MON JOURNAL DE VOYAGE
A BENARES
PARIS-KARACHI
7 novembre 2000
Après la vie de galère dans le sud de la France, à tourner pour des kopecks avec le groupe, pour des concerts de festival de soutien au Tibet ou des 'festivals de l'été' de la campagne profonde, sous-équipés en matériel de scène, nous sommes montés à la capitale, enfin munis de nos billets d'avion pour New Delhi.
Le contraste brutal des quelques jours que nous avons passé à Paris fut une réelle épreuve ; morale et physique.
Et financière. L'empire du snobisme, du superficiel, de l'indifférence affairée, de l'individualisme et du stress.
Je crois que c'est le luxe qui nous a le plus heurté. Le luxe irréel qui s'étale sur notre chemin de retour de l'ambassade indienne dans le XVIème, derrière les grilles à code et leurs portails séculaires télécommandés, le long des limousines à chauffeur ringard guettant leur fragile maître grabataire alors qu'une famille nombreuse y rentrerait.
Le luxe ridicule de ces magasins du Faubourg St Honoré où les cravates, les sous-vêtements, les robes et les costumes se disputent le plus mauvais goût comme les prix les plus élevés.
Et plus nous nous rapprochions du Louvre, plus les magasins sous-titraient en japonais bien sûr. Ces faux-tographes fanatiques sont certainement les pigeons les plus juteux de la planète.
Bref après le sud profond, Paris nous a révolté, agressé, comme un chien qui mord au moment où on le fuit. Et nous avons enfin réussi à fuir.
Aéroport Charles de Gaulle, dernière excroissance de verre et de métal de la cité mégalopole, dernier ergot arrogant du coq français avant notre envol, celui qui dégueule du Channel 5 sur la fange qu'il foule pour en masquer les effluves nauséabonds.
Nous arrivons à l'aéroport à 19h, accomplissant les dernières formalités en cinquante minutes et appelons nos compagnes respectives éplorées.
Nous rejoignons comme prévu l'aire d'embarquement de la Pakistan Airlines , le "satellite" 4, et attendons.
Le vol était prévu à 21h20, nous décollerons à 23h15. C'est le premier indice du changement d'univers que nous allons connaître, et pas le moindre.
Car les Pakistanais, à l'instar des Indiens ou encore des Africains, ont un mode de fonctionnement approximatif, voire anarchique.
Mais il compensent par la foi. Par exemple avant le décollage, on a droit à la prière. Rassurant!
Mais le vol se passe bien.
Après une nuit blanche et une brève escale à Islamabad où nous n'avons pas été autorisés à mettre le nez dehors, nous atterrissons enfin à Karachi, la grande ville pakistanaise.
En sortant de l'avion, je sens la différence d'atmosphère: un air étonnamment chaud au parfum de gant humide et rance.
Un bus étonnamment propre et moderne nous emmène au Midway House Hotel, l'hôtel de la Pakistan I.A.
A première vue, ça en jette. Un luxe inattendu, mais bon: nous sommes en transit malgré nous pour vingt-quatre heures, et tous nos frais sont théoriquement pris en charge par la compagnie.
Mais il y a un petit problème: les pourboires. En effet, il faut en donner à tout bout de champ, et pour le moindre service, et nous ne l'avions pas prévu et ne possédons aucune monnaie locale, ni même encore de rupies indiennes.
Ils ont l'air de le prendre très mal. Comment leur expliquer? Comment pourraient-ils seulement croire que chez nous nous sommes des pauvres fauchés? Pour eux un blanc ne peut tout simplement pas l'être.
Ca commence tout de suite avant même de rentrer dans l'hôtel: l'"assistant" du chauffeur de bus m'explique que nous devons donner absolument quelque chose au chauffeur.
Je suppose que la plupart des touristes n'envisagent même pas l'éventualité de refuser.
J'explique au type que nous n'avons rien, pas d'argent, désolé, et je sors du bus. Regards noirs, mutisme, puis apparemment briefing discret à un employé de l'hôtel.
A l'hôtel nous avons beau demander à être ensemble, nous recevons chacun une chambre, la 306 et la 307. Grandes chambres luxueuses avec WC et douche privatifs, télé couleur Philips et air conditionné!
Evidemment il faut donner un pourboire aux types qui nous ont accompagné à l'étage. Je réitère mes explications, mais rien à faire, ils tendent la main et ne lâchent pas. Il est évident pour eux que des "Parisiens" - car c'est ce que nous sommes à leurs yeux - sont pleins aux as ou au moins plumables un minimum.
"We accept money from Paris" Ok je sors mon porte-monnaie: 4 francs 70. Je lui donne 1F70 et lui montre la pièce de 2F que je destine au chauffeur demain matin.
Regard noir, mais ça passe, surtout que Vincent sort les quelques roupies de son premier voyage dont il s'était muni.
Enfin seuls! Nous analysons la situation: pour nous c'est le petit matin, mais ici c'est le début d'après-midi. Nous voulions peut-être visiter Karachi, mais vu la route pour aller en ville, le nombre de pourboires à payer, plus le taxi aller-retour, nous préférons rester nous reposer. On apprend d'ailleurs qu'on nous aurait escorté!
En fait nous sommes un peu dans une prison dorée (avec quelques blattes sur les dorures). Un type monte la garde en permanence dans le couloir de l'étage, les fenêtres des chambres ne s'ouvrent pas, de plus lorsque nous descendons dans la salle de réception, on nous assaille de questions, et pour combler le tout les autorités ont conservé nos passeports.
Bref nous nous contentons de manger, de dormir, et de prendre des douches.
Vivement demain l'envol pour l'Inde, où au moins nous serons libres.

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