CHAPITRE III
Rencontres
Improbable, l’autre
est la plus agaçante
invention des particules:
l’autre à excès,
réseau tonitruant des
quémandes et demandes,
l’autre rare,
-l’unique-
chaînon manquant
des plénitudes.
Yves Simon - Le souffle du monde
-1-
Lorsque je vis Léo Kilman pour la première fois, je ne perçus pas immédiatement à quel point nous nous ressemblions. Il y a une différence énorme entre contempler son reflet dans un miroir et voir son sosie, aussi ressemblant soit-il, parler, marcher, avec sa propre allure, ses propres gestes et sa propre voix. Sur le coup - était-ce narcissique - je le trouvais beau et sympathique. Puis je réalisai la similitude, elle me frappa avec force. Je me trouvai presque mal: cet homme était ma réplique exacte, mon sosie parfait, mon jumeau, mon clone, jusqu’au moindre détail. Cela me rappela sur le moment la première fois où je m’étais vu sur une vidéo tournée à la fac par des collègues avec qui j’avais fait un petit reportage. On a un regard neuf sur soi-même, on remarque tous les défauts, les choses que l’on tente peut-être de cacher, et qu’on décèle tout de même. On se voit évoluer, on entend sa propre voix telle que les autres l’entendent, et non pas de l’intérieur de son propre crâne.Mais cette fois c’était différent, pire: ce n’était pas moi: je ne voyais pas une projection de mon image issue de mon passé et dont j’aurais pu me souvenir, c’était en direct, là, avec moi, un autre moi-même, avec son propre libre-arbitre que je ne maîtrisais pas.J’étais animé de sentiments contradictoires : une sympathie complice mêlée à une répulsion jalouse, une curiosité indirectement égocentrique et une méfiance craintive, la peur de cet autre moi, qui me connaissait peut-être intimement en vertu d’un lien fantastique, la peur d’être mis à nu, corps et âme, sans geste ni mot, sans refuge possible.Lui paraissait plus à l’aise, plus sûr de lui (mais peut-être ressentait-il exactement les mêmes sentiments à mon égard!), et m’adressa finalement la parole, prenant l’initiative (et se plaçant ainsi dans le rôle de celui qui en sait plus, comme s’il avait plus de chances d’être l’”original”, l’authentique, et moi l’éventuelle réplique) : “Salut, tu es Blake Ammer, je présume ?”
-2-
Baumanière ressemblait à un mas géant, cerné de petits bungalows, parfaits transfuges entre le chalet et la maison camarguaise. L’intérieur du restaurant alliait le luxe au traditionnel, avec vieilles pierres, poutres apparentes et exposition d’artisanat local: santons, tissus provençaux, reproductions de Léo Lelée et de Van Gogh placardées sur les murs en pierres apparentes. Dans la chambre d’Hugo, le bois dominait, et le style était également provençal: couvre-lit aux motifs de cigales bleues sur fond jaune, gerbes de lavande séchée, mini-bar et service en bois d’olivier.
Il passa sa première nuit et la journée suivante à traîner, savourant le cadre et le calme des lieux. De temps en temps, il questionnait le personnel. Mais la plupart des employés se souciait peu du nom ou de la vie privée des clients. Un maître d’hôtel connaissait toutefois un certain Lion Kamel. Ce devait être l’autre frère de Ambre. Un fêtard bruyant et peu distingué, qui réservait régulièrement une table pour de nombreux clients, et payait bien. Un artiste, peut-être. Oui, il habitait dans le coin mais il ignorait où ; non il n’avait jamais vu sa sœur, ni son autre frère. “C’est bizarre, c’est la deuxième fois en trois jours qu’on me pose des questions sur Kamel. Qu’est-ce que ce type peut avoir d’intéressant? Ou qu’est-ce qu’il a fait de grave ?
-- Qui vous a déjà questionné à ce sujet ?
-- Mais attendez, vous êtes de la police, vous faites une enquête, c’est ça ?
-- Non rien de grave. Je suis journaliste, et je voudrais seulement rencontrer Selim Kamel pour l’interviewer. Il est écrivain.
-- Ah bon.
-- Alors, qui vous a questionné sur les Kamel ?
-- L’Alsacien. Un jeune nouveau, aux cuisines.”
