CHAPITRE V
Fusion et confusion
Fusion et confusion
Ils m’ont mis en prison, parce que je suis l’étranger, l’intrus.
Vertu de l’épreuve, expérience de l’humilité.
Ils l’ignorent, mais au lieu de m’abaisser, ils m’ont grandi, car c’est là, paradoxalement, que j’ai réalisé que j’entretiendrai toujours envers et contre tout cette flamme de joie et d’amour en mon cœur.
Elle me permet d’appréhender avec plus d’acuité la chance miraculeuse qui m’est donnée de vivre, d’être né humain au milieu de l’infini, infime partie du grand tout,
lien entre le microcosme et le macrocosme, entre l’ombre et la lumière,
entre la matière et l’esprit, entre le corps et l’âme, entre la poussière et le divin.
Même au fond d’un cachot.
M. Lémak - L’Oriental
Vertu de l’épreuve, expérience de l’humilité.
Ils l’ignorent, mais au lieu de m’abaisser, ils m’ont grandi, car c’est là, paradoxalement, que j’ai réalisé que j’entretiendrai toujours envers et contre tout cette flamme de joie et d’amour en mon cœur.
Elle me permet d’appréhender avec plus d’acuité la chance miraculeuse qui m’est donnée de vivre, d’être né humain au milieu de l’infini, infime partie du grand tout,
lien entre le microcosme et le macrocosme, entre l’ombre et la lumière,
entre la matière et l’esprit, entre le corps et l’âme, entre la poussière et le divin.
Même au fond d’un cachot.
M. Lémak - L’Oriental
-1-
Blake Ammer et Léo Kilman ne furent alors plus qu’une personne, mais avec deux corps. Nos deux esprits avaient fusionné, et on ne pouvait même plus parler de télépathie ou d’empathie, ces stades étaient dépassés et avaient laissé place à une symbiose parfaite. Chacun de nous deux avait été enrichi des expériences passées de l’autre, et l’addition donnait en quelque sorte un nouveau personnage à deux corps, plus expérimenté et plus sage, ou la réunion des deux moitiés d’un personnage ubiquiste qui n’avaient jamais pu se réunir.
Je pouvais passer une journée à me promener en montagne, et en même temps spéculer à New York et gérer mes affaires. Mon esprit pouvait se concentrer sur deux événements simultanés, quels qu’ils soient, plus facilement que n’importe qui. Les deux cerveaux servaient la même âme, comme en quelque sorte les fourmis d’une même fourmilière, ou une paire d’ordinateurs branchée au même serveur.
En une journée, je pouvais accomplir deux fois plus de choses. Et c’est ainsi qu’en cinq ans de voyages dans le monde entier, j’accumulai une expérience de “dix ans”, riches de rencontres et d’aventures de toutes sortes. J’en avais d’ailleurs profité pour aller faire ma petite enquête sur mes origines, d’Allemagne jusqu’en Syrie, et (simultanément) de Turquie en Grèce, puis en France. Mais aucun nouvel indice ne pouvait expliquer ou justifier la coïncidence: tout était conforme, aucune trace de falsification.
Seule une astrologue m’affirma que nous étions ce qu’elle appellait des jumeaux astraux, nés exactement au même moment, plus précisément même que des vrais jumeaux qui voient le jour à quelques secondes d’écart, et que notre thème astral, notre personnalité et notre destin ne pouvaient être qu’absolument identiques. D’après elle, de nombreuses personnes ont quelque part dans le monde un jumeau astral. Cela n’expliquait pas la ressemblance extraordinaire entre “mes” deux corps, et l’unité symbiotique de “mon” âme duale.
J’étais devenu une sorte de Janus bifrons, qui pouvait regarder dans deux directions à la fois ; un double explorateur, avide et passionné: lorsque j’explorais la partie brésilienne de la forêt amazonienne comprise entre le Venezuela et la Guyane, circulant la plupart du temps sur des cordes à des dizaines de mètres du sol et assailli par les insectes et la chaleur humide, j’expérimentais en même temps la conduite de chiens de traîneaux à Seward en Alaska, une presqu’île à l’Ouest d’Anchorage.
Lorsque j’assistais aux début du Reggae à Kingston en Jamaïque, je profitais en même temps de la sérénité, de la douce quiétude qui régnait alors au bord du Gange, à Bénarès en Inde, avant que ces lieux ne soient pris d’assaut par les hordes de touristes hippies.
