F I L O : A C T E S

Chapitre 5

le 21/09/2005 à 01h04
-5-


    Il marche sur le nuage. Entre coton et neige. Il n’a pas froid, pourtant il est nu. Sur sa droite et sur sa gauche des falaises arrondies s’élèvent, et plus il avance plus elles s’élèvent et se rapprochent. Il est bientôt dans une vallée de plus en plus encaissée qui semble se rejoindre au loin en une grotte, une faille immense.
C’est son but, il le sait. Plus il avance, plus son sexe s’érige, durcit, enfle. Lorsqu’il arrive au bout, là où tout se rejoint en cet énorme sexe féminin, son phallus est trop grand, trop lourd pour continuer : il dépasse d’ailleurs sa propre taille et continue à grandir ; sous le poids, il s’écroule en arrière. La vulve cyclopéenne s’entrouve alors et se penche vers lui, mais il ne se sent pas menacé à cette vue. Il est allongé dans le nuage souple, rien ne l’inquiète, rien ne l’oppresse, au contraire le désir et le plaisir emportent sa raison, il n’est plus que cette immense tour de chair vibrant aux rythme de battements réguliers, cardiaques, dressée et tendue vers le ciel et vers cette gigantesque bouche verticale.
Connexion : elle s’empale enfin, l’enserre, il se laisse aspirer tout entier, il sait qu’il n’étouffera pas, pourtant il a chaud, très chaud, comme une chaudière sur le point d’exploser. Mais il ne faut pas qu’il explose, non, pas tout de suite.

“Oui! hurla-t-il. Elle était accroupie, allant et venant sur lui, souriant les yeux fermés, sa peau luisant de sueur dans la pénombre.
Il était à présent complètement éveillé, du plus beau réveil de sa vie.
- Oui, encore, pas de problème, Dom, je vais pas m’arrêter, oui, bouge aussi, prends-moi, plus fort ! BAISE-MOI !”

Ce qu’il fit.

Chapitre 6

le 21/09/2005 à 01h05
-6-


    Petit déjeuner à deux dans la grande cuisine ensoleillée.
Ils étaient tous deux affamés, n’ayant presque rien mangé la veille au soir. Ils avaient plutôt parlé jusqu’au milieu de la nuit, en grignotant du fromage et des biscottes, le tout bien arrosé de vin.
Dom n’avait pas osé faire l’ombre d’un premier pas, ni même réclamé sa récompense méritée : la tombée du string.
Puis tombant de sommeil, il avait proposé à Dominique la chambre d’ami, où séchaient les vêtements, et était allé s’écrouler dans son propre lit, ignorant la surprise qu’elle lui réservait au petit matin.

“Tu m’as bien eu, cette nuit...
- Me dis pas que tu n’en avais pas envie.
- Bien sûr, mais je ne sais jamais m’y prendre.
- Je t’ai pourtant bien tendu la perche, dès qu’on est arrivé chez toi hier soir.
- Oh, je me suis dit que tu étais comme ça naturellement, sans pudeur aucune...
- C’est un peu vrai.
- Nympho, même.
- C’est un peu vrai aussi.
- Et moi, je suis timide, je n’aborde jamais les femmes... Je passe mon temps à fantasmer, et c’est souvent suffisant.
- Pas possible ? Tu baises jamais ?
- Pratiquement.
- Non ! Je vais arranger ça, moi, tu vas voir !”

Ce qu’elle fit.

Chapitre 7

le 21/09/2005 à 01h07
-7-


    Après une journée passée à faire l'amour, à boire et à dormir, Dom alla prendre un long bain chaud, où il put réfléchir un peu à ce qui lui arrivait, pendant que Dominique dormait encore dans le lit.
A vrai dire, il n'en revenait pas encore: quel chamboulement en vingt-quatre heures de sa vie!
Un festival de premières fois: c'était la première fois qu'il faisait l'amour dans l'appartement, première fois qu'il y faisait rentrer une femme de toute façon, première fois qu'il révélait son secret sur le caractère double des lieux, et... première journée où il n'avait pas encore regardé dans son judas!

En sortant du bain, tout en se séchant avec sa serviette, il alla dans le placard pour au moins jeter un coup d'oeil.

Une femme dormait, en lui tournant le dos, châtain, cheveux mi-longs, plutôt bien faite d'après ce qu'il pouvait en voir.
Dom détailla ses jambes qu'une robe noire brodé à l'orientale ne cachait pas tout à fait, et ses pieds nus, de petits pieds charmants et purs d'enfant, dont les ongles était vernis d'un rouge cramoisi.
Son sac, posé à côté de la porte, était resté fermé.
A l'évidence elle était arrivée fatiguée et s'était tout de suite allongée pour se reposer.
Dom aimait bien imaginer la vie des gens et en déduire les détails et leur personnalité d'après l'observation des moindres indices qui s'offraient au champs réduit de son observation.