-3-
Eddy rangea son vélo dans un râtelier à cycles, au bout du champ de foire, c’est à dire un terrain de terre battue où des retraités bon enfants jouaient à la pétanque.
Ils portaient presque tous la même casquette à visière courte que Raimu arbore dans Marius, alors que l’après-midi n’était pas ensoleillée.
Certains étaient concentrés et solennels, d’autres ne se prenaient pas au sérieux et affichaient la nonchalance des vieux habitués sur leur terrain. Ils en connaissaient sûrement les moindres recoins, ainsi sans doute que ceux du café-PMU de la place. Les boules s’entrechoquaient dans leurs mains usées de connaisseurs, et ces claquements incessants se mêlaient aux piaillements de milliers d’oiseaux qui avaient investi les deux plus gros platanes de l’autre côté de la place. Les feuillages étaient littéralement pleins à craquer, envahis par cette masse grouillante d’étourneaux se préparant sans doute à la migration. Personne ne s’aventurait sous les deux arbres, car une véritable pluie de fientes investissait le sol en dessous.
Le mistral soufflait mais discrètement, comme pour faire savoir qu’il était là malgré tout.
Maussane doit être un chouette coin pour vivre, pensa Eddy, surtout qu’ elle y travaille!
Il traversa le terrain, en contournant les différents groupes de boulistes, et se dirigea vers l’Institut Ambre Esthétique. Une jolie blonde en sortait en blouse blanche et bleue, l’air d’être de la maison.
Mignonne... mais il ne pensait qu’à elle, la femme en noir, celle qui s’appelait certainement Ambre d’après ses déductions.
Il était ensorcelé.
La 205 noire était garée vingt mètres plus loin. Elle était donc là.
Tu vas pas te dégonfler maintenant, tu es venu lui parler, alors tu y vas...
Il entra. La porte heurta un mobile en bambou qui produisit une suite de notes, comme jouées au balafon. L’endroit était désert et sentait les cosmétiques. Quelqu’un descendait les escaliers blancs circulaires de la mezzanine qui surplombait la moitié de la salle.
C’était le moment où il devait assurer:
pourvu qu’elle me reconnaisse et que je sache quoi dire!
Mais un homme - qu’il lui semblait vaguement reconnaître - lui fit face, sans sourire. Ses cheveux noirs étaient gominés à outrance, et son costume beige avait l’air de sortir du repassage.
Deux hommes seuls dans un salon de beauté, un peu irréel comme situation.
Le type n’avait pas l’air du genre commode. L’œil vif et inquisiteur, la bouche tellement pincée qu’on ne voyait presque plus ses lèvres, et une forte ressemblance avec la femme en noir.
Lion Kamel, le chauffard-boute-en-train, en personne.
“Oui ? Vous désirez ?
-- Heu rien. Enfin, je veux dire, je voulais voir votre sœur... mais c’est sans importance... je repasserai...
-- Ma sœur ? Tu connais ma sœur, toi ? T’es qui, d’abord ?
-- Oui, non, ... je ne la connais pas vraiment, mais...
-- Et comment tu sais qu’elle est ma sœur, puisque tu ne la connais pas vraiment ? C’est quoi cette histoire, qu’est-ce que tu lui veux ?”
Je suis amoureux d’elle, mais sais-tu ce que c’est d’être amoureux sans raison d’une inconnue ? n’osa pas dire Eddy.
Pour lui, le prénom de Lion prenait à présent toute sa signification, il se sentait comme une proie dont la peur nourrissait l’excitation et l’ascendant chez le prédateur, car ce dernier ne pouvait pas ne pas sentir son désarroi.
Un sourire de fou se dessinait sur les lèvres du fauve et son regard acéré le transperçait.
Ce mec est réellement dangereux, Eddy, t’as intérêt à écourter la discussion vite fait!
“Je... vous lui ressemblez beaucoup, et on m’a dit que...”
L’homme-lion s’avançait doucement, en regardant à droite et à gauche, comme pour prendre à témoin les fauteuils et les étagères de cosmétiques.
“-- On t’a dit ? Qui, on ? J’aime pas les fouineurs.
-- Ecoutez, je ne sais plus, mais ce n’est pas si grave, je repasserai une autre fois, au revoir!”
