Je suis à l'extrême droite. Photo par Vincent Crépin (clik sur l'image pour l'agrandir)
DELHI: L'INDE URBAINE
10 novembre 2000
Delhi, la deuxième nuit dans cette minuscule chambre d'hôtel, le Kiran Guest House, à 200 roupies la nuit.
Il est 3h du matin et je n'ai pas sommeil. J'ai éteint le grand ventilo plafonnier qui est si bas et si puissant qu'il me gêne. Il fait donc très chaud.
Le vacarme du Main Bazar de Paharganj s'est enfin éteint comme à regret depuis une heure. Seuls quelques moteurs isolés pétaradent et s'éloignent au coeur de ce quartier miteux et célèbre ; ou ce sont les chiens qui piquent de temps en temps leur crise d'aboiements de dix minutes.
A part ça le silence enfin.
Même le fan de variétés hindies (Boollywood) dort et laisse l'hôtel enfin tranquille.
Mais si on écoute mieux ce silence, on se rend vite compte qu'il est presque assourdissant.
Il relève du bourdonnement, du grondement diffus de la formidable cité qui nous entoure.
Comme si la chambre était au dessus d'un cloaqueux sous-sol où une chaudière à l'ancienne fonctionnait sans arrêt. Une pollution sonore traduisant auditivement la pollution de l'atmosphère même.
Delhi serait en effet la ville la plus polluée au monde. Passer une journée dans ses rues équivaut à fumer vingt cigarettes, dit-on, et il est carrément déconseillé aux asthmatiques d'y séjourner.
Le silence assourdissant n'est qu'une moindre des dualités paradoxales de cet endroit qui bascule entre sérénité et anarchie, entre harmonie et chaos, entre senteurs d'épices, d'encens et cette fameuse odeur rance de gant humide, entre passé et avenir:
ici et là, maintenant.
Vincent et moi n'avons pas perdu de temps pour nous adapter, acheter des vêtements et chaussures de circonstance. Puis nous sommes allé donner des nouvelles par Email et avons envoyé des cartes postales, réservé nos billets de train pour Bénarès (la réservation est ici obligatoire). Le départ est prévu (mais ici prévoir est un grand mot) aujourd'hui à 16h15 et l'arrivée à 4h50. Presque douze heures de trajet pour moins de huit cents kilomètres.
Vincent a commencé à prendre quelques photos et moi quelques sons sur le MiniDisc.
J'ai pu changer mes francs en roupees mais les dépenses vont trop vite, 1400 roupees en deux jours, ce qui fait plus de cent francs par jour. A ce rythme dépensier, je ne tiendrai pas la moitié d'un mois. Mais ce sont les premiers jours, avec l'engouement qui en résulte...
La plupart des Français que nous rencontrons va au Népal. Sinon ça grouille de japonais: ils doivent à coup sûr débarquer par dizaines d'avions par jour. Puis armés de leur inévitables appareils photos et camescopes, ils fixent la réalité dans leur boîte à souvenir plutôt que de la vivre pleinement ; ils se shootent mutuellement, dans des poses figées et standard.
Les lieux-cyber sont aussi leur domaine. Lorsque nous y étions, seuls nos yeux n'étaient pas bridés, nos cheveux pas teintés et nos écrans pas couverts d'idéogrammes.
"Remarque, ils sont plus près, eux." me dit Vincent, et moi de me demander si je ne deviens pas raciste ou au moins japoniphobe en rétorquant: "Mais pas à Paris".
Un couple de Français, Caroline et Tang, nous ont invités à venir à leur hôtel, le Hare Rama, pour fumer et manger au restaurant sur la terrasse.
Incroyable: pas de clients indiens chez eux, que des touristes occidentaux, japonais bien sûr, israéliens et américains, dont certains passent la totalité de leur séjour là: dans ce bâtiment plutôt propre avec des WC-cuvettes, signe de luxe, et des chambres qui relèguent les nôtres au stade de squatt infâme. Tous les deux partent aussi pour Bénarès, puis le Népal.
Cet après-midi, nous avons erré dans les petites ruelles où la vie grouille à l'abri des yeux étrangers.
Personne de blanc ne s'aventure là, cela se voit tout de suite. C'est l'envers du décor du Main Bazar, la réalité cachée du quartier de Paharganj: une espèce de bidonville en dur, au coeur même de la capitale: la misère est surtout là, celle dont on nous a rebattu les oreilles et dont ceux qui ne connaissent pas l'Inde font un tel cliché.
Nous découvrirons à quel point c'en est un.
Là nous ne subissons pas les incessants rabattages, baratins, mendicité et sollicitations de tous poils, et pour deux raisons: les arnaqueurs et autres 'walla' sont tous au travail sur l'allée de Main Bazar, deuxièmement ceux qui restent là travaillent ou jouent.
Mais tous sourient.
Cette constatation me fait l'effet d'une libération, d'un allègement. Ces gens ne nous envient pas.
Ils sont plus riches que nous.
C'est là que commence mon vrai séjour en Inde.

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