Il en était de même pour les aventures amoureuses qui jalonnèrent ces années de voyage. Le sida n’existait pas à l’époque, et ma double vie sexuelle fut très éclectique, ne serait-ce que d’un point de vue ethnographique. J’ai pu matérialiser un grand nombre de fantasmes, par exemple celui qui dans ma situation allait de soi: le triolisme entre une femme et mes deux symbiotes. J’ai même poussé le vice expérimental jusqu’à faire l’amour avec mon autre moi-même, estimant que cette expérience unique méritait d’être tentée et relevait plus de l’onanisme que d’une vraie homosexualité.
Ce en quoi je me trompai d’ailleurs.
-2-
“Hugo! Hugo ? Réveille-toi mon chéri, Papa arrive, et c’est sûr cette fois!
-- Mmh, je dormais pas, je me reposais, c’est tout.”
Hugo avait horreur qu’on le voit en train de dormir, il aimait maîtriser l’image qu’il donnait de lui-même, et le fait qu’on puisse le regarder en train de dormir, (peut-être la bouche ouverte) vulnérable et sûrement ridicule, lui était insupportable.
L’aéroport grouillait de monde, et le coin réservé à l’attente ressemblait presque à un camping: tous les sièges étaient occupés par des gens qui dormaient, pour certains la tête couverte d’un vêtement ou d’un journal pour s’abriter de la lumière au néon.
La plupart attendait comme eux l’arrivée du vol 610 annoncé avec un retard d’une heure, et cela faisait une heure vingt.
Tout le monde se bougeait maintenant, suite à la seconde annonce au micro dont Hugo n’avait pas entendu la première. Il avait des fourmis dans les jambes et au coude gauche, d’avoir dormi en chien de fusil sur le siège en plastique.
“Maman, tu crois qu’il aura toujours sa barbe ?
-- Oh, je suppose, pourquoi ?
-- Chaipas”
La dernière fois qu’Alain Bertie était rentré d’un lointain reportage, c’était imberbe, à cause d’une saleté à la peau attrapée au Liban. C’était la seule fois où Hugo l’avait vu sans sa barbe, et il n’avait pas aimé, mais alors pas du tout.
Une foule avide et impatiente était soudainement apparue, comme par magie, devant la porte 4. Plusieurs équipes de journalistes étaient prêtes, à l’affût. Hugo et sa mère s’y rendirent à leur tour, suivis par les autres campeurs à moitié réveillés du hall d’attente. Les voyageurs commencèrent à surgir des battants spéciaux à hublots qu’on apercevait derrière les vitres de la porte 4, puis débouchèrent enfin dans le hall.
Hugo était partagé en une multitude d’émotions dont deux prédominaient: l’impatience poussée au paroxysme, et le trac. Soudain, il vit son père (avec sa barbe bien en place) et se retrouva dans ses bras forts, qui le pressèrent contre lui. C’était enfin lui qui était là, son papa, avec sa même odeur bien à lui, mélange de tabac et d’eau de Cologne, sa barbe piquante mais rassurante, et son éternel boîtier Leica en bandoulière, dans sa housse en cuir. Les éclairs des flashs fusaient de toutes parts.
“Papa, je veux plus que tu partes, dit-il dans un sanglot de joie et de soulagement.
-- Il le faudra bien pourtant, mon garçon, et il ne faudra pas te tromper de quête.”
Son père était devenu Lémak, il se débattit et tomba de ses bras, tomba, tomba et tomba encore, et encore...
-3-
Hugo émergea de sa torpeur avec une sorte de gueule de bois lui martelant le crâne. D’une main, il constata une bonne bosse en haut à gauche du front. Son bras gauche le lançait aussi au niveau du coude. Il avait dû s’assoupir, sonné par la chute. Son corps entier était ankylosé et il ne put se relever tout de suite. Son estomac le torturait d’un creux vengeur, lui faisant payer sa négligence. En effet, il n’avait pas pris le temps de grignoter avec Eddy durant leur guet. A présent, il mourait de faim et de froid.
Il toussota. Quelque chose n’allait pas.
C’était trop calme, trop silencieux, trop sombre... La nuit déjà. Un frisson le parcourut en une vague partant de la nuque, passant par le dos, et lui serrant les testicules.
Il ne pleut plus! Combien de temps suis-je resté dans le coltard ?
Il regarda sa montre et ne put distinguer l’heure. Théoriquement, son briquet était toujours à sa place, dans une des innombrables poches de sa veste. Il l’en sortait peu depuis qu’il avait arrêté de fumer, en 95. Il appuya sur la tête du toucan, le bec s’ouvrit et la flamme en surgit. Il put ainsi voir à sa montre: 20h12!
Six heures d’inconscience! Combien de temps Eddy a-t-il pu m’attendre ?