Eddy n’était pas téméraire. Il sortit en trombe, sans se retourner, les bambous s’entrechoquèrent à nouveau, et ils devaient encore résonner lorsqu’il traversa le champ de foire en courant, il ne s’arrêta même pas à son vélo qu’il préféra dépasser, puis il tourna dans la première rue après s’être assuré qu’il n’était pas poursuivi.
En fait, Lion n’était même pas sorti et l’observait à travers la vitrine. Eddy fit le tour du pâté de maison et revint sur la place par une autre rue, puis épia le salon sans se montrer. La blonde revint et Kamel abandonna son poste d’observation.
Il m’a foutu les jetons, ce con!
-4-
Hugo frappa à la porte du bungalow qu’on lui avait indiqué. Un jeune homme très blond aux cheveux mi-longs, aux traits fins et aux yeux bleus lui ouvrit, l’air méfiant.
“Salut, j’ai entendu dire que tu t’intéressais aux Kamel, et...
-- Non, pas du tout! Laissez-moi tranquille! Il lui claqua la porte au nez.
Ce Eddy Muller avait peur.
-- Attends, du calme, je te veux aucun mal, je cherche moi aussi des renseignements sur les Kamel. Et je ne suis pas de la police, si c’est ça que tu redoutes.
-- Non, c’est pas ça. Qui vous envoie, alors ?
-- Personne ne m’envoie, je suis journaliste, je viens de Paris pour retrouver la trace de Kamel, et tu es le seul qui peut m’aider dans mon enquête.
-- C’est un fou, ce type. Qui me dit que c’est pas lui qui vous envoie ?
-- Je parle de Selim Kamel, un barbu. C’est un écrivain qui m’a posé un lapin à Paris. Mais ouvre, je n’aime pas parler aux portes, et je ne te veux aucun mal, promis.”
Eddy ouvrit. Dix minutes plus tard, ils sirotaient un café brûlant ensemble dans la chambre. Au milieu de la nuit, ils en étaient déjà aux confidences dignes de vieux amis.
Eddy raconta tout à Hugo: son arrivée en Arles, sa rencontre avec la femme en noir (Hugo lui confirma qu’elle s’appelait bien Ambre), son coup de foudre pour elle malgré la différence d’âge, Lion et la façon dont il l’avait suivi puis espionné. La maison dans le Val d’Enfer, et même sa planque ; le dessin encadré dans la pièce, et l’homme au bureau, aperçu furtivement, barbu justement.
“Tu saurais retrouver cette maison ?
-- Certain. Mais ce n’est pas tout. Eddy raconta son après-midi à Maussane, et la frayeur irraisonnée que Lion lui avait infligée.
-- Je comprends à présent pourquoi je t’ai fait peur. C’est une chance de te trouver. Laisse-moi te raconter ce que moi je sais, maintenant. J’ai rencontré Selim Kamel à Paris sous son nom d’écrivain, Miles Lémak.
-- Ah OK, tout s’explique, c’est lui qui a écrit
L’Homme Dual, c’est lui que j’ai vu écrire, et c’est elle, Ambre, qui a dessiné la couverture...
-- Exactement. Tu l’as lu ?
-- Je l’ai commencé hier soir, mais je sais pas si je pourrai le finir. C’est pas trop mon truc, je préfère la S.F.
-- Essaye de le continuer, je l’ai presque fini, et il est très bien. Tu as remarqué les anagrammes ?
-- Les anagrammes ?
-- Miles Lémak est l’anagramme de Selim Kamel, c’est même une inversion parfaite des lettres. Ce type veut rester incognito, mais il n’est pas très fin avec sa manie des anagrammes. Il y a quelques années, le héros de son roman précédent s’appelait Malek, comme par hasard. Dans celui-ci, les deux personnages principaux s’appellent Blake Ammer = Ambre Kamel, et Léo Kilman = Lion Kamel (j’avais plutôt supposé “Lino” comme Ventura, ignorant que “Lion” pouvait servir de prénom). Bref Miles/Selim m’a donné son accord verbal pour une interview, et avant que j’obtienne un rendez-vous, il a pris la poudre d’escampette. Mais si j’ai pris cette histoire à cœur et si mon enquête m’a mené jusqu’ici, c’est aussi parce que je crois qu’il a connu mon père disparu. Regarde la dédicace qu’il m’a adressé sur mon exemplaire.
