F I L O : A C T E S

1- Une étrange dédicace

le 05/10/2005 à 03h22

CHAPITRE I
Une étrange dédicace




                                   Si réelle est la blanche lumière
                                   de cette lampe, réelle
                                   la main qui écrit, sont-ils réels
                                   les yeux qui regardent ce qui est écrit ?

                                   D’un mot à l’autre
                                   ce que je dis s’évanouit.
                                   Je sais que je suis vivant
                                   entre deux parenthèses.

                                       Octavio Paz - D’un mot à l’autre




-1-

   L’auteur de L’Oriental, ombre inaccessible pour la presse littéraire, s’était enfin résolu à apparaître une demi-journée en public à la Hune, la librairie du boulevard St Germain, sans doute forcé par son éditeur.
Hugo n’aurait raté pour rien au monde cette occasion exceptionnelle de rencontrer son auteur favori autour de qui planaient tant de mystères, même si ce n’avait pas été pour le boulot.

Quarante minutes de queue, il était le prochain et hésitait encore quant à son entrée en matière, qu’il voulait originale et complice à la fois. L’écrivain ressemblait à l’image qu’Hugo s’était faite de lui, en plus vieux et en plus barbu. L’homme dispensait ses autographes avec un sourire timide ; les échanges étaient brefs, et il donnait plutôt l’impression de vouloir en finir au plus tôt avec cette séance de promotion.

   “Monsieur Lémak, le nom du héros de votre roman précédent est l’anagramme de celui de votre propre nom, est-ce par manque d’inspiration, ou pour mettre un peu de vous dans le personnage?” Avant-même la fin de sa question, il se sentit honteux de l’avoir posée, avec son air malin que sa mère n’avait jamais supporté, une question à deux francs, ridicule, qui risquait d’entraver le but de sa visite.
-- Un peu des deux, sans doute ; d’ailleurs cela n’a pas d’importance. Mais je suppose que si vous me posez une question sur mon livre précédent, c’est que vous n’avez pas encore lu celui-ci... je me trompe?” Son regard était perçant, mais aucunement malveillant. Hugo sentit ses joues s’enflammer. Pour un premier contact, c’était un peu foireux.
-- A vrai dire non, je n’en ai pas encore eu le temps. Il est en librairie depuis deux semaines seulement et j’ai été très pris... mais j’ai beaucoup aimé L’Oriental et je venais justement pour vous proposer une interview à l’occasion de la sortie de L’Homme dual.
-- Vous savez, L’Oriental c’est du passé... Son regard dévia un instant du champ de la discussion, comme à l’évocation de souvenirs amers, le caractère perçant de ses yeux avait soudain fait place à la détresse et à la mélancolie. Puis revint brutalement:
... et je n’aime pas tellement les médias. C’est d’ailleurs la seule journée de ce genre que j’ai accordée à mon agent. Pour qui travaillez-vous?
-- Le magazine Regards. J’y crée une toute nouvelle rubrique de rencontre avec des écrivains, et vous serez mon premier, si vous acceptez.
-- Quel honneur! Mais vous devez savoir que je ne me prête jamais aux interviews, je n’aime pas parler de moi. Vous dites Regards ? J’ai déjà feuilleté ce magazine, il est très bien présenté, avec toujours de très belles photos en noir et blanc, mais j’avoue ne jamais m’être arrêté à la rubrique littéraire.
-- Etonnant de votre part, si je puis me permettre ; en tous cas David Kabert vous avait encensé à propos de L’Oriental, que nous avons tous dévoré, et admettez que la promotion qu’entraîne forcément une telle critique n’est pas négligeable. Depuis deux semaines, on parle partout de L’Homme dual, mais le public aimerait en savoir plus sur votre démarche, sur vous...
-- Je comprends ce que vous voulez dire, mais tout est dans le livre. Lisez-le. Le reste ne regarde pas le public. Quel est votre nom ? Il prit le livre flambant neuf et l’ouvrit à la page de garde.
-- Hugo Bertie, photographe. Je suis en fait photographe chez Regards depuis le premier numéro et, peut-être grâce à vous, journaliste bientôt.
-- Vous êtes donc l’auteur de toutes ces photos en noir et blanc... bravo.
-- Pas toutes, non...
-- Mais... Bertie dites-vous, vous seriez donc le fils d’Alain Bertie? A nouveau son regard plongea dans celui d’Hugo avec une intensité dérangeante, et à nouveau les yeux dévièrent vers les rayons de livres et la foule de lecteurs qui attendaient leur tour, une sorte d’absence qu’Hugo interrompit :
-- Vous connaissiez mon père ?
-- Oh, comme tout le monde, un grand reporter et un grand photographe... Vous avez sans doute hérité de son talent. Mais nous reparlerons de tout cela plus tard, si vous voulez bien. Les gens font la queue derrière vous, et de plus, vous n’avez pas encore lu le livre. Je reste à Paris encore quelques jours. Contactez mon agent, voici sa carte, et nous pourrons peut-être avoir un entretien avant mon départ... mais pas de photos, s’il vous plaît !
-- Comment ? Mais le portrait photographique est censé être aussi important que l’entretien, c’est justement la nouvelle formule que...
-- Désolé, ce sera ma condition.”

