin, là. Pour qui tu te prends ? Tu crois que j’ai pas compris ton petit jeu ? Tu t’es introduit chez moi, tu as harcelé Combas, puis Coralie à la boutique, puis ma sœur, et tu oses encore me dire que je fais le malin ?
-- OK. Alors qu’avez-vous fait de mon père ?
-- Ton père est mort, tu le sais déjà.
-- C’est vous qui l’avez tué!
-- Hé non, c’est pas moi, m’accuse pas comme ça, petit con!” Il avança encore.

   La pluie tombait drue à présent.
Lion fonçait maintenant sur Hugo, qui se sentit un peu dépassé par les événements. Sa colère ne le portait plus assez. Il avait longtemps pratiqué la boxe chinoise, le wu-shu, ce qui lui avait toujours permis de se sentir en confiance en toute circonstance, mais ce type-là n’était pas juste une circonstance. Par pur réflexe de défense, il avança brusquement la pelle qu’il tenait toujours à deux mains, du bas vers le haut ; elle atteignit Lion au menton, d’un uppercut spectaculaire et sonore qui le mit au tapis aussitôt.

   Hugo en tremblait encore, les yeux humides (mais il pleuvait), lorsqu’il jeta la pelle dans l’herbe. Il reçut alors de derrière un coup de poing à la tempe droite. Ambre avait pris le relais: elle avait donc repris très vite conscience. Il évita de justesse un coup de pied qui l’aurait atteint à la tête. Elle criait en arabe tout en abattant ses coups.

S’ensuivit une bagarre à bras le corps. Ils roulèrent dans l’herbe en se tapant tant bien que mal. Hugo essayait surtout d’éviter les coups et d’immobiliser la furie, plutôt que de l’assommer. Mais sa force était incroyable. “Arrêtez! cria-t-il, mais arrêtez, Ambre, c’est ...
(Coup de genoux entre les jambes) Ah!... vous l’aurez voulu! Il la plaqua à plat ventre par terre et lui fit une clef de bras, assortie d’un étranglement. Et là, vous vous calmez, oui ? hurla-t-il, ça suffit maintenant!”

   D’un seul coup, elle n’opposa plus aucune résistance, et devint flasque. Hugo comprit juste à temps : il se retourna et vit Lion en train de bondir droit sur lui. Il plongea sur le côté sans réfléchir, fit une roulade et se retrouva debout, l’autre en fit autant aussitôt.
“Ton copain et toi allez payer votre curiosité!”

   Le moment n’était plus à la parole ni à la réflexion ; pourtant, il eut le temps d’en déduire qu’Eddy était encore en vie, et de comprendre comment “fonctionnaient” Lion et Ambre, et pourquoi on ne les voyait jamais ensemble.



-4-


   Eddy avait dû se résoudre à dormir dans cette cave humide. Le vieux n’avait pas bougé de la nuit ni de la matinée.
Incroyable! il ne se réveille pas... personne ne s’occupe de lui... il n’est pas nourri, ne va pas aux toilettes ? Pourtant il se porte plutôt bien.

Il n’avait pas même bronché lorsqu’Eddy l’avait soulevé et transporté tant bien que mal sur le lit de camp pour démonter le canapé-lit.
En effet, dans l’armature, il avait remarqué une barre de fer, et après de longs efforts, armé seulement du tournevis et d’un bout de lame de scie à métaux, sa plus belle trouvaille, il était venu à bout des rivets qui la fixaient au reste. Le tout à la lumière des bougies. Grâce à cette barre qu’il enfila dans un maillon de la chaîne, il allait peut-être venir à bout de cette porte, après une séance de sciage.