Eddy lut à haute voix:
“A Hugo Bertie. Ne te trompe pas de quête. M. Lémak.” On dirait pourtant que c’est exactement ce que tu fais, non ?
-- Peut-être, ou peut-être pas. Regarde là en bas.
-- Limitées pour... je ne comprends pas.
-- Si tu changes l’ordre des lettres, tu obtiens “ultime espoir”.
-- Houla! Tu vas pas un peu trop loin ?
-- Tu vas comprendre. Jette un coup d’œil sur cette photo.
-- On dirait Ambre, les cheveux courts et habillée en mec. Ou peut-être Lion plus jeune.
-- C’est leur frère Selim, en 1963.
-- Bon, et alors ?
-- Mon père a pris cette photo par ici et l’a publiée en 1971 dans un livre de photos intitulé
L’Ultime Quête. Qu’est-ce que tu dis de ça ? Une coïncidence ?
-- J’en sais rien. C’est vrai que vu comme ça, c’est bizarre...
-- Je suis sûr que mon père et lui se sont rencontrés au Val d’Enfer et que cette photo est unique en son genre. Il ne se laisse jamais prendre en photo, il écrit sous un pseudo, et se cache ici. Personne ne le connaît.
-- Il veut tout simplement préserver sa vie privée.
-- Dans ce cas, pourquoi m’a-t-il laissé des indices ? Ils m’ont quand même permis de retrouver sa trace. Pour moi, cette histoire prend une tournure bizarre et commence à me concerner, en plus. Je veux en avoir le cœur net.
-- Pourquoi tu ne vas pas le voir chez lui ? Je te montrerai la maison.
-- C’est bien mon intention. Demain après-midi, ça te va ?
-- OK, mais je resterai planqué à l’extérieur ; ce Lion est dangereux, j’en suis sûr.
-5-
“Tu vois, au fond à droite, c’est cette maison, et là à gauche de la route, c’est le rocher qui me sert de planque. Il est bien en face, et on voit tout.
-- On dirait le profil d’un chien.
-- Ou d’un loup... Je te conseille de t’arrêter ici et de continuer à pied. Ce sera plus discret.
-- Mais Eddy, je n’ai pas l’intention d’espionner, moi. Je n’ai rien à cacher. Enfin, sauf s’il n’y a personne, dans ce cas j’irai voir plus près.
-- En tous cas, moi je vais me planquer. Ne compte pas sur moi pour t’accompagner et risquer de tomber sur le Lion de garde! Arrête deux secondes, je descends.
-- Il vaut mieux en effet qu’on ne nous voie pas ensemble. A tout-à-l’heure.”
Eddy descendit de la R19 et se dirigea vers son rocher, alors que Hugo s’engageait sur le chemin bordé à gauche d’un verger d’amandiers et sur la droite d’une haie de cyprès. Il escalada la paroi rocheuse, où la garrigue avait réussi à accrocher quelques touffes de buis et de thym, et retrouva vite la semi-caverne (l’œil du loup) qui lui servait de poste de guet.
Il vit Hugo en bas, arrêter la voiture devant la grille, à l’endroit exact où les Kamel avaient rangé la Peugeot l’avant-veille à sa première visite.
Elle n’y était pas à présent. Qui était sorti ? Et qui était resté ? Hugo appuyait sur la sonnette pour la troisième fois, et toujours personne ne venait ouvrir.
Seraient-ils sortis tous les trois, ou quelqu’un se planque là-dedans ?
Hugo s’impatientait à présent, il allait et venait devant le portail, sonnant et re-sonnant, essayant d’ouvrir le portail en vain. Puis il fit le tour de l’enceinte sur la gauche, jusqu’à l’endroit précis où lui-même s’était aidé d’un amandier pour voir au dessus des lauriers. Mais Hugo n’avait pas besoin de grimper, avec son mètre 90.
Il est peut-être même plus près des deux mètres.
Eddy l’appréciait. Il ressemblait à Harison Ford dans le rôle de Indiana Jones.
Hugo était revenu devant la grille. Il sonna encore, sans résultat, puis revint à la voiture. Il démarra, recula nerveusement jusqu’à la route, et au lieu de s’y engager dans le sens du retour, prit l’autre direction jusqu’à 200 mètres, où il rangea son véhicule derrière des bosquets. Puis il revint à pied, son appareil photo en bandoulière.