Au bout de cinq minutes, elle se réveilla brutalement. On venait de frapper à sa porte, elle se leva pour ouvrir, en s'arrangeant un peu les cheveux.
C'était un homme, un grand chauve ressemblant à John Malkovich dans le film "Dans la peau de J.M." Il paraissait très nerveux.
Ils s'embrassèrent et parlèrent un peu. La femme, un doux sourire permanent au lèvres, passa dans la salle de bains en s'excusant, et l'homme s'assit sur le lit.
Dom se leva par pur réflexe et passa au judas du cagibi, même si son excitation habituelle n'était pas active, vu ses ébats trop récents.
Mais son voyeurisme était plus qu'une drogue, c'était une habitude, un réflexe, une partie de lui comme le jeu ou l'humour pour d'autres.

La femme était vraiment charmante. Pas charmante comme on le dit nonchalamment pour signifier "jolie", elle dégageait vraiment un charme, à sa façon de se déplacer, de continuer à sourire même seule, de fermer ses yeux las et coquins en penchant la tête lorsqu'elle s'assit sur la cuvette des toilettes après avoir soulevé sa robe et baissé une culotte à dentelles rose. Dom ne put rien voir de son intimité car elle se penchait en avant et l'amas de la robe relevée la masquait juste là où il ne fallait pas. Doublement frustré car la femme le fascinait un peu, il espéra au moins qu'elle se relèverait avant de remonter sa culotte, ou mieux pour s'essuyer.
Mais en vain: elle s'essuya rapidement, encore assise, se reculotta et se redressa en même temps, en un seul geste d'une seconde, le tout caché aussitôt par la robe tombante.
Dommage! Je pourrai la voir plus tard dans la soirée lorsqu'elle se lavera, pensa-t-il, mais pas si Dominique est encore ici.

"Qu'est-ce que tu fais dans ce cagibi à te toucher?
Il sursauta comme un enfant pris sur le fait, ce qu'il n'était pas loin de se sentir être inconsciemment à cet instant.
- Do-dominique, tu m'as fait peur!
- Tu regardais quoi? Mince il y a un trou!
- Rien, rien, c'est juste... heu rien...
- Ha non monsieur, je sais que tu es chez toi et que certaines choses ne me regardent pas, mais là, je t'en prie, explique-moi! Tu regardais par ce trou avec un air pervers, en te touchant! Ma curiosité est à présent trop éveillée pour me contenter de "Rien"! Tu mates une femme à poil, je parie, montre-moi! Allez! Moi aussi je suis curieuse! Je le dirai à personne, allez!
- Ok regarde, de toute façon il n'y a rien à voir cette fois...
- Chic! Pousse-toi!"

Elle colla à son tour l'oeil sur le judas, pour découvrir la silhouette de la femme en train de sortir de la salle de bains, et tout le décor, avec le cabinet de toilette et la baignoire juste en face, dans l'angle de vision.

"Ouah mon salaud, t'es un beau voyeur, mais j'avoue que ça m'excite, hé?"
Dom avait disparu du cagibi. Elle s'écarta et sortit, ce qui eut pour effet de rabattre le calendrier à sa place.
Dom n'était pas dans le couloir non plus, mais en face la porte du placard était entrouverte: elle le découvrit au fond, l'oeil collé à l'autre judas.

"Dis donc, Dom...
- Attend, tais-toi, tais-toi, il se passe un truc, là.
- Quoi, elle te fait un strip-tease? Si c'est ça, fais...
- Tais-toi... merde! Ils se disputent! Elle le gifle... houla!
- Fais voir, fais voir!
- Non attend... oh!
Un choc résonna dans le mur du fond du placard et Dom recula brutalement la tête, les yeux exorbités.
- Mais qu'est-ce qui se passe, bon sang Dom?
- Chut, il l'a précipitée contre le radiateur qui est en dessous du trou, la tête en premier! chuchota-t-il nerveusement en recollant son oeil sur son trou d'observation.

- Mince, elle ne se relève pas.
- Fais voir!
- Il n'y a rien à voir... oh il se barre, il a peur.
Dom se retourna, il était livide.
- Et s'il l'a tuée?
- Fais-voir!"

Dominique poussa Dom et pris sa place.
Elle ne vit pas grand chose: les jambes de la femme au pied du lit, et elle devinait le reste de son corps tout près, au pied du mur, à quelques centimètres d'elle.
Soudain à l'arrière plan, la porte s'ouvrit. Elle vit le type chauve qui revenait. Il s'approcha, comme pour la regarder elle à travers le trou, ce qui lui fit une sorte de frisson à l'estomac, mais en fait l'homme se penchait sur la femme toujours allongée.
Il devait regarder dans quel état il l'avait mise, le salaud! Il se releva et Dominique comprit à son expression qu'elle devait être morte. L'attitude du chauve lui confirma sa déduction: il s'employa en effet à frotter la poignée de la porte avec son pull, pour y effacer les empreintes. Puis il entortilla le coin du couvre-lit autour du pied de la femme, comme pour faire croire qu'elle s'était pris le pied dedans et avait chuté accidentellement!
Puis il partit.

