F I L O : A C T E S

2- Enquêtes

le 05/10/2005 à 03h34

CHAPITRE II
Enquêtes



                                   L’aventure est entrée d’un coup dans ma quiétude inquiète.
Le troisième matin, j’étais allé à quelques kilomètres de la ville, dans la direction du soleil,
vers le sanctuaire de Gazargah construit pour commémorer un poète mystique soufi natif d’Hérat,
Abdallah al-Ansârî, dont j’avais retenu ceci: “La méditation est supérieure à la réflexion,
car réfléchir c’est chercher, et méditer c’est trouver.”
                                    O. Germain-Thomas - La tentation des Indes


-1-

   Eddy pédalait tout ce qu’il pouvait pour finir de franchir la côte interminable qui menait aux Baux, la sueur inondait son T-shirt et son front, et ses jambes et ses poumons n’en pouvaient plus. Mais s’il voulait découvrir où elle habitait, ou du moins essayer, il fallait qu’il fasse vite. La journée était très belle pour une fin d’octobre, et découvrir la Provence telle qu’il l’imaginait après seulement deux jours passés dans le coin était une réelle consolation. D’autant plus que l’automne avait peu de prise sur la verdure persistante des pins et sur la garrigue. Tout ce vert à la veille de l’hiver, et ce soleil...
Et l’air sentait bon. Mieux valait être à bout de souffle ici qu’au centre de Strasbourg.

   Il devait être 14h30. Un quart d’heure qu’il pédalait, et une demi-heure qu’il avait fini sa matinée de travail.
De ce côté-là, tout allait plutôt bien: la première journée, il avait emmagasiné beaucoup d’informations sur le fonctionnement spécifique de ces cuisines, le rythme et l’organisation du travail lui convenaient, et il apprenait vite. Aujourd’hui, il avait déjà pris des automatismes et des initiatives, le chef l’avait même félicité à ce propos. Son diplôme de l’école hôtelière de Strasbourg et ses références n’étaient pas galvaudés. A 14h il était libre jusqu’à 19h.
La veille, il s’était acheté un vélo en Arles, où un collègue l’avait conduit pendant leur pause, mais il avait encore plu, et la ville ne lui était décidément pas apparue sous un meilleur jour que lors de son arrivée.

Il avait décidé cette après-midi de faire une balade à vélo vers ce fameux Val d’Enfer, dans l’espoir d’y voir peut-être la 205 noire de la femme sur qui il fantasmait depuis deux jours, et au pire de profiter pleinement d’une bonne promenade sportive.

   Or lorsqu’en sortant de son bungalow il avait aperçu la voiture sur le parking du restaurant, il était revenu afin de la voir dans les salles, mais il ne la trouva nulle part. A part deux ou trois clients de l’hôtel terminant leur repas, seule la table 10 accueillait encore une demi-douzaine de clients extérieurs, dont deux se levaient déjà pour partir. Un homme trapu et très brun parlait fort et taquinait grossièrement deux des plus jeunes convives.

Elle est peut-être allée voir des hôtes, ou quelqu’un du personnel. 

Il se renseigna auprès de collègues et apprit que la 205 était celle d’un certain Lion Kamel, un riverain habitué qui avait l’air plein aux as. C’était le boute-en-train à forte voix de la table 10, qui avait d’ailleurs demandé l’addition.
A sa question sur la femme en noir, on lui répondit qu’il s’agissait sûrement de la sœur du type en question.
C’est à ce moment qu’il avait décidé qu’en faisant vite, il pouvait s’avancer sur le bout de route qui restait jusqu’au Val d’Enfer, et attendre de voir où la voiture se rendait en la devançant.
Une filature à vélo à l'envers, en quelque sorte.

   Eddy entendit un moteur pour la deuxième fois, la première n’avait été qu’une de ces longues Volvo, occupée par un couple. Il se fit enfin dépasser en trombe par la 205 et faillit tomber dans le fossé.
Il est fou ce type, ou il a trop bu...

Il atteignit enfin le haut de la côte, juste après le passage éclair du chauffard boute-en-train.
Lion... j’ignore si c’est son vrai prénom, mais s’il se comporte comme il conduit, il y a des chances qu’on ne l’appelle pas comme ça pour rien...