Il se releva péniblement, souffrant de tout son être, trébuchant sur les rondins humides. Il émergea enfin de la niche à bois, sous le ciel constellé. La lune n’était pas tout-à-fait pleine, mais son halo était magnifique. Trois mètres au dessus de lui, le balcon découpait la Voie lactée d’une noire avancée géométrique, comme une insulte à la beauté vaste et froide de la voûte étoilée. Une insulte à son assurance, aussi.
J’ai multiplié les imprudences, et j’ai eu malgré tout beaucoup de chance. De ne pas avoir été surpris, d’abord ; d’autre part de ne pas être tombé sur le muret en ciment, ou sur du bois hérissé de branches taillées... Une chance aussi que j’aie laissé cette fois mon appareil dans le coffre de la voiture.
Il se dirigea vers la clôture, en claudiquant un peu. Il vérifia d’un coup d’œil que personne ne l’observait là-haut. Les lumières étaient éteintes et le rideau de droite toujours à moitié tiré. Il traversa la terrasse sur la gauche jusqu’à la clôture, qu’il escalada et enjamba, pour atterrir dans un fossé plein de boue.
Par acquis de conscience, il fit le tour de la propriété jusqu’aux amandiers, afin de jeter un coup d’œil sur l’endroit où Eddy avait fait le guet. Il n’était plus là, bien sûr, mais il avait préféré vérifier. Il en profita également pour chercher une éventuelle lumière ou présence de ce côté de la maison. Rien, pas même la 205.
Il retourna enfin à la voiture, les jambes lourdes, au sens propre (façon de parler!) comme au figuré.
Son souci prioritaire à présent consistait dans l’ordre à se laver, manger, et dormir dans un bon lit.
-4-
Eddy Muller n’avait pas de phobie particulière, si ce n’est qu’il n’avait jamais supporté d’être enfermé dans un lieu étroit. Sans se considérer vraiment comme claustrophobe, car il pouvait prendre un ascenseur, passer dans un tunnel ou choisir un bon crû dans une cave, son seuil de tolérance à l’enfermement était néanmoins beaucoup plus faible que la moyenne. Et il savait parfaitement d’où cela venait.
A l’âge de cinq ans, l’ignoble Mademoiselle Braun (à qui son père le confiait lorsqu’il s’absentait quelques jours pour son travail), vague tante de feu sa maman, le confinait dans le cagibi pour une heure ou deux à la moindre incartade, au moindre manquement à ses règles.
Mademoiselle Braun n’avait qu’un centre d’intérêt: Jésus. Elle ne lisait que la Bible et le Pélerin, et ne supportait ni la saleté, ni la désobéissance, ni la décadence, qu’elle voyait en tout... en fait elle ne supportait pas grand chose.
Il faut dire que depuis la rédaction de la Bible, les mœurs avaient bien changé dans le monde. C’est ce que lui avait dit le père d’Eddy un jour où elle essayait de convaincre le garçon de la nécessité d’appliquer à la lettre les préceptes du saint bouquin, voire de s’inscrire au catéchisme, comme tant d’enfants bien élevés. Il avait même ajouté: “Je m’efforce de respecter vos convictions, alors faites de même envers nous”.
-- Vos convictions, avait-elle rétorqué, dites plutôt vos non-convictions! Les appâts du démon sont bien plus tentants, et il vous est beaucoup plus confortable d’y céder, mais cet enfant peut encore être sauvé, même malgré lui.
-- Ce qui peut le sauver, c’est de lui laisser son libre-arbitre, pas de le conditionner dans une foi rétrograde et sectaire.
-- Sectaire ? Sachez que Sa Sainteté le Pape lui-même condamne les sectes, et...
-- Qu’est-ce que le christianisme sinon une secte qui a réussi ? Mais n’entamons pas un débat maintenant, je vous paye pour vous occuper d’Eddy, et non pour le convertir.”
Eddy se délectait lorsque son père remettait en place “la vieille bigote”, comme il la surnommait quand ils discutaient entre grands.
Un jour, elle l’avait enfermé dans le cagibi toute l’après-midi pour avoir un peu joué au docteur avec Clémentine Meyer, la fille des voisins. Eddy avait eu beau crier, taper à la porte et pleurer des heures durant, la vieille bigote avait tenu bon. A son retour le lendemain, le père d’Eddy, informé par les Meyer, lui avait passé un savon et l’avait congédiée enfin. Elle partit pour ne jamais revenir, en déclarant à qui voulait l’entendre que c’était à cause de gens comme eux que le laïcisme, la dépravation, le laxisme et la gauche allaient prendre le pouvoir dans le monde.