"Dom! Il l'a tuée, et il s'enfuit!
Nous venons d'assister à un meurtre!"

Chapitre 8 - fin

le 21/09/2005 à 01h08
-8-



    "On ne peut pas rester là sans rien faire, marmonnait Dom en s'habillant précipitamment, allant et venant dans la chambre où ils avaient passé la journée en joutes érotiques.
- Mais où tu veux aller comme ça? Elle est morte, elle est morte, et c'est marre! Et le mec est parti...
- On n'en est pas sûr, elle vit peut-être, il y a une mince chance pour qu'on puisse encore la sauver et que toute cette merde n'en soit pas une à ce point.
- Pourquoi ne pas dénoncer ce type en appelant la police? Pourquoi prendre le risque d'aller là-bas? T'es cinglé!
Dom brandit son téléphone portable:
- Si j'appelle la police, il vont savoir à qui appartient ce téléphone, je serai obligé d'expliquer comment nous avons été témoins de la scène, et adieu le secret de mon appartement!
- Et alors? Tu fais passer ce secret au dessus de...
- OUI! Au dessus de tout! C'est le dernier no man's land de cette ville, de ce pays, de l'univers entier, tu comprends? La moindre parcelle de terrain appartient à quelqu'un sur cette fichue planète, mais cet appartement échappe à la loi de la société humaine. Il n'existe pas! C'est mon bien le plus précieux, parce que j'ai la chance d'en être le gardien, et je n'ai rien d'autre à moi dans la vie, même pas une famille ou un ami. Et en plus j'ai la vue privilégiée sur cette chambre 321 de l'hôtel, pour moi elle est plus importante que la putain de vue sur le lac!
- Une femme peut mourir, ton appartement-sacré est plus important, c'est ça?
- Justement, je vais voir si elle peut encore être sauvée. En plus... elle est vraiment ...charmante.
- Dom, tu ne sais plus où tu en es, hein? Ta petite routine quotidienne est très bouleversée, hein? Mais je crois que sur ce coup-là, tu ne réfléchis pas assez!
- Reste là, je reviens."

Dom sortit d'un pas décidé de la chambre en enfilant sa veste en laine qui était restée sur une chaise. Puis il traversa l'appartement, et sortit par le cagibi de la cuisine.

Dominique vint s'asseoir sur le lit de la chambre en soupirant. Elle était toujours nue.
Puis elle vit le téléphone portable de Dom, oublié sur le lit.
Puis elle réfléchit.
Puis elle sourit.

Elle attrapa un bout du drap et en enveloppa le portable, en pensant au faux John Malkovich en train d'essuyer ses empreintes sur la poignée de la porte. Puis elle composa le numéro de la police.

"Je vous appelle parce que je viens de commettre un meurtre sur une inconnue dans sa chambre d'hôtel: Hôtel du Lac d'Annecy, chambre 321!" déclara-t-elle d'une voix grave et tremblée.
Elle ouvrit la fenêtre et laissa tomber le portable, puis retourna au judas du placard.

Dom avait dû attendre un moment propice pour se faufiler vers les ascenseurs et pour trouver la chambre, car il n'arriva dans la chambre que dix minutes plus tard.
Elle le regarda, affolé, en sueur, prendre la poignée de la porte à pleine main, oubliant ce genre de détails.
Quel con, mais quel con! se dit-elle en secouant la tête, c'est trop facile.
Il regarda du côté de la femme, et aussitôt trouva le trou au dessus du radiateur, planqué dans les motifs de la tapisserie.
"Dominique? T'es là?"
Elle se retira, elle ne voulait plus... Elle ne pouvait plus.

Au bout d'une minute elle regarda à nouveau, Dom était penché sur le corps, avec une expression désespérée.
"Merde elle est morte, merde!"
C'est alors que la police surgit dans la chambre.

Elle vit tout : comment les hommes maîtrisèrent leur prisonnier, comment ils le fouillèrent, trouvèrent ses papiers, et lui passèrent les menottes, comment ils se penchèrent sur le corps.
Elle entendit vaguement ce qui se disait, notamment Dom qui niait : "Non ce n'est pas moi! Je vous jure!", puis qui l'appelait : "Dominique, Dominique! Qu'as-tu fait?"
Et les hommes qui le tenaient concluaient évidemment qu'il était schyzo...