Il se trouva soudain en train de descendre: soulagement, fraîcheur de l’air automnal sur son visage trempé de sueur, le doux bruit des roues qui n’ont plus besoin de ses efforts, la vitesse... Récompense de la gravité.
S’ouvrait à lui un panorama dont l’irréalité fantasque surpassait celle d’un décor en carton-pâte de cinéma. Une petite vallée encaissée, dominée par le village fortifié des Baux, et jonchée d’une pléthore de grands rochers comme posés là, pour corser le décor, une forêt de rocs aux formes délirantes. Ici un profil de sorcière, là une tête de loup, ailleurs un ours ou presque, et le tout dû au hasard de la Nature.
Nous y voilà, le Val d’Enfer, c’est donc ça!

   La 205 était arrivée presqu’au bout de la partie encore visible de la route avant que celle-ci ne s’enfonce derrière l’amas de rocs. Puis Eddy la vit s’engager dans ce qui semblait être un petit chemin privé qui grimpait le côté boisé de la vallée. Le vélo allait trop vite, il fallait un peu freiner, mais ce n’était pas grave, il avait repéré le coin, il avait aperçu un bout de mur et de toit.
Il savait à présent où elle habitait.




-2-

   Hugo, la mort dans l’âme, avait dû se résigner: rien sur minitel ni sur internet concernant Lémak, ni Ambre, l’auteur de l’illustration.
Quant aux anagrammes, plus d’une centaine de noms pouvaient correspondre et se répartissaient sur trop de secteurs géographiques, et il savait que le phoning était voué à l’échec. Il ne pouvait raisonnablement pas continuer une telle enquête, il n’en avait d’ailleurs pas le temps. Mais cette histoire le turlupinait plus que de raison.
Et puis il y avait ce gribouillis qui faisait ressortir limitées pour.
Si c’était fait au hasard, ce hasard-là avait fait en sorte d’entourer parfaitement les deux mots.
Trop parfaitement.
(Je vous invite à le lire dans son intégralité...)

Supposons que ce n’est pas le hasard, et qu’il ait voulu me faire comprendre quelque chose. Qu’est-ce qui pourrait être limité (au féminin pluriel, en plus), et pour quoi ?   
Non, ça ne collait avec rien.

(...j’apprécie les anagrammes )

Tentons l’anagramme, sait-on jamais...

limitees pour
souper limite
imiter loupes
perou milites
literies poum
le pre-ut moisi
emoi super lit

   Les possibilités avaient l’air d’être nombreuses et parfois truculentes, mais rien ne ressemblait à un éventuel message

es multipoire
relis moi pute
utile promis
espoir mutile

   Le mot espoir est à retenir...

Soudain Hugo comprit :


ULTIME ESPOIR

“Ne te trompe pas de quête, c’est mon ultime espoir” Voilà certainement le message, assorti et confirmé par un second, qui ne peut pas être une coïncidence: L’Ultime Quête. L’œuvre d’Alain Bertie, son père.

Lémak a connu mon père ou au moins son œuvre, plus qu’il ne le prétend

(Oh, comme tout le monde, un grand photographe).

Il veut me le faire savoir, mais très discrètement. Pourquoi ? Serait-il surveillé et restreint dans ses mouvements ? M’appelle-t-il au secours, ou n’est-ce qu’un conseil, comme le pense David ? Un conseil digne de 007, à mon avis... Non, il se passe quelque chose...  Et qui a peut-être un rapport avec mon père. Le fait que Lémak soit injoignable et incognito ne fait que renforcer l’idée qu’il redoute un danger.

   Sans y croire vraiment, il ressortit le vieil album portfolio que son père avait fait éditer en 1971, année de sa propre naissance: L’Ultime Quête.
L’ouvrage était le résultat de 14 ans de photo-reportage à travers le monde entier: des hommes, des femmes, des enfants, sur leur lieu de vie, dans leur quotidien, avec pour chacun le nom, le lieu et la date en légende. Pas de personnalités politiques ou artistiques, seulement des êtres humains, des échantillons du peuple de la Terre.
Alain Bertie avait même envisagé une suite à l’ouvrage, un deuxième tome dans lequel figureraient les mêmes personnes, vingt ou trente ans plus tard.
Mais il n’eut jamais hélas le temps de le réaliser, à cause de son métier de reporter et du nombre croissant de conflits au Proche Orient (qui était un peu son terrain de prédilection), puis de sa disparition.
Même poussiéreux, l’album en imposait: c’était un vrai objet précieux et luxueux, numéroté, avec une reliure en cuir recouverte d’une jaquette en film transparent mat, sur laquelle ressortaient le titre et une minuscule photo autoportrait.