Le fait est que deux mois plus tard, Mitterrand était élu président des Français, et que monsieur Muller n’y était pour rien.
Eddy s’efforça de chasser tous ces souvenirs, car tout recommençait, et cette fois c’était plus sérieux: il était enfermé dans une cave, à coup sûr celle des Kamel (le labo de faux monnayeurs extra-terrestres), en punition cette fois pour sa curiosité et son imprudence. Il devait réfléchir à la situation présente et non ressasser son enfance.
Deux heures déjà qu’il avait émergé de sa torpeur sur un lit de camp humide. Deux heures à crier, à taper contre la porte, à pester contre les Kamel, surtout Ambre, contre Hugo et contre lui-même.
Qu’allait-on faire de lui ? S’ils prenaient le risque de le relâcher à présent, il pouvait prévenir la police. Alors quoi ? Allaient-ils le tuer ? ou le droguer, comme Selim ?
Car l’écrivain était là lui aussi, allongé sans bouger sur un vieux canapé-lit, contre le mur opposé au sien. Pas moyen de le réveiller. Il avait tout essayé, les cris, les gifles, les pincements ; son état ressemblait plus au coma qu’au sommeil. Hugo avait donc vu juste sur un point: Selim n’était pas parti et semblait prisonnier des deux autres (ou de l’autre).
Eddy, la tempe gauche encore douloureuse, avait du mal à ordonner toutes ses idées. Il devait trouver un moyen de sortir de là, et devait se concentrer sur cet objectif. La cave ne devait pas excéder vingt mètres carrés, plus un recoin sans porte aménagé d’un WC à la turque et d’un lavabo. Un soupirail perçait en hauteur le mur du fond, et aucune issue n’était possible de ce côté, à cause de trois barreaux hors d’atteinte derrière lesquels une vitre armée et poussiéreuse empêchait toute communication avec l’extérieur, où d’ailleurs il faisait nuit. A l’opposé, la porte métallique rouillée. La serrure manquait, et par le trou passait une grosse chaîne fermée à l’extérieur.
A gauche de la porte, des étagères garnies de boîtes de conserve, de paquets de bougies, de bobines de super huit, de couverts en fer blanc et de piles d’assiettes, de boîte de puzzle, et d’un bric-à-brac innommable et inutile.
Il ouvrit une boîte de haricots à l’aide d’un tournevis et les mangea tels quel, à la lumière de quelques bougies.
Berk, c’est pas Baumanière! Ce tournevis était peut-être une bonne trouvaille, même s’il n’était pas assez costaud pour briser la chaîne.
20h12. J’ai pas envie de passer la nuit enfermé ici avec ce légume barbu. Il doit bien y avoir un moyen de casser cette saloperie de chaîne.
Il entreprit une fouille minutieuse de la cave.
-5-
Extrait du journal de bord d’Alain Bertie:
“16 juin 91. Nous sommes tombés dans une embuscade à la grenade, à 20 km au nord-est de Sakakah.
Sami est mort sur le coup lorsque la jeep s’est retournée. Le volant a dû lui écraser la cage thoracique. Je ne me le pardonnerai jamais: c’est moi qui l’ai embarqué dans ce reportage, avec mes ambitions de Pulitzer, et en jouant sur les siennes, qui étaient exactement les mêmes. Avec sa prose et mes photos, je suis convaincu que nous avions nos chances, si seulement ces soldats nous avaient laissé nous présenter, nous expliquer.
Notre guide y est passé aussi, mais après d’atroces tortures. Sami n’étant plus là pour me traduire les conversations, je n’ai pas compris grand chose, mais il était évident qu’on l’accusait de traîtrise envers l’Islam.
Un commando d’intégristes convaincus que Saddam a encore ses chances.
Je me retrouve ainsi prisonnier dans leur repaire, un réseau de cavernes à moitié aménagées, humides et peu éclairées ; juste une torche derrière les barreaux de ma cellule, dans le couloir.
Leur chef, El Assad, parle français, il m’a dit qu’il viendrait plus tard me poser des questions, et que ma vie dépendrait des réponses. Ce type a l’air cinglé. De lui se dégage un charisme malsain. J’ai l’impression de l’avoir déjà rencontré.