Eddy avait observé la scène en se demandant quelles étaient les intentions de son nouvel ami. Ce qui était sûr, c’est qu’il ne comptait pas abandonner pour le moment.
Il se saluèrent de la main, chacun montrant à l’autre que tout allait bien, Eddy du haut de son perchoir et Hugo sur le petit chemin privé qu’il remontait à présent.
Il sonna de nouveau, sans insister vraiment cette fois, puis grimpa lestement par dessus le portail, et atterrit sur une allée au milieu d’une pelouse et gravit les marches d’un petit perron de bois. Il frappa alors à la porte d’entrée plusieurs fois.
Eddy se rendit compte qu’il tremblait. Il n’avait rien de spécial à redouter, mais il tremblait néanmoins, et le froid n’y était pour rien.
Puis ce qui devait arriver arriva: il perçut le bruit d’un moteur, et avant même que la voiture ne débouche dans le val, il sut de façon certaine de laquelle il s’agissait, et qui en était le conducteur. Il recula plus au fond de la cavité rocheuse pour ne pas être vu, et chercha un moyen de prévenir Hugo. Mais Hugo avait disparu. Avait-il fait le tour de la maison pour chercher un moyen d’entrer ?
Oh non! Ne me fais pas ça, déconne pas...
(J’aime pas les fouineurs) Il revoyait le regard fou de Lion.
La 205 noire se rangea là où la R19 blanche se trouvait moins d’un quart d’heure plus tôt, et Lion en sortit, seul. Il portait le même costume clair que la veille, et Eddy fut certain, sans pouvoir le vérifier, qu’il n’avait aucun faux-pli. Après avoir ouvert et franchi le portail, il resta en arrêt derrière, comme s’il sentait quelque chose
(comme un prédateur), puis se ravisa et entra dans la maison, après avoir déverrouillé au moins trois serrures.
Eddy tremblait de plus belle, il ne pouvait pas se retenir. Il n’essayait même pas: il laissa son corps vibrer librement, pour voir, en une malsaine curiosité, jusqu’à quel point les spasmes le secoueraient. Le froid aidant, à présent, ses dents se mettaient à claquer.
Au bout de cinq minutes, il se reprit et chercha à apercevoir Hugo autour de la maison. C’était une sorte de mas en forme de T, aux murs crépis de blanc, au toit en tuiles rouges ; la partie principale en premier plan comportait deux étages, l’aile de gauche était cachée par des arbres fruitiers et l’aile de droite ressemblait à un garage ou un atelier. Sur la grande barre du T, à droite, le perron de l’entrée. Les volets, portes et fenêtres avaient juste été vernis sur le bois naturel. Tout autour, un terrain confortable, avec jardin, potager, partout des arbres fruitiers dont Eddy ne reconnut que les figuiers et les oliviers, ainsi qu’un puits, et une cour avec ce qui devait être un four à pain ou un barbecue en dur.
Une jolie maison, comme il aimerait bien en avoir un jour.
Hugo reparut enfin, à gauche, entre le champ d’amandiers et les fourrés camouflant la R19. Il fit à nouveau un signe à Eddy et retourna à sa voiture, l’ouvrit, y entra, en ressortit aussitôt et la poussa sur la route. Il avait probablement desserré le frein à main, et n’eut aucune difficulté à la faire redescendre ainsi, tant la pente était prononcée. Il sauta à l’intérieur afin de la diriger en marche arrière avant qu’elle ne prenne plus de vitesse, et repassa donc sans bruit devant le chemin privé.
Eddy se leva, tout ankylosé et, soulagé, commençait à s’extraire de sa cachette, quand il comprit que ce n’était pas encore le moment de partir: Hugo était à 300 mètres lorsqu’il démarra, remonta la route, et s’engagea sur le chemin privé, comme s’il arrivait à peine, naturellement, comme n’importe quel visiteur.
Eddy se ravisa et reprit sa place en se disant que ce type avait de la suite dans les idées, comme Harison Ford dans “Les Aventuriers de l’Arche Perdue”, et que si ce n’était pas pour en savoir plus sur Ambre, il regretterait presque de participer à cette expédition.