Puis elle alla à la salle de bains et fit couler de l'eau chaude dans la baignoire. Elle avait besoin de se détendre.
Elle retourna dans la chambre et s'allongea sur le grand lit en attendant le remplissage.

Sa route était donc terminée, une nouvelle vie allait commencer pour elle, elle qui n'avait jusqu'ici rien dans la vie, ni famille, ni ami... elle devenait désormais la nouvelle gardienne de l'appartement.

Et se ferait appeler Dom.


FIN

A propos d'Ana

le 22/09/2005 à 09h48
-1-

Doris, 11 ans


Cher journal, j’ai appris aujourd’hui que Nana la Fée est morte hier.
Je ne l’ai pas dit à Karen, parce qu’elle est trop petite, et qu’elle ne comprend pas tout à fait ce qu’est la mort. Et même si elle le comprenait, elle ne pourrait pas accepter qu’une fée puisse mourir. D’ailleurs moi non plus. Cet après-midi, j’étais incapable d’écouter quoi que ce soit du cours de Monsieur Broussin, et de toutes façons les conquêtes romaines m’ennuient, même les jours où les fées ne meurent pas.
Heureusement, Monsieur Broussin est gentil ; il m’a demandé si quelque chose n’allait pas, et je lui ai dit la vérité : que je venais d’apprendre la mort de la jeune fille qui nous a gardées Karen et moi pendant toute l’année dernière, quand Maman faisait son deuxième travail, et que j’étais tellement triste que je ne pouvais pas suivre le cours. Il m’a envoyée chez Madame Lapeyre, l’infirmière, qui avait tout son temps, et avec elle j’ai parlé de Nana la Fée.

Son vrai nom, c’était Ana, mais Karen disait Nana. Elle venait de Serbie, le pays de la guerre. J’avais entendu Maman dire un jour à Papa qu’elle lui avait confié avoir presque honte d’être Serbe, parce que les Serbes sont connus comme des méchants à cause de la guerre, et qu’elle préférait dire qu’elle était de Yougoslavie.

Au début, je lui posais plein de questions sur son pays, ses parents et son enfance, mais parfois, elle pleurait. Elle m’a appris des chansons magiques sans paroles qui font du bien. Elle était tellement douce, gentille et toujours souriante que je lui avais demandé un jour si elle était une fée, et elle avait souri sans répondre. J’avais ajouté que s’il y avait des fées parmi nous, elles étaient sûrement aussi gentilles et aussi belles qu’elle, pas moins ; et elles ne le disaient à personne, évidemment. Nana avait répondu que si elles ne devaient le dire à personne et qu’elle en était une, alors elle ne devait pas me le dire. Ce que j’avais trouvé logique.

Hier, elle est tombée du haut d’un immeuble, et elle est morte. C’est Anthony qui me l’a dit quand sa mère nous conduisait au collège, à une heure et demie. Sa mère a dit que c’était vrai, et elle l’a grondé pour la façon dont il me l’a annoncé.
Quand je lui ai dit que ce n’était pas possible parce qu’elle était une fée, il s’est moqué de moi, et sa mère a souri.
Lui, tout ce qui l’intéresse, c’est de faire le beau et d’être mon amoureux, mais je lui ai dit que les garçons ne m’intéressent pas parce que je suis trop jeune. Il a un an de plus que moi, et il double sa sixième.

Ce soir, j’ai dessiné des ailes à Ana sur sa photo. Je sais qu’elle viendra me voir dans mes rêves.


-2-

Rosine, propriétaire & concierge


Mademoiselle Brukovic était adorable. Très bien élevée, très ponctuelle dans le règlement de ses loyers, et très travailleuse aussi, pour une étrangère. Je ne sais pas ce qu’elle faisait de sa vie privée, mais je ne l’ai jamais vue faire monter un garçon dans mon studio. Vous savez, je crois qu’elle avait autre chose à penser, avec ses soucis de carte de séjour et tout ce qui se passe dans son pays de l’Est, là bas.
Mon dieu, j’ai connu ça moi aussi pendant la guerre. C’était autre chose! J’étais jeune, mais je me souviens bien de toutes ces horreurs. Notre immeuble d’Arras a été entièrement détruit, et nous avons dû nous installer à notre maison de campagne de Rodez.

La jeune fille ? Que voulez-vous que je vous dise de plus, c’est terrible, ce qui est arrivé. Nous n’avons jamais eu ce genre de problème ici. C’est un quartier calme, mes locataires sont des gens honnêtes - sinon je le sens tout de suite - et rien ne laissait supposer un tel drame...