17 juin 91. On m’a rendu mon Leica... vide! Le chef est venu me voir et m’a tout de suite appelé par mon nom. Je lui ai demandé si nous nous étions déjà rencontrés. Il m’a alors rappelé notre rencontre dans le sud de la France, dans cette petite vallée hérissée de rochers aux formes délirantes près d’Arles, aux Baux-de-Provence. J’y avais été accueilli par son frère, avec qui j’avais collaboré par la suite pour l’Aurore, et surtout, je m’étais lié en secret avec leur jeune sœur, Amber, pour qui j’ai failli renoncer à mes voyages pour la Quête. J’y avais passé quelques jours pour prendre des photos, et avais séjourné dans leur propriété. Déjà à cette époque, il inspirait la méfiance. Tout cela est lointain, c’était sept ans avant mon mariage, ce qui fait donc vingt-huit ans!
Pourtant la mémoire d’El Assad est aussi incroyable que les circonstances de cette deuxième rencontre: il se souvient de tout, et m’a même rappelé certaines des théories que j’avais débattues avec son frère, comme si c’eut été avec lui-même.
Il m’a alors posé un grand nombre de questions relatives aux forces israéliennes, aux tactiques américaines, aux intentions françaises ; avais-je vu des déploiements d’hommes ou de matériel sur mon chemin depuis l’ouest, comment avais-je rencontré le guide, n’étais-je pas plutôt un espion officieux, etc...
Je n’ai pas eu de peine à lui répondre la vérité, car je ne sais absolument rien, je n’ai rien vu de spécial. Je lui ai expliqué que je suis venu prendre des photos, que je suis neutre en tant que journaliste, et que s’il m’autorisait à faire un reportage sur leurs conditions de vie ici, sur leur guérilla désespérée, je ne révélerai rien pouvant les compromettre. Il a bien vu ma carte de presse. Mais il ne veut rien entendre: je ne suis à ses yeux qu’un chien de chrétien à la solde des Américains et des Israéliens et qui, de plus, a osé le déshonorer dans le passé en abusant de sa sœur.
Il l’a donc appris. J’ignore le sort qu’il me réserve, et si sa décision sera plus motivée par la rancune personnelle ou par la situation de guerre.
On m’a enfin apporté à manger (du mouton dans du pain) et je sens que je vais dormir comme une masse.
20 juin 91 (ou 21?). J’ignore s’ils comptent me garder comme prisonnier politique, ou plutôt comme un otage, une monnaie d’échange, mais je doute qu’ils aient l’intention de me tuer. Ils savent que je ne peux pas les renseigner et auraient déjà pu me supprimer s’ils le voulaient. On m’a sorti de ma cellule, sans ménagement, puis on m’a enfermé dans une caisse pourvue de barreaux sur un côté, comme celles où l’on met les fauves qu’on destine aux zoos, ce qui me permet de respirer et de regarder à l’extérieur. Mais il n’y a pas grand chose à voir, sinon trois autres caisses semblables, alignées contre la cloison du camion dans lequel on nous transporte. Je suis très à l’étroit pour écrire, mais c’est le seul lien avec la civilisation qui me reste.
Plus tard. Dans la caisse en face de la mienne repose le corps du frère du chef, Selim. Malgré la barbe et la corpulence, je suis certain que c’est lui. Il est trop inerte pour dormir, et trop “frais” pour être mort. On dirait qu’il est dans le coma.
Amber serait-elle là, elle aussi ? Est-ce elle qui prépare ces espèces de kébabs ?
Deux heures qu’on roule, et rien ne change. Par l’arrière du camion, je ne vois défiler que cet éternel paysage désertique ocre et gris, qui mériterait bien une série de clichés, et où les ombres se rétrécissent peu à peu. La chaleur écrase tout et mes lèvres sont fendues par les gerçures.
C’est la fin de matinée, et nous roulons vers le sud-ouest.”
Le journal commencé le 21 mai s’interrompait ainsi, un mois plus tard, comme s’il avait été confisqué, ou comme s’il était arrivé quelque chose à son auteur. Après ce passage, il ne restait que des pages blanches.
En pleurant, Hugo referma le vieux carnet rouge à spirales. Ces trois dernières dates lui révélaient enfin ce qui s’était passé, et non seulement que son père n’était pas mort le jour de sa disparition, mais aussi que cette disparition était liée à El Assad, alias Lion.
Jamais il n’aurait soupçonné qu’Alain Bertie eût tenu un journal s’il ne l’avait trouvé par hasard chez les Kamel. On pouvait en effet considérer que c’était le fait du hasard puisque ce n’était pas au départ le but de sa ... quête (le “Ne te trompe pas de quête” commençait à prendre une dimension nouvelle, qu’il avait quelque part pressentie).