   Il l’ouvrit et le feuilleta. Tout était regroupé par continents et pays. L’Asie et l’URSS constituaient à eux seuls presque la moitié du livre. La France arrivait en dernier, pour conclure cette grande quête humaine à travers le monde par sa propre photo (qui justifiait peut-être le titre, Hugo aimait à le croire): l’enfant de l’auteur, le bébé qui venait alors juste de naître: Hugo lui-même à l’âge de quatre mois.
La légende en était: Hugo Bertie, Suresnes - 71.

Il examina toutes les pages des pays méditerranéens, mais n’y vit rien en rapport avec ce qui l’occupait. Et brusquement, l’évidence lui sauta aux yeux: la photo qu’il cherchait sans trop y croire était là, depuis toujours, dans les portraits de France: l’Oriental lui faisait face, avec son regard déjà perçant, les yeux noirs légèrement en amande, la bouche sensuelle presque féminine. C’était un homme jeune, vingt-cinq ans tout au plus, mais Hugo savait que c’était Miles Lémak avant même de lire la légende:

Selim Kamel, Les Baux de Provence - 63.




-3-

   Eddy avait trouvé une planque parfaite, suffisamment élevée pour observer la grande maison des Kamel, et surveiller les allées et venues. Il surplombait en fait la route par laquelle il était venu, qui était le seul point d’accès au chemin, où la 205 était garée, devant le grand portail d’entrée de la propriété.

Une demi-heure après l’arrivée de Lion, et un quart d’heure après qu’Eddy s’était installé dans le creux du rocher, la femme en noir était sortie, l’air pressé, et la voiture noire était à nouveau repartie, mais cette fois d’une conduite calme et méthodique. Elle était revenue vers 17h30, lorsqu’il envisageait d’abandonner sa surveillance. Et depuis, il ne se passait rien. Le frère et la sœur étaient présents tous les deux, mais rien ni personne ne bougeait. D’ailleurs, il n’avait vu personne d’autre, le frère n’était même pas sorti dans le jardin pendant l’absence de sa sœur ; le guet de deux longues heures ne lui avait pas appris grand chose, ne lui avait servi à rien d’autre que de la voir deux fois.

De toutes façons, je m’attends à quoi ? Pourquoi jouer l’espion, à quoi ça va m’avancer ? Je voulais la revoir, savoir où elle habite... Bon maintenant je le sais, et je reprends le boulot dans une heure. Je ferais mieux d’arrêter mes conneries de gosse, dignes de la Bibliothèque Verte, et de rentrer.

   Il descendit de son perchoir, sachant déjà qu’il y reviendrait une prochaine fois, mais avec quelque chose à grignoter, et un bouquin pour ne pas s’ennuyer.
Une fois sur la route, il ne put résister à la curiosité de s’engager finalement sur le chemin privé. Personne ne pouvait le voir, et il put s’approcher très près de la première fenêtre, en contournant sur la gauche la haie de clôture.
Il perçut une musique douce, et reconnut la trompette de Miles Davis. Il risqua un regard à l’intérieur, en s’accrochant à la branche d’un amandier, et vit ou plutôt aperçut quelqu’un, mais ce n’était ni la femme en noir, ni Lion-le-boute-en-train: un homme barbu apparemment plus âgé était assis à un bureau et écrivait. Eddy ne prit pas le risque de pousser plus loin sa séance de voyeurisme. Mais avant de sauter au bas de l’arbre, il eut le temps de remarquer un tableau sur le mur du fond de la pièce, un dessin du même style que celui du carton dans la voiture. Presque le même, deux visages fondus avec un œil en commun, mais ceux-ci se tournaient chacun d’un côté, alors que sur l’autre ils convergeaient.
En repartant sur la route, il prit la décision d’acheter en ville ce bouquin, L’Homme Truc.




-4-

   Hugo possédait un véhicule (un 4x4 Toyota), mais l’avait laissé à Paris, et préférait en louer un sur place, aux frais de la rédaction bien sûr. Sitôt débarqué en gare d’Arles, il s’adressa à une agence de location et obtint une Renault 19 blanche en forfait d’une semaine. Ceci réglé, il alla en ville faire sa petite enquête, dans quelques librairies, un club de la presse, et pour finir une association de photographes où il avait quelques connaissances.
Personne n’avait jamais vu Lémak, personne ne le connaissait. Même les gens du milieu du livre ignoraient que l’écrivain eût vécu dans la région. La photo n’évoquait rien à personne non plus, sinon qu’elle avait été prise à coup sûr au Val d’Enfer, une petite vallée en contrebas des Baux de Provence. En arrière plan, on distinguait en effet des rochers aux formes particulières, que son père avait parfaitement exploités dans la composition lors de la prise de vue. Rien sur le nom de Selim Kamel non plus.