   L’après-midi était déjà bien avancée lorsqu’il réussit à traverser une extrémité du maillon. Sa main droite était dans un piteux état. Il fallait à présent écarteler le maillon à l’aide de la barre de fer.
A ce moment, il entendit un gémissement derrière lui. Il se retourna et vit le vieux frissonner, et esquisser un geste en avant, et ce fut tout. Retour à l’inconscience.
Eddy s’approcha prudemment. “Monsieur Kamel!... Monsieur Kamel ?” Aucune réaction. En revanche, des bruits résonnaient à présent au dessus, quelqu’un courait.
Derrière le bruit de la pluie qui commençait à battre le vasistas, il entendit des cris, trop lointains pour les identifier. Dehors, il se passait quelque chose.
“Monsieur Kamel! (il le secoua) Monsieur Kamel, réveillez-vous.”
C’était inutile. Il le lâcha et retourna à sa chaîne ; il n’en avait plus pour longtemps.
Il tira sur la barre, mais le maillon n’était pas fixe, il lui fit faire un tour, puis un autre, ce qui cala le tout. De toutes ses forces, il pesait à présent sur la barre, qui commençait à se tordre un peu, mais le maillon s’écartait...
Encore un peu, encore un peu...

Le maillon ne cassa pas mais finit par s’ouvrir suffisamment pour libérer son voisin, ce qui rompit la chaîne.
Ouais! Bravo Eddy! T’es le meilleur!

Il n’avait pas encore ouvert la porte quand l’écrivain recommença à s’agiter. Il émit même un cri: “Ah! Non!”, puis un spasme, et à nouveau plus rien. Eddy tenta encore le coup: “Monsieur Kamel, vous êtes libre! Venez, on va sortir de là! Monsieur Kamel!” Ses yeux papillotaient, et son corps n’était plus complètement inerte. Eddy lui tapota les joues. “Monsieur Kamel! vous m’entendez ?
Il répondit par des mots presque inaudibles en arabe. Ses yeux s’entrouvraient mais ne voyaient rien.
Réveillez-vous, tout va bien!
-- Aah, laisse-la.... non!
-- Monsieur Kamel?”
A nouveau inerte. Eddy pensa aux sept savants de Tintin et les sept boules de cristal, qui faisaient exactement pareil à certaines heures de la journée, à cause d’un sort que le roi des incas leur avait jeté via des statuettes à leur image.
Pour l’heure, il devait sortir d’ici, avec ou sans ce malheureux.

   Il revint à la porte, l’ouvrit sans problème, la laissa grande ouverte et examina l’autre côté. Un petit couloir sur la gauche menait à un escalier. Il prit une bougie, sortit et gravit l’escalier. Un rai de lumière, une porte qu’il ouvrit prudemment.
Une grande cuisine impeccablement rangée lui faisait face, par la fenêtre de laquelle il voyait la pluie tomber dehors. Au loin, on distinguait la “tête de loup” qui n’en était pas vraiment une sous cet angle.
Des bruits venaient de l’extérieur, à sa gauche. Il se trouvait sous les marches d’un escalier à travers lequel il pouvait voir la porte d’entrée de la maison, au fond du hall. Elle était grande ouverte, il s’y précipita, et une fois sur le perron, vit les deux hommes se battre sous la pluie.

   Il ne les reconnut pas tout de suite. Il s’avança, descendit les marches et vit Ambre, allongée sur le ventre dans l’herbe, inconsciente. Le bas de sa robe était déchirée, une grosse pelle gisait à côté. Il s’avança doucement, à l’insu de Lion qui venait de mettre un méchant coup de poing à Hugo, lequel s’écroula par terre.
Hugo était venu le sauver! (du moins essayer!) Il ramassa la pelle et fonça droit sur le boute-en-train qui eut à peine le temps de se retourner avant de se prendre un coup monumental de pelle sur l’oreille. Son regard dément eut soudain une absence, et il s’écroula sur les jambes d’Hugo, qui eut un cri de douleur.

   Eddy eut l’impression fugace d’y être allé trop fort, mais son acte de bravoure l’avait remonté.
“Hugo! Sacré vieux! Tu es venu! T’as vu un peu ? Mais dis-donc t’es salement amoché...
-- Attention à Ambre!
Eddy se retourna, vers elle, la femme en noir qui l’avait tellement fait fantasmer... et qui l’avait frappé par derrière la veille. Mais elle était toujours inconsciente par terre.
-- Non, rien à craindre. C’est toi qui l’a assommée ?
-- Ouais, enfin non. Hugo se releva en titubant. C’est bizarre, jusqu’ici, chaque fois que j’en sonnais un des deux, l’autre se relevait et ne me laissait pas de répit. Et là, il sont tous les deux out. J’ai du mal à comprendre. Bon, toi ça va ?
-- Je viens de m’évader de la cave. A temps, on dirait. Au fait, ils sont bien deux personnes, finalement...
-- Oui, mais quand je t’expliquerai ce que je crois, tu verras que c’est encore plus incroyable. Pour le moment, allons vite les attacher. Attends, je vais traîner Lion à l’intérieur, toi suis-moi avec la pelle au cas où il se réveillerait avant que j’aie fini.