Six ans auparavant, Hugo était allé sur les lieux de cette fameuse embuscade, fermement décidé à découvrir ce qui était advenu de son père, se refusant d’admettre sa mort. En vain. Il n’avait trouvé aucune piste, aucune trace, pas même une carcasse de jeep. Sa thèse selon laquelle les deux journalistes avaient pu survivre n’avait été prise au sérieux par aucun de ses interlocuteurs, et lui-même avait dû se ranger plus tard à l’opinion générale et officielle à la fin de la guerre, lorsque la liste de tous les prisonniers des Irakiens avaient été connue et qu’Alain Bertie et Samir Belkacem n’y figuraient pas.
La presse française leur rendit un bref hommage en octobre, il fut lui-même interviewé pour un journal télévisé, peu après la mort de sa mère.
Il avait alors vingt ans.
Mais voilà qu’aujourd’hui ce journal intime remettait tout en question. L’homme qui savait tout, le responsable, était presque à sa portée. A présent il fallait l’affronter, que ce soit sous une apparence ou une autre.
C’était, oui, son ultime espoir, sa vraie quête à présent. Et c’était Selim qui l’avait mis sur cette voie. Pourquoi ?
L’enveloppe au nom de A. Bertie contenait, outre ce carnet, deux autres éléments: une clef et une coupure de journal (inidentifiable, mais cela ressemblait fortement au Monde) intitulée “Arabie Saoudite: aucun espoir de retrouver les deux journalistes français disparus”.
Il parcourut l’article qui ne lui apprit rien qu’il ne savait déjà.
Il rangea le tout dans la poche intérieure de sa veste, d’où il sortit son chéquier pour régler la note de son repas. Il avait pris des lasagnes aux aubergines à la Dame Jeanne, restaurant au cœur d’Arles où l’on servait également une excellente paëlla.
En sortant, il se retrouva balayé par un froid mistral d’automne. Le point photo ne fermait pas entre midi et deux et il avait juste le temps d’y passer et de rentrer aux Baux avant 14h. Il aurait pu s’en occuper le matin-même, mais il s’était réveillé trop tard et trop affamé. Eddy terminait bientôt son service et Hugo était impatient de savoir comment tout s’était passé de son côté.
Il passa par la place du Forum qu’il connaissait bien pour y avoir passé quelques soirées d’été lors des rencontres internationales de la photo. La statue de Frédéric Mistral dominait la place, seule présence stable et immobile dans les tourmentes de son homonyme de vent, indifférent à la sarabande des feuilles mortes et à la danse sage des platanes alentour. Puis il traversa la place de la République où trônait l’obélisque (moins beau que celui de la Concorde), et arriva au point photo où il obtint enfin ses clichés.
Il n’avait plus grand espoir quant à leur utilité, car les deux pièces qu’il avait mitraillées la première fois, il les avaient visitées la veille.
Pourtant, ces photos relançaient tout le mystère...
-6-
Hugo dut se rendre à l’évidence: Eddy avait disparu.
Il n’était pas venu travailler ce matin, personne ne l’avait vu, et il n’était pas dans son bungalow. ça commençait à mal tourner, et s’il était arrivé quelque chose au jeune Alsacien, il en était responsable.
Devait-il prévenir la police ?
Théoriquement oui, mais cela revenait à tout raconter, même sa “visite” à la maison des Kamel. S’il devait encore régler cette affaire par lui-même, c’était dès aujourd’hui.
Il sentait une colère de révolte et de frustration monter en lui. Mais avant de passer à l’action - à laquelle, d’ailleurs, sinon coincer Lion ? - il devait d’abord récapituler les événements et la situation.
Bon, récapitulons méthodiquement.
Alain Bertie rencontre les Kamel en 1963 au Val d’Enfer. Ils sont bien trois personnes distinctes. Il sympathise avec Selim, a une liaison secrète avec Ambre, mais sent une animosité de la part de Lion. Ils ont tous entre vingt et vingt-cinq ans à l’époque, sauf Ambre qui doit être plus jeune. Lion garde-t-il sa rancune en réserve ?
En 71 (date de naissance d’Hugo), Alain et Selim se rencontrent à nouveau, pour la sortie de l’Ultime Quête, le chef d’œuvre du premier, et où la photo du second figure. Que s’est-il passé alors ? a-t-il revu Ambre ? et Lion ? ou la passation de l’album s’est-elle faite par correspondance ? Pas moyen de le savoir, car Bertie n’évoque rien à ce propos dans son journal.
Ensuite, encore vingt ans après, nouvelle rencontre - fortuite celle-là - entre Alain et Lion en 91. La capture, l’emprisonnement, l’interrogatoire, puis le transfert vers où ?