   Pas grave, Hugo avait déjà sa petite idée derrière la tête. Il avait désormais le numéro à Paris de l’agent de Lémak, une certaine Michelle Combas, et l’accord de l’écrivain, qui s’avérait être un homme charmant mais mystérieux.

   “Monsieur Bertie!” Hugo avait déjà traversé la queue et atteint la porte. Il était suffisamment grand pour dépasser tout le monde d’une tête, et vit l’écrivain qui lui tendait le livre acheté sur place juste avant l’entretien.  Il revint à la table. “Vous oubliez ceci, je vous invite à le lire dans son intégralité. Au fait pour répondre à votre première question, il est vrai que j’apprécie les anagrammes.”



-2-

   L’Oriental aurait presque pu être Lémak lui-même, finalement. Hugo s’était imaginé Malek, le héros, plus typé que son créateur, algérien comme lui, mais avec ce même charisme indéfinissable, les mêmes yeux perçants et malicieux, une bouche et une allure générale un peu efféminées, que l’on pouvait n’attribuer qu’à une sensibilité exacerbée ou à la légère préciosité de l’artiste. Que de traits communs et finalement révélateurs qui avaient sans doute motivé sa malhabile entrée en matière.
Sauf que Malek, dans L’Oriental, a 26 ans comme moi, alors que Lémak pourrait largement être mon père...

   La pluie s’acharnait sur les carreaux, et la soirée n’était même pas encore entamée qu’il faisait déjà nuit sur Montmartre. Allongé sur son grand lit où aucune femme n’avait dormi depuis presqu’un an, Hugo fixait la fenêtre dont les vitres pleuraient et déformaient les lumières du Sacré Cœur. Mais ce qu’il voyait, c’était son père, disparu en Arabie Saoudite pendant la guerre du Golfe. Alain Bertie, grand reporter-photographe de terrain, était reconnu par toute la profession, mais aussi par le grand public - même par Lémak.

   C’était son père qui lui avait offert son premier boîtier Leica pour ses douze ans, et il lui avait tout appris du métier. Ton instinct compte plus que ton matériel, un bon cliché semble parfois le fait du hasard, de la chance d’avoir été là au bon moment et au bon endroit, mais ce genre de chance se prémédite. L’image existe déjà sans toi: tu dois toujours être prêt, à sa disposition, et faire confiance en ton outil principal après ton boîtier: ton instinct.
Les recherches avaient été interrompues officiellement quatre mois après sa disparition dans un attentat sanglant. A peu près à cette même époque de l’année: une fin pluvieuse d’octobre.
Maman n’a survécu qu’à peine dix jours, le chagrin et le cancer l’ont emportée le jour des morts.
Une larme lui échappa. Soirée pluvieuse, décidément.