   Après l’avoir rentré, ils installèrent Lion sur une chaise de la cuisine dont ils allumèrent le néon central, et se mirent à chercher de quoi l’immobiliser.
-- Hugo, regarde son oreille, j’espère que je l’ai pas tué!
-- Oui, ça saigne, tu n’y as pas été de main morte... Bon, il est vivant, mais il ne va plus nous prendre la tête pour le moment. Surveille-le quand même, je vais chercher sa sœur, elle est toujours sous la pluie.
-- Fais gaffe.”

   Hugo sortit, et Eddy n’était pas du tout rassuré. Il se demandait s’il aurait encore le courage de frapper Lion s’il reprenait connaissance. Puis il entendit des pas venant de la cave: le vieux avait enfin émergé! Sa démarche était lente et saccadé, il devait être tout ankylosé, forcément!
La porte s’ouvrit d’en dessous les escaliers et Selim Kamel apparut, ébloui par la lumière, la barre de fer dans les mains. Il avait visiblement du mal à se déplacer, mais avançait toutefois vers Eddy, d’un air menaçant.
-- Sale fouineurs, fouille-merde, vous êtes morts tous les deux.
-- Monsieur Kamel ? Mais...
-- Je vais... han... t’éclater... la tête... aah!”
Il leva la barre vers Eddy, mais mollement, puis tomba à genoux puis à quatre pattes. Hugo surgit à ce moment, portant Ambre toujours inconsciente. “Attention, Eddy, cria-t-il en s’avançant, c’est lui qui a pris le relais!”

Selim resta par terre à genoux et semblait souffrir. La barre tomba sur le carrelage en rebondissant bruyamment. Il cria encore, eut un spasme, et se tut.
Ambre ouvrit les yeux et dit doucement à Hugo: “Tu peux me lâcher maintenant, tout va bien.”

   Selim Kamel releva doucement la tête, face à Eddy qui brandissait la pelle et à Hugo soutenant Ambre.
Hugo reconnut le regard de Lémak, celui du gribouillis. Il comprit tout, une seconde avant de l’entendre parler.
“Messieurs, notre frère Lion vient de mourir.
Ambre, fermant les yeux, murmura: Nous sommes libres.”




-5-


   Hugo, Eddy, Selim et Ambre, épuisés, bouleversés par les événements, s’étaient tous assis dans le salon, laissant le corps de Lion dans la cuisine.
Ce fut Hugo qui rompit le silence:
“Je crois que vous nous devez bien des explications.

Ambre se tourna vers son frère. Selim releva la tête, les yeux plein de larmes. Il avait l’air diminué, beaucoup plus vieux que le jour des dédicaces.
-- Ce n’est pas facile, je ne sais pas si vous allez croire, ou au moins comprendre...
-- Commencez par mon père, dit Hugo.
Selim regarda Ambre.
-- Ton père et moi avons été amants quand nous étions jeunes, dit-elle, c’était en 63, un an après la fin de la guerre d’Algérie qui avait tué nos parents. Il était venu prendre des photos du Val d’Enfer, puis de Selim qui lui avait ensuite offert l’hospitalité pour quelques jours. Ils passaient leur temps à refaire le monde comme de vieux amis, et dès le deuxième jour, nous nous retrouvions chaque nuit. En secret, car mes frères ne l’auraient jamais admis, surtout Lion. Lui, je crois qu’il l’a détesté tout de suite, comme tous les garçons qui m’approchaient. Alain est reparti au bout de dix jours avec en poche un manuscrit de Selim, un essai sur les Har