Elle a laissé une lettre avant de sauter. Mais c’est écrit dans sa langue, vous savez, alors je n’ai rien pu comprendre. Pourtant, il me semble qu’étant installée en France et sachant que ce sont des Français qui allaient la découvrir, elle aurait pu écrire en français, tout de même. Surtout qu’elle parle très bien le français. Enfin, bien sûr dans ces moments là, on ne réfléchit peut-être pas à ce genre de problème.
En plus, faire ça toute nue, franchement ça m’étonne d’elle. Elle avait l’air si réservé, si pudique. Je suis surprise qu’elle n’ait pas pensé aux gens qui la retrouveraient. Sans parler des enfants qui auraient pu passer par là!
A sa place, j’aurais pris des cachets, du poison, enfin quelque chose de propre, si vous voyez ce que je veux dire.

Mais moi on ne m’enlèvera pas de l’idée que sa mort est louche. Elle souriait tout le temps, elle paraissait heureuse, elle m’a même demandé la semaine dernière si elle pouvait avoir un chat chez elle ; on ne pose pas ce genre de question avant de se donner la mort, il me semble. Bien sûr que j’étais d’accord, moi aussi j’aime les animaux: j’ai un caniche et deux inséparables.
Et toutes ces fleurs et ces plantes! elle a transformé le studio en vraie jungle, remarquez moi ça ne me dérange pas, mais c’est pour vous dire qu’elle aimait la vie, et elle n’avait pas l’air de quelqu’un qui va se suicider. C’est peut-être un crime parfait, vous savez ? Parce que sa porte était bel et bien fermée à clef, mais moi je dis qu’une enquête à la Columbo ne serait pas superflue.



-3-

Yann, metteur en scène


Ana, c’était une perle! Jamais je ne retrouverai une comédienne et une amie comme elle. Je suis encore sous le choc, et j’ai du mal à exprimer ce qu’elle représentait pour moi, ainsi que pour toute l’équipe. D’ailleurs, nous devons tous nous réunir, et certains pensent qu’il faudrait laisser tomber cette pièce et en monter une autre. Car tout tourne autour du personnage de Morgane, et je ne vois personne d’autre qu’Ana dans ce rôle.
Elle était un peu à l’initiative de l’adaptation des Dames d’Avalon, elle était l’âme porteuse de ce projet autant que moi, et ce serait, il me semble, la trahir quelque part que de la remplacer.

Nous n’étions pas ensemble, non. Comme tous les autres, j’étais un peu amoureux d’elle, mais elle semblait inaccessible. Elle ne m’a jamais parlé d’un éventuel petit ami, elle restait très secrète sur le sujet. Mystérieuse, même. Elle avait de nombreux points communs avec le personnage de Morgane, que nous avons pris le parti de positiver. En effet, certains voient Morgane comme une sorcière calculatrice et malfaisante, alors que nous avons développé le point de vue de M.Z. Bradley qui la représentait sous un jour plus sensible et plus humain.
Sensible, Ana l’était excessivement. Mais je n’arrive pas à croire qu’elle ait pu se suicider. A part le drame qui se joue depuis des années dans les Balkans, rien n’altérait son sourire et sa joie de vivre. Elle adorait les enfants, et en gardait régulièrement pour payer son loyer.
Elle dégageait quelque chose de pur, une sorte de sagesse un peu mystique, et son charme ingénu séduisait tous ceux qui l’approchaient. Elle était un ange.


-4-

Joachim, clochard


J’étais là, lorsqu’elle est tombée. A soixante-dix piges, j’en ai vu des horreurs, c’est moi qui vous le dis, mais ça, c’est la pire. Un beau brin de fille comme elle, si gentille, si habitée... Sa mort me hantera jusqu’à la fin de ma vie.

Elle était la seule, vous m’entendez, la seule qui me donnait toujours quelque chose à chacun de ses passages. Et comme elle habitait là, à cinquante mètres de ma place, elle passait pour ainsi dire tous les jours. Et toujours avec un sourire et un mot gentil et profond, pas des banalités sur le temps qu’il fait ou des conneries...

Par exemple, un jour, elle est arrivé à ma hauteur, auréolée de sa superbe chevelure, de sa beauté et de sa joie de vivre, comme d’habitude, et elle m’a dit en me tendant sa pièce “Alors, Joachim, quand vous déciderez-vous à faire vraiment profiter les autres de la lumière qui est en vous ?”
‘Scusez, voilà que je pleure maintenant. Mais voyez-vous, cette fille avait en elle quelque chose de divin, quelque chose de supérieur, la grâce.