-6-
Hugo rangea sa voiture blanche derrière la noire. Cette fois, il allait enfin rencontrer un des trois Kamel. En effet, il n’avait entendu qu’une seule portière tout à l’heure, et était sûr que la maison était vide auparavant. Il en avait fait le tour juste avant l’arrivée de la 205, et avait même pu grimper facilement sur le balcon de derrière où il avait pris des photos de l’intérieur des deux pièces du haut, à toutes fins utiles. Mais c’est à ce moment précis qu’il avait dû aussitôt descendre et se cacher dans le jardin derrière. Il n’avait pas envie de se faire surprendre comme un vulgaire cambrioleur. Ses grandes jambes lui avaient rendu la tâche plus facile, et il avait été vite hors de vue.
A présent, il était devant la grille et venait de sonner. Le portail eut un déclic et s’ouvrit sur une simple poussée. Il gagna la porte d’entrée de la maison qui commençait déjà à s’ouvrir. Une femme en peignoir noir, un châle en laine noire jeté sur les épaules, le regarda d’un air surpris.
“Toi ?” s’écria Ambre.
Le connaissait-elle ? Il lui semblait peut-être l’avoir déjà vue quelque part, mais où et quand? Elle devait avoir entre 45 et 50 ans, et ressemblait effectivement à Lémak jeune. Elle imposait le respect et l’admiration tant sa beauté grave, méditerranéenne, et son charisme féminin étaient prononcés.
“Nous nous connaissons ?
-- Non, ... pardonnez-moi, je vous ai pris pour quelqu’un d’autre ; la taille sans doute. Qui êtes-vous ?
-- Mon nom est Bertie, journaliste pour Regards à Paris. Miles Lémak m’avait donné son accord pour une interview, mais il a dû, je suppose, quitter d’urgence Paris, alors comme je tiens énormément à mon article, je me suis permis de venir le solliciter ici.
-- Qu’est-ce qui vous fait penser qu’il habite ici ?
-- J’ai eu des tuyaux, j’ai fait ma petite enquête, oh pas bien méchante, et je sais qu’il s’appelle Selim Kamel et qu’il est votre frère. Est-il là ? Puis-je entrer ?
-- Certainement pas, je regrette. Son agent a sûrement dû vous dire qu’il ne souhaite rencontrer personne ; et d’ailleurs je vous saurais gré de garder pour vous le nom et l’adresse de mon frère... Voyez-vous, personne n’est au courant, et la moindre indiscrétion vous serait imputée aussitôt, et je vous le déconseille.
-- C’est une menace ? Ma vie serait alors en danger ?
-- Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, mais ce qui est certain, c’est que vous devriez arrêter votre petit jeu avant qu’il ne devienne effectivement dangereux, et pour tout le monde. Vous savez, ici nous n’aimons pas les fouineurs.
-- Votre frère m’a promis cette interview, et s’est empressé de quitter aussitôt Paris.
-- Il ne vous a rien promis, il avait dit “peut-être”...
-- Je vois que vous êtes bien informée. En tous cas, j’ai fait le voyage jusqu’ici pour le rencontrer, et je n’ai pas l’intention de rentrer bredouille. Vous savez, je peux taire le vrai nom et l’adresse d’un écrivain ; il est d’ailleurs rare de livrer ce genre de renseignements lors d’une interview, à fortiori contre la volonté de la personne concernée.
-- Vous savez être convaincant, mais en l'occurrence c’est inutile, mon frère n’est pas là en ce moment, et je crois que nous ne sommes pas près de le revoir avant quelques jours.
-- Voilà autre chose... Tant pis, j’attendrai son retour. En attendant, pourrai-je vous revoir, vous ?
-- Décidément, vous ne manquez pas de toupet. S’il avait été là, mon autre frère vous aurait déjà corrigé. Gardez vos distances, Hugo, c’est un conseil. Restez à l’écart, vous n’imaginez pas dans quoi vous risquez de mettre les pieds.”
-7-
Eddy avait ouvert deux douzaines de grosses tomates, et les farcissait généreusement. La chaleur qui régnait dans ces cuisines l’oppressait autant que le rythme endiablé des tâches. L’avant-veille, un client avait tellement aimé les tomates farcies du chef qu’il était venu jusqu’aux cuisines pour féliciter ce dernier. Mais ce que le client ignorait, c’est que le chef n’avait pas pris part à leur préparation.
C’est souvent trop ingrat et frustrant d’être sous-fifre.