A noter, se dit Hugo, que Lion à cette époque se souvenait de discussions qu’il n’avait pas tenues, vieilles de vingt-huit ans, il s’en souvenait “comme si c’était lui-même”. Pourtant, à la fin du journal de bord, apparition de Selim qui semble prisonnier de son frère, et dans un étrange état d’inconscience.
Puis le présent, où Selim alias Miles Lémak rencontre Hugo, se dit que ce jeune homme est son ultime espoir de le libérer en poursuivant la bonne quête, c’est-à-dire suivre les traces de son père pour aboutir à Lion. Il lui laisse des indices discrets mais balisés.
Mais les choses se compliquent: les Kamel n’apparaissent jamais en même temps ; l’un entre dans la maison vide, et c’est un autre qui en ressort, laissant la maison aussi vide. En outre, ils ne possèdent qu’une voiture pour trois. Et Ambre qui a semblé le reconnaître, et qui l’a même dessiné. D’où le postulat dingue d’une seule personne jouant le rôle de deux (ou trois) qu’Hugo avait envisagée jusqu’ici.
Mais voilà que ces clichés infirmaient cette théorie de façon certaine: lorsqu’il avait pris les photos lors de sa première visite, la maison semblait vide, jusqu’à l’arrivée de Lion, qu’Eddy avait formellement reconnu.
C’est son arrivée qui avait interrompu Hugo dans son mitraillage systématique du premier étage à travers les baies vitrées, au moment où il passait à la seconde pièce, celle à la table à dessin. Il n’avait donc pas pris le temps de distinguer ce qu’elle contenait, en particulier en son coin de gauche.
Ou plutôt qui elle contenait: Ambre, affalée sur le sofa, inconsciente mais dans une position inconfortable pour un banal somme. Ni allongée ni assise, plutôt écroulée ; comme si elle s’était évanouie, comme une marionnette abandonnée, la tête reposant sur une épaule, la bouche ouverte, une main en l’air appuyée contre le mur en un angle inconfortable, un chausson au pied, l’autre par terre sous le pied nu ballant, le peignoir noir entrouvert découvrait une bonne partie de son corps dont la féminité ne faisait d’ailleurs aucun doute. Bref comme morte, comme abattue à bout portant.
Une mauvaise photo de paparazzi, se dit Hugo, elle est trop floue et sombre malgré le flash. Mais elle n’explique pas grand chose: Lion aussi était-il dans cet état-là, lorsqu’Ambre m’a parlé sur le seuil un quart d’heure plus tard ?
Maussane.
L’après-midi s’annonçait à nouveau couverte. Hugo rangea la voiture sur une aire de stationnement à une cinquantaine de mètres de l’Institut Ambre Esthétique.
C’était ouvert. Il ne savait toujours pas comment il allait s’y prendre, mais sa colère lui donnait suffisamment d’assurance pour foncer dans le tas. Il entra un peu trop brusquement, ce qui affola le mobile en bambou. La jolie blonde rendait la monnaie à une dame dont l’abus de fard à paupières bleu-cobalt, le rouge à lèvres et le fond de teint frisaient le ridicule, mais Hugo lui accorda à peine un regard lorsqu’elle le croisa pour sortir.
“Bonjour monsieur, dit la jeune esthéticienne avec son accent du Midi, vous désirez ?
-- Vous vous souvenez de moi ? Je cherchais monsieur Kamel la dernière fois.
-- Oui c’est vrai, je me souviens (je me souvieng gloussa Hugo intérieurement).
Vous l’avez trouvé ?
-- Pas encore, mais j’ai rencontré Ambre chez elle. Elle est là ?
-- Non, je regrette, le lundi est son jour de repos.
-- Lion n’est pas là non plus ?
-- Non, il est passé il y a une heure en revenant d’Arles...
-- Il est donc rentré chez lui ?
-- Ecoutez, vous posez décidément beaucoup de questions, et monsieur Kamel ne me dit pas où il va.
-- Désolé, je ne veux pas vous importuner, mais il se passe des choses graves. Vous connaissez bien les Kamel, ou vous n’avez que des rapports d’employeurs/employée ?
-- Mais qui êtes-vous à la fin ? Je ne suis pas obligée de répondre à vos questions.
-- Bien sûr, je ne suis pas de la police, et je ne peux pas vous forcer. J’ai un ami en danger, et il faut que je trouve Lion au plus vite, lui seul peut m’aider. Ou encore mieux: Selim ; savez-vous où il se trouve ?
-- Lui je ne l’ai vu que deux fois cette année. Je crois qu’il est parti en voyage il y a deux semaines, mais je ne sais pas où, ni quand il reviendra. Mais que se passe-t-il ? C’est grave ?