   Hugo connaissait Arles superficiellement, il y venait chaque été pour les rencontres internationales de la photo, mais n’y descendait jamais à l’hôtel, car d’habitude il dormait dans son Toyota rallongé. Mais là, la question ne se posait pas. Il chercherait une chambre aux Baux.
Il alla boire un verre dans un café du centre-ville dont il se souvenait, le Malarte, et demanda au seul serveur qu’il connaissait de lui conseiller un hôtel aux Baux.

“Aux Baux, il y a quelques hôtels et auberges qui restent ouverts hors saison, ça dépend de ce que vous préférez...
-- Je ne sais pas encore, un endroit où les gens du coin se retrouvent...
-- Vous savez, en hiver les Baux c’est mort, sauf quand ils font des spectacles dans la carrière, la Cathédrale d’Images, je vous conseille plutôt de rester sur Arles.
-- Regardez cette photo, et imaginez ce type plus vieux, vous le connaissez ?
-- Non, c’est qui ? Un évadé ?
-- Non un écrivain. Il vient de sortir un livre qui s’annonce comme un best-seller, et j’aimerais l’interviewer. Il a vécu aux Baux dans les années soixante et y vit peut-être encore.
-- Ah d’accord, y a pas mal de célébrités dans le coin, surtout au Paradou, c’est à côté. Tous ces artistes et ces gens pleins aux as, ils font parfois des repas, des réunions et des fêtes à Baumanière, l’hôtel-restaurant le plus huppé des Baux et même de la région. C’est là que vous devriez aller, si vous avez un bon compte en banque.
-- Merci beaucoup, et gardez la monnaie”.


   Sur le chemin des Baux de Provence, Hugo sentait qu’il avait des chances d’avancer dans son enquête, même si aucun Selim Kamel ne figurait sur l’annuaire.

Il ne peut qu’être sur liste rouge ; il est même capable de ne pas avoir le téléphone.

La nuit tombait lorsqu’il s’arrêta au Paradou, aux bureaux d’un éditeur local qui, en une vingtaine d’années, s’était fait une place de choix sur le plan national. Il posa les mêmes questions qu’il avait passé la journée à poser partout en Arles, et c’est une secrétaire qui lui donna enfin un indice important...
“Attendez, refaites voir la photo... c’est drôle, je n’ai jamais vu ce type, mais il ressemble fortement à Ambre Kamel. On dirait que c’est elle, mais... en homme.
-- Vous dites Ambre Kamel, une femme ? (Ambre 97, pensa-t-il aussitôt, banco!)
-- Oui, elle dirige un salon d’esthétique à Maussane, j’y vais de temps en temps, c’est pas loin...”




-5-

   INSTITUT AMBRE ESTHETIQUE.
Il rangea la voiture juste devant, et réfléchit encore à l’intérieur avant de se décider.

Bon admettons qu’Ambre est sa fille. Si je la questionne, elle risque de ne pas me répondre, de faire barrage comme Michelle Combas. Mais elle ne m’a jamais vu, je pourrais trouver un prétexte...

Ses réflexions furent interrompues d’urgence: une petite blonde était en train de fermer le salon, elle était seule. Il la rejoignit aussitôt, pendant qu’elle verrouillait le volet métallique.

“Bonsoir.
-- Bonsoir, c’est fermé, monsieur, il est 19 heures.
-- Je voudrais seulement un renseignement. Vous êtes Ambre Kamel ?
-- Ah non, c’est ma patronne, vous l’avez ratée de dix minutes.
Hugo sourit intérieurement à l’accent provençal prononcé de la jeune femme.
-- Je cherche à la joindre, vous auriez son adresse ?
-- Mais... je ne peux pas, je ne vous connais pas...
-- En fait, je cherche pour une affaire urgente monsieur Kamel.
-- Monsieur ? Mais lequel ?
-- Comment ça lequel, vous voulez dire qu’il y a plusieurs ... heu... plusieurs hommes ?
-- Ses deux frères, oui. Mais apparemment vous ne les connaissez pas suffisamment pour que je me permette de vous renseigner sans l’autorisation d’Ambre. Repassez demain, monsieur, désolée.
-- Attendez, mais c’est important...
-- N’insistez pas s’il vous plaît. Bonsoir.”


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