   Après une bonne douche et un maigre repas, Hugo s’installa confortablement dans le gros fauteuil paternel, résolu à bien entamer L’Homme Dual. Sa soirée était programmée, car après tout, cela faisait partie du boulot.
Fort du succès de L’Oriental, l’éditeur n’avait pas lésiné sur les moyens: la couverture était illustrée d’un dessin au trait représentant deux visages masculins se fondant pour n’en faire qu’un, avec un œil commun. Le style paraissait torturé, la peau semblait morcelée, écaillée, comme l’écorce d’un arbre, et tous les traits du dessin ressortaient en relief sous les doigts. L’illustration était signée “Ambre 97”. La jaquette la recouvrant représentait exactement la même image, mais en négatif. Encerclant le tout, une bande de papier rouge proclamait: “par l’auteur de L’Oriental”.
En quatrième de couverture, aucune information, aucun texte d’accroche, aucune critique, aucun topo sur l’écrivain, rien.

Il ouvrit enfin le livre épais: pas de préface non plus, le mystère restait entier, il fallait lire le livre, voilà tout. En revanche, sur la page de garde, en dessous du titre “Miles Lémak - L’HOMME DUAL - roman”, figurait tout inclinée, la dédicace tracée l’après-midi même à la Hune, pendant le bref échange entre l’auteur et le lecteur. Hugo n’y avait même pas encore jeté un coup d’œil, tant l’écrivain l’avait fasciné et décontenancé (ce regard).
Et puis l’acquisition du dernier livre d’un auteur favori supposait un minimum de rituel; attendre un moment propice, tranquille, dévolu à la découverte de l’œuvre, s’installer dans le gros fauteuil, avec une théière et une tasse à portée de main, et s’assurer de ne pas être dérangé.

   Tracés à l’encre noire avec harmonie, figuraient ces mots:

A HUGO BERTIE
NE TE TROMPE PAS DE QUETE
M. LEMAK

   Etrange dédicace. Qu’avait-il voulu dire ? Quelle quête ? Cela ressemblait presque à un avertissement. Etait-ce en rapport avec son père qui avait fait éditer un portfolio de portraits d’hommes et de femmes anonymes du monde entier intitulé L’Ultime Quête ? Ou bien n’était-ce qu’un conseil de sagesse qui - pour le moment - lui échappait ? Mystère... La réponse devait être dans le livre lui-même.

Il tourna la page de garde:

INTRODUCTION

    Le Destin d’une vie peut virer à tout moment, particulièrement à l’occasion d’une rencontre.
Les rencontres sont comme des carrefours ou des portes qui détournent le parcours, influencent des décisions et orientent notre vie. Puis à la fin, nous nous retrouvons seul, immanquablement. Nous nous retournons alors sur le chemin parcouru tout au long de notre existence, et nous nous rencontrons nous-même.
Et c’est cette rencontre la plus importante. Elle peut à elle seule nous faire accéder à la sagesse.
Il existe d’autres moyens de se rencontrer soi-même, sans attendre que l’imminence de la mort nous incite à faire un grand bilan introspectif. En Asie, certains ont même sublimé l’art de l’introspection.
Le récit qui suit est l’histoire de Blake Ammer, et de la rencontre extraordinaire qui changea sa vie.

   Ainsi commençait donc L’Homme Dual, un pavé de 500 pages, dont Hugo qui lisait lentement n’avait pas atteint le quart lorsqu’il s’endormit ce soir-là.



-3-

   Pour la première fois que je débarque en Provence, je décroche la timbale, vraiment! Non seulement on me pique mon porte-monnaie dans le train, puis j’apprends à l’arrivée que les bus sont tous immobilisés par une grève, et pour couronner le tout, il commence à flotter... Avec ma chance légendaire, personne ne va me prendre en stop.

   Le mistral balayait les feuilles mortes