Ce jour maudit où elle est tombée de là-haut sur le toit de cette bagnole, quelque chose de plus grand qu’elle est mort ici. De ma place, j’ai pas vu la chute, je regardais ailleurs et elle a même pas crié, il aurait fallu que je regarde en l’air par hasard à ce moment. Mais lorsque le bruit - énorme - du corps qui a explosé la voiture a retenti, j’ai senti que c’était d’elle qu’il s’agissait. Je ne pourrais pas l’expliquer, mais c’est la vérité.
Lorsque je me suis approché comme tout le monde, j’avais l’intuition de ce que j’allais voir. Mais je ne m’attendais pas à la voir si belle. Car son corps n’était pas désarticulé, ni déformé. Elle était nue, face au ciel, les bras écartés en croix, d’une beauté à couper le souffle, posée là dans son écrin de tôle, comme une vision issue d’un fantasme morbide. J’avais l’impression désagréable d’enfreindre quelque chose en la regardant, et surtout, je trouvai tout à coup insupportable que les gens de la rue, les badauds avides de sensationnel, les voyeurs lubriques, la foule tout simplement qui ne la connaissait même pas, puisse avoir l’occasion de détailler sa nudité, sa peau blanche, ses seins parfaits et son pubis roux discret. C’est pour cette raison que j’ai crié et que je les ai insultés. Faut pas m’en vouloir, j’étais bouleversé. Pour cette fille, j’aurais pu faire n’importe quoi. J’ignorais son nom mais je l’aimais, pas comme on aime sa femme ou sa maîtresse, mais comme une sainte.



-5-

Paul, officier de police

Nous avons reçu à 13h15 ce mardi l’appel par le 17 de Monsieur Mercier Patrice, commerçant, qui nous a signalé la chute d’une femme sur son véhicule de marque Citroën LN stationné en face de son magasin. Ce monsieur avait l’air très choqué, car il venait à peine de quitter le susdit véhicule, de plus, il connaissait la victime qui habitait au dessus de son commerce.
Mon équipe et moi nous sommes aussitôt rendus sur les lieux, au 3 rue de la République, et avons constaté le décès d’une jeune femme de race blanche âgée de 20 à 25 ans, suite à une chute de 30 mètres. Nous avons dû disperser la foule de curieux qui entravait nos investigations, ainsi qu’un clochard qui prenait les gens à partie.
Les pompiers, arrivés 5 minutes plus tard, ont été autorisés par nous à emmener le corps à l’hôpital, aussitôt le constat rédigé par le docteur Vallois, médecin de garde.

La concierge nous a permis d’inspecter le logement de la victime situé au dernier étage de l’immeuble. La porte était verrouillée de l’intérieur et une lettre était posée en évidence sur la table. Le texte en sera traduit dès que possible car il est rédigé en serbo-croate. La victime, Ana Brukovic, est en effet Serbe, célibataire et vivant seule depuis 2 ans au 5 rue de la République, étudiante en Arts du Spectacle et nourrice occasionnelle. Sa carte de séjour est en règle.
Cette carte, son passeport serbe et une copie de la lettre sont joints en annexe.
Conclusion du rapport: suicide.




-6-

Maud, étudiante et comédienne


Ana était mon amie. Elle était l’amie de tous ceux qui l’approchaient, mais nous avons souvent partagé des moments intenses et privilégiés, à discuter et à travailler sur la pièce.
Elle était assurément habitée par une force spirituelle supérieure. Elle était dotée d’une connaissance innée de l’âme humaine et d’une assurance, d’une confiance désarmante, bref d’une foi éclairée vis à vis du Bien. Elle me semblait investie d’une sorte de mission, comme un ange envoyé sur terre. Elle avait toujours réponse à tout, comme certains prêcheurs, sauf qu’elle ne se réclamait d’aucune religion. Sa capacité à dispenser de l’amour, à provoquer le bien, ou tout simplement à remonter le moral à quelqu’un, forçait le respect. Elle était la plus jeune de la troupe, pourtant c’était toujours elle qu’on écoutait, même Yann.

Chaque fois que j’ai abordé avec Ana le sujet du sexe et des garçons, je me heurtais à un mur. Je crois qu’elle était vierge et qu’elle comptait le rester. Je n’en suis pas sûre, je ne fais que le supposer, mais tout me porte à croire qu’elle suivait une sorte d’ascèse personnel. Lorsqu’il était évident que tous les garçons de la troupe craquaient sur elle (comme tous ceux qu’elle rencontrait, je pense), surtout Yann et Gaëtan, je sentais bien qu’Ana en était consciente, mais elle semblait plutôt le déplorer. Elle repoussait gentiment leurs avances en faisant mine d’être flattée.

Ana avait aussi une relation privilégiée avec les animaux. Lorsqu’elle en voyait enfermés, elle en souffrait réellement, comme si un membre de sa famille était en prison. Je l’ai vue pleurer devant la cage des singes d’une ménagerie de passage. Elle échangeait avec eux des regards si complices que je n’ai pu que lui poser la question. Communiquait-elle vraiment avec les animaux ? Comprenait-elle leur langage ? Ses réponses étaient souvent encore plus mystérieuses que son attitude ; par exemple: “Chaque animal est comme chaque humain une partie unique de l’Univers ; mais les animaux, comme les enfants, comme les plantes, ont la chance d’être moins pervertis par la raison. Ecoute ton cœur plutôt que ta raison, et tu les comprendras”.