-- Probablement. Alors, vous les connaissez bien, Lion et Ambre ?
La fille hésitait à répondre, Hugo lui décocha un haussement de sourcils et un regard qu’il espérait suffisamment charmant. Elle baissa les yeux.
-- Ambre est ma patronne, pas mon amie intime, si c’est ce que vous voulez savoir. Mais elle est réglo et me fait entièrement confiance.
-- Et Lion ?
Elle rougit.
-- Tout cela ne vous regarde pas, de plus je ne vois pas en quoi cela peut vous aider pour votre ami.
(D’accord, Lion se fait la petite employée, se dit Hugo)
-- OK, comme vous voudrez, pardon pour l’interrogatoire. Juste une dernière question très importante: avez-vous déjà vu Lion et Ambre ensemble ? Réfléchissez bien.
-- Quoi ? Comment ça ?
-- Les deux en même temps, devant vous.
-- Heu... je ne sais pas, je suppose...
-- Je suis presque sûr que non. Fouillez bien dans votre mémoire.
-- Maintenant que vous le dites, c’est vrai que...
-- L'un ou l’autre, mais jamais les deux simultanément, n’est-ce pas ?
-- C’est vrai, oui. Mais ce n’est pas extraordinaire, Lion... monsieur Kamel ne fait que passer, et règle à l’occasion des affaires à la place d’Ambre ; si elle est là, il n’a pas besoin de le faire. En plus, ils n’ont qu’une voiture. Mais qu’est-ce que vous insinuez, à la fin ?
-- Rien du tout, c’est seulement bizarre, mais je n’ai pas d’explication.
-- En tous cas, je ne pense pas qu’ils apprécieraient la façon dont vous vous mêlez de leurs affaires. En plus, vous m’impliquez, et je n’ai pas l’intention de les trahir ; j’en ai déjà trop dit et je le regrette. Et puis je ne sais pas qui vous êtes, je ne connais même pas votre nom.
-- Hugo Bertie. Je suis journaliste à Paris. Selim Kamel m’avait promis un entretien, et il a mystérieusement disparu. Un de mes amis vient également de se volatiliser en m’aidant dans mon enquête. Je suis sûr que Lion et sa sœur savent où ils se trouvent.
-- Alors, qu’est-ce que vous attendez pour leur poser directement la question ?
-- J’étais venu ici pour ça.”
-7-
Le soleil oppressait sans pitié la végétation, pourtant accoutumée, d’une chaleur lourde et immobile, ainsi que chaque créature imprudente qui osait s’aventurer hors de l’ombre. Mais Amber n’en avait cure. Pour tout dire, elle s’en fichait éperdument.
Elle ne voulait que courir, courir et tout oublier, courir à perdre haleine et s’écrouler et mourir, desséchée, vidée de ses larmes, vidée de sa joie, de son amour et de son désespoir.
A bout de souffle, elle quitta sur la droite le chemin de terre pour contourner la “sorcière”, et commença à gravir les pattes du “sphinx”. Elle était la seule à trouver à ce rocher une ressemblance avec le monstre mythologique. Elle était la seule pour tant de choses...
Elle était seule tout court.
Elle avait découvert une caverne - sa caverne - sur le côté caché du sphinx. Son accès n’était pas aisé, il fallait escalader un flanc rocheux raide et escarpé, dont l’aubépine et la ronce jonchaient les seuls paliers.
Une fois dans son refuge, elle laissa libre cours à sa peine et à ses pleurs.
Malgré ses seize ans, elle était encore la petite fille qui avait besoin de sa mère, mais sa mère n’était plus là, à jamais. Elle et son père étaient morts depuis bientôt trois ans, de la main même de ceux pour qui ils avaient tant œuvré.
Mais cette petite fille était à présent devenue une femme, déjà meurtrie par l’Amour, déjà trahie par le premier homme en qui elle avait cru. Elle lui avait offert sa virginité, en secret. Elle avait enfreint la Shariah pour lui. Ses frères avaient peut-être le droit de la tuer, s’ils l’apprenaient.
Cette complicité, cette harmonie au delà des mots, alliant physique et sentiments, dont elle n’avait jamais soupçonné l’intensité, lui étaient aussitôt arrachées, salies par celui-là même qui les lui avait révélées.
Allait-il revenir ? Allait-il au moins lui écrire ?
N’avait-elle pas senti son amour, même à cet instant terrible où il l’avait nié ?
La petite fille mit son pouce à la bouche.
La jeune femme fit le serment de ne pas connaître un autre homme.
Commentaires
Aucun commentaire
Ajouter un commentaire