Plan de la terrasse (clik pour agrandir)
RAM & LE SYSTEME D'
13 novembre 2000
Cet après-midi, Vincent va enfin recevoir ses nouveaux tablas, ceux que Ram a commandés à son propre fournisseur.
Pour le groupe, nous avons en effet besoin de percussions au son un peu plus professionnel, et ce ne sera pas du luxe de remplacer ceux sur lesquels il jouait jusqu'à maintenant.
Ram Chandra Sharma est notre "point de chute" à Bénarès: Vincent avait pris des cours de tabla chez lui lors de son premier voyage en Inde, ils avaient sympathisé et étaient restés en contact.
Ram est un peu fanfaron mais adorable. Il est issu d'une famille de la caste des Brahmanes, c'est à dire la caste supérieure. Tout le monde lui doit donc le respect.
Il vit avec son neveu qui accomplit l'essentiel des tâches ménagères, et son fils Ran-Dhir, qui a dix ans et joue déjà très bien des tablas. Ce gosse est très charmant et très sage, calme et studieux. Lorsqu'on passe un peu de temps chez Ram, Ran-Dhir est toujours en train d'apprendre ses leçons de hindi ou d'anglais, de faire ses exercices de maths, ou encore de travailler les tablas sous les imprécations hurlantes de son père, s'il n'est pas à l'école.
J'avais acheté à Paris, à toutes fins utiles, un flacon de parfum bon marché, sachant que ça pouvait éventuellement me servir tôt ou tard de monnaie d'échange. Finalement j'avais envie de faire un présent à Ram et le lui ai offert, en disant que c'était de Paris. Il en fut ravi!
C'est un très bel homme, avec une moustache et une brioche naissante. Il parle fort, sur le ton de quelqu'un qui n'est jamais contredit, avec une voix haut-perchée et nasale.
Il fume beaucoup de char's au shilum d'habitude, mais fait une pause en ce moment. Sa façon de prononcer l'anglais, comme tous les indiens, me déroute énormément, alors que Vincent qui est déjà venu comprend un peu mieux.
La mère de Ran-Dhir reste toujours au village familial dans l'état voisin du Bihar, où père et fils retournent une fois par mois avec des provisions qu'on ne trouve pas dans leur contrée perdue et isolée.
Aucune femme ne vit chez Ram mais je suppose qu'il a des aventures. Je sais qu'il a autrefois séduit l'ancienne compagne de Vincent, à l'insu de ce dernier, mais je me tais, car l'intéressée m'en a parlé autrefois en confidence. Ce n'est donc pas à moi de le lui annoncer.
C'est Ram qui nous a introduit auprès de Rajhan qui possède une maison à plusieurs étages et loue des chambres "chez l'habitant". C'est une formule qui ressemble à la "Guest-House" (gîte), mais en plus simple et intime.
Nous avons obtenu grâce à cette introduction un prix d'ami: 2500 roupees pour le mois, à deux, ce qui fait un peu moins de 400 francs.
Nous avons chacun notre espace dans une grande pièce (comme un faux-F2): deux chambres communiquantes sans porte au milieu, et qui donne sur une grande terrasse, toit de la maison.
La salle d'eau est à part avec les toilettes. L'eau est froide bien sûr, et il n'y a pas de pommeau au tuyau qui nous sert de douche, mais ça suffit bien.
Il n'y a qu'une autre chambre sur la terrasse, occupée par un Danois qui apprend le hindi et que nous voyons rarement, sa copine passe souvent le chercher. D'ici on aperçoit le Gange et une bonne partie de l'est de la ville.
Au dessus des chambres, une autre terrasse plus petite nous surplombe. On y a accès par quelques marches. On peut même passer sur encore une autre derrière.
Que d'espace et de quiétude (relative), au soleil ou sous les étoiles, loin des bruits de circulation et du grouillement humain et animal qui emplissent les rues plus bas.
(voir plan de la terrasse en haut de cet article)
La plupart des petits immeubles indiens comme celui que nous occupons est conçu de façon ingénieuse pour la communication et l'aération: chaque étage comporte un trou central, formant une fosse si on regarde d'en haut. Comme si on voulait laisser la place à un arbre de pousser.
Je constate à quel point incroyable tout fonctionne ici. Les indiens sont pratiques. je dirais même débrouillards, bricoleurs, simples et efficaces.
La plupart des objets utilitaires ou mécaniques ont l'air antique et délabré, mais tout fonctionne!
De la corde leur suffit souvent.
Ils ont beau aimer le kitch et les dorures, ils ne sont pas du genre à se prendre la tête à faire redresser une aile froissée sur un véhicule si ça ne l'empêche pas de rouler. Un grand nombre d'appareils vient de ce que les pays riches ne veulent plus parce qu'ils ont plus moderne, mais peut-être moins costaud justement.
Pas de problème. Les ventilateurs plafonniers doivent dater pour certains de la dernière guerre mondiale. Ils tournent parfois de travers avec des fils électriques un peu partout, non camouflés et aux raccords douteux, mais je n'en ai pas encore vu un seul en panne.
C'est le système indien, ce que je m'amuse à appeler le système D-prime. Ca me rappelle les dessins de ce bon vieux Albert Dubout, avec les foules de gens accumulés et tous ces objets bricolés à la ficelle de bric et de broc et qui fonctionnent on ne sait comment, défiant le bon sens.
Chez Ram, j'ai observé qu'à part l'épais tapis carré de 2m50 de côté qui sert à la fois de tapis de salon, de canapé (assis en tailleur dessus) et de table de salon, tout le reste est en hauteur au minimum à 20 cm du sol. Deux bancs longent deux murs et servent de tables-étagères, et un lit simple et un autre mur sont séparés par sa moto.
En cas d'inondation pendant la mousson, il suffit d'enlever le tapis et de patienter.
Ce qui m'a le plus amusé, c'est l'interphone à ouverture télécommandée de la maison de Rajhan.
Lui et sa famille habitent le deuxième étage, donc le milieu. Une cloche résonne lorsqu'on sonne en bas à l'extérieur. Le premier qui l'entend (ou réagit) tire aussitôt une vieille corde de chanvre qui pend à leur étage, descend le long de la fosse et passe au rez-de-chaussée dans un anneau au dessus de la porte d'entrée côté intérieur, et sa traction soulève tout simplement la targette retenant un des deux battants au sol.
Comme l'anneau n'est pas exactement au zénith de la porte mais en retrait dans le couloir, la traction tire le battant vers l'intérieur et entraîne le deuxième battant!
Juste une corde.
C'est magique, lorsqu'on arrive à la maison, qu'on sonne, et qu'on voit cette vieille porte en bois s'ouvrir en écartant toute seule ses deux battants!
C'est ça le système D'.

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