Ses pensées revinrent néanmoins sur un point qui demeurait mystérieux à propos des Kamel. Il était sûr et certain d’avoir vu de son poste de guet Lion arriver en voiture, alors que c’était Ambre qui avait reçu Hugo un quart d’heure après. Le journaliste était pourtant quasiment sûr que la maison était déserte avant l’arrivée de Lion.
Ils avaient donc terminé l’après-midi à spéculer sur différentes explications plausibles et avaient acquis au moins la certitude que Ambre avait menti. Elle avait sous-entendu que Lion n’était pas là (sinon il aurait corrigé Hugo), alors qu’Eddy l’avait vu. Elle avait semblé reconnaître Hugo, et celui-ci était sûr qu’elle ne l’avait pas confondu avec quelqu’un d’autre, comme elle l’avait prétendu, de plus elle l’avait appelé par son prénom alors qu’il ne lui avait dit que son nom de famille. Hugo pensait l’avoir déjà vue avant.
Et où était Lion, pendant l’entretien sur le pas de la porte ? Pourquoi n’était-il pas intervenu lui, puisqu’il avait l’air d’être celui qui s’occupait des fouineurs ? Et encore une fois, où était Ambre avant l’arrivée de son frère en voiture ? Et Selim dans tout ça ?
Eddy retournait encore toutes ces questions dans sa tête lorsque sa soirée de travail fut terminée, ainsi que sa semaine puisque le lendemain dimanche était son jour de repos.
Quelques gouttes commençaient à tomber, ce qui n’était pas étonnant, vue la soirée humide, et la lourdeur du ciel qui n’avait pas laissé passer la moindre lueur d’étoile.
Hugo l’attendait devant son bungalow. A part sa taille démesurée, il était décidément le portrait craché d’Indiana Jones, il ne lui manquait que le chapeau et le fouet.
Il se prit à souhaiter presque qu’un drame arrivât, histoire de transformer leur petite enquête indiscrète en une vraie aventure du genre de celles de Indy dans les films de Spielberg.
Hugo avait apporté une bouteille de Cognac et ils en burent un verre à l’intérieur.
“Tu as réfléchi un peu à notre histoire ? demanda-t-il.
-- Un peu ? Je n’ai fait que ça ; je n’arrivais pas à penser à autre chose. Depuis que je suis arrivé dans la région, lundi, cette femme m’a ensorcelé, puis ton histoire à présent, qui commence à m’intriguer sérieusement. Au fait, tu as pu développer les photos que tu as prises sur le balcon ?
-- Non, je n’ai pas mon labo à disposition. C’est le problème lorsque je suis loin de chez moi et que je dois développer rapidement. Mais j’ai apporté la pellicule aujourd’hui en ville, et j’irai chercher les tirages lundi.”
La pluie martelait le toit du bungalow en une arythmie intense. Eddy frissonna, puis but une généreuse gorgée de Cognac qui lui apporta une sensation de chaleur de la gorge à l’estomac.
“Qu’est-ce que tu comptes faire, maintenant ? Tu vas attendre patiemment le retour de Selim ?
-- Oui s’il est vraiment parti, mais ça m’étonnerait.
-- Pourquoi ? Tu crois qu’elle t’a menti aussi sur ce point ?
-- C’est très probable. De toutes façons, si j’obtiens mon interview, ce sera en m’obstinant: Selim n’en veut apparemment pas, Ambre non plus, et il y aurait fort à parier que Lion leur soit solidaire. Donc, l’absence de Selim peut très bien être fictive. Puis tu l’as vu il y a trois jours.
-- Mais hier il avait bien l’air de ne pas être là.
-- Autant qu’Ambre avant l’arrivée de Lion, et autant que Lion après l’apparition d’Ambre. Bizarre, non ? A se demander s’il n’y a pas, je ne sais pas moi, ... un passage dans cette maison qui mènerait à un endroit secret, ou...
Eddy attendait la suite, mais Hugo réfléchissait, les yeux sur son Cognac.
-- Tu veux dire, un autre logement, mais souterrain ?
-- C’est un peu romanesque, mais ça pourrait expliquer l’absence de quelqu’un qu’on a vu entrer.
-- Absence, absence, ... lorsque j’écoute la musique au casque, on peut sonner comme un malade et je n’entends rien, et je ne suis pas a