-7-

Patrice, fleuriste


Cette jeune fille, c’était une de mes meilleures clientes. Et je ne parle pas seulement en termes de recettes. Je ne savais même pas son nom, et il a fallu que je l’apprenne une fois qu’elle est morte. Elle était toujours radieuse, un vrai soleil dans le quartier. Elle avait l’air d’en connaître un rayon sur les plantes et avait une main verte exceptionnelle. Un jour, elle m’a livré son secret : elle chantait aux plantes. Figurez-vous que pour me le démontrer, elle s’est mise à chanter à mes fleurs, là au milieu de ma boutique! C’était magique. Si ses plantes étaient autant touchées que moi ce jour là, je comprends!

Il y a quelques mois, elle m’a dit qu’elle allait monter une pièce de théâtre avec des amis, et qu’elle m’inviterait le jour de la première. Moi, j’avoue que je ne vais jamais au théâtre, mais cette pièce-là, je serais sûrement allé la voir.

Quel gâchis. Comment une aussi adorable et joyeuse fille qu’elle peut en arriver à cet acte terrible ? Je crois que tout le quartier se pose la question.
Quant à ma voiture, c’est une bien piètre perte, comparée à ce drame. J’aurais bien mis le feu à ce tas de ferraille si cela avait pu nous garder en vie cette jeune fille.




-8-

Edouard, voisin de palier


Une sainte-nitouche, celle-là. Elle n’aimait pas la musique, sauf quand c’était elle qui chantait toute seule. Moi, quand je rentre du boulot, je me détends en écoutant mes disques. Bon il se trouve que c’est une musique qui s’écoute à fort volume. Mais il y a aussi des façons de le dire. Elle, elle vient taper à ma porte en hurlant, en m’embrouillant avec ses formules toutes faites sur la liberté.
Celui qui occupait son studio avant ne posait pas de problème au moins, il aimait aussi la musique actuelle.

Puis elle était bizarre. Trop sérieuse, complètement décalée. Aucun sens de l’humour, on pouvait pas lui lancer la moindre vanne ; en été elle s’habillait comme pour allumer les mecs, mais attention, pas touche!

Un jour, au début, je l’ai invitée à venir boire une bière chez moi, elle a fait la grimace! Elle aime pas la bière! Bon, un café alors, je lui dis. Elle a accepté, elle est venue, mais c’était pour me faire la morale. Une fille qui accepte d’entrer seule chez un mec seul, sans sous-tif en plus, c’est pourtant clair qu’elle accepte la suite, non ? Alors je l’ai entreprise gentiment, normal. Mais non, mademoiselle Sainte-Nitouche était choquée, elle m’a dit que je pensais qu’à ça et qu’elle allait crier si je la laissais pas sortir. Pas de problème, je suis pas du genre à la séquestrer ou la violer ! Je l’ai laissée sortir bien sûr, mais elle a encore pris le temps de me sermonner comme une bonne sœur.

Moi, c’est pas parce qu’elle est morte que je dis pas ce que je pense.
Je me demande si elle faisait pas partie d’une secte, ou un truc comme ça.



-9-


Gaëtan, musicien et comédien


Je connaissais bien Ana, et je vous garantis qu’elle n’a pas pu se suicider. C’est impossible. Personne n’aimait la vie comme elle. Elle a dû glisser, je ne sais pas... Vous savez, elle était un peu casse-cou, et je l’imagine très bien monter sans réfléchir sur un tabouret bancal pour arroser en hauteur une de ses innombrables plantes. Et si elle était nue, je ne vois rien d’étonnant à cela non plus ; elle faisait partie de ces gens qui aiment la nudité et en profitent dès que possible, que ce soit à la plage, dans leur lit la nuit ou seuls chez eux. On en avait parlé avec Maud et Irène, justement.
Non ce n’est pas un suicide. Et tant qu’on n’aura pas traduit cette fameuse lettre, qui pourrait n’être finalement qu’une banale correspondance avec sa famille qu’elle n’aurait pas eu le temps de poster, je ne croirai pas à cette thèse.

Oui, je l’aimais. Elle m’appelait Taliesin, car c’est mon rôle dans la pièce. Mais elle ne m’aimait pas, enfin pas comme je le souhaitais. Je crois qu’elle était réfractaire aux rapports exclusifs, même platoniques, et d’autre part à l’amour physique. Elle était au delà de ça.
Elle ne me l’a jamais dit clairement, mais elle me l’a fait comprendre un jour où je lui ai fait des avances précises. Bref, j’ai essayé de l’embrasser, et je me suis fait gentiment rembarrer. Maud m’avait prévenu que je n’avais aucune chance, pas plus qu’un autre, mais elle exagère toujours tout, et avait tendance à considérer Ana comme un gourou. Alors j’ai tout de même tenté ma chance. Elle avait pourtant raison.
Ana aurait pu devenir sainte ou prophète, ou quelque chose dans le genre.
Mais certainement pas quelqu’un qui inflige la mort. Même à elle même.


-10-

Karima, voyante médium


Ana n’était pas seulement une jeune femme! Je l’ai senti dès la première fois que ma fille l’a amenée à la maison. Elle aussi a bien senti que j’avais compris, même si elle ne l’a montré ni à Irène ni à moi. Je sens ces choses-là.
Elle était un esprit angélique incarné en humain ; ce n’est pas l’esprit d’un mort. Elle était sur terre pour apporter du bien, et elle en a apporté, croyez-moi.
Une fée ? Oui, je crois qu’on peut dire qu’elle était une fée.

Mais la dernière fois que je l’ai vue, j’ai perçu une ombre sur elle, une présence mauvaise et puissante qui l’oppressait. Je lui ai demandé si elle se sentait bien, et j’ai bien senti qu’elle cachait son malaise. Elle n’a jamais accepté de communiquer avec moi, sachant pourtant que je savais.
A mon avis, l’ombre a fini par la vaincre. Ce n’est pas toujours le Bien qui l’emporte.



-11-

Valentin, employé municipal


Jamais je ne pourrai me consoler de sa mort, jamais. Je l’aimais, je l’aimais tant que cela me rongeait comme une maladie. Je n’ai jamais osé le lui dire, je suis trop timide. Puis je ne suis qu’un minable balayeur noir. Elle c’était une princesse, une fée ; je n’étais même pas digne de lui adresser la parole. En plus, je me disais qu’une fille comme elle ne pouvait pas être libre.

La première fois que je l’ai vue, c’était l’année dernière, quand j’ai commencé à travailler dans le quartier pour payer mes études en métropole. Je m’en souviens comme si c’était hier. Au départ je devais seulement travailler le mois d’août pour un remplacement d’été. Il faisait déjà chaud au petit matin. Je l’ai vue arriver de loin comme une vision surnaturelle : le soleil levant embrasait ses longs cheveux blonds-rouquins, ce qui lui faisait une véritable auréole d’icône. Elle était habillée à peine, juste une fine robe blanche, courte, que le contre-jour rendait transparente à mes yeux. J’étais en présence d’une apparition divine. C’est ce que j’ai pensé, sur le coup. J’ai arrêté de balayer et mon regard ne pouvait plus se détacher d’elle. Si bien que lorsqu’elle ne fut plus qu’à trois ou quatre mètres, elle a dû me voir figé, les yeux grands ouverts en train de la fixer. Sa seule réaction fut un grand sourire, un sourire d’une bonté palpable, d’une joie et d’une fraîcheur indicibles, d’une allégresse et d’une spontanéité charismatiques. Comme le sourire enchanteur d’un bébé, avec la maturité, la connaissance et la beauté d’une jeune femme en plus. Puis elle est passée.

Ce sourire, je l’ai pris comme un acte d’amour. Et je suis sûr que c’en était un. Mais moi je l’ai interprété et adapté à ma personne. Je lui ai prêté des intentions moins universelles que sa démarche devait l’être. Et même si je me suis aussitôt raisonné à ce propos, l’enchantement avait fait son chemin en mon cœur.
Depuis ce jour, je l’ai guettée, observée, et même - je l’avoue - suivie. Je l’ai vue parler à des animaux, chanter à des arbres.
Mais je n’ai jamais osé lui adresser la parole. Le vieux Joachim m’a pourtant encouragé à le faire. Il m’assurait que je ne serais pas mal reçu, mais c’était impensable.

Depuis, j’ai démissionné. Je ne peux plus travailler ici. Je serais incapable de passer le balai sur le sol qu’elle a foulé.
J’aurais l’impression d’effacer jusqu’au souvenir des traces qu’elle a laissées.



-12-

La “lettre” d’Ana
(traduite du serbo-croate)

Anniversaire de Karen dimanche, penser cadeau
Donner 5ème chant de sagesse à Doris
Rendre livre Merlin à Maud
Téléphoner à Maman
Epicerie: salade, fruits, noix, soja, thé, bougies
Passer préfecture
Copier cassette irlandaise Taliesin
Acheter caisse pour chat
Laver couette + rideau
Donner rêve pigeons du toit + cygnes du parc
Fleuriste: citronnier, clématite + cactus
Loyer vendredi
Garde Nath et Véra sortie école jeudi
Donner 7ème chant d’énergie au cèdre
1er chant sérénité au voisin
Pleine lune lundi
Appeler le ...

©2006 - Bloxode.com est un service gratuit de Lexode.com - Prévenir d'un abus - Conditions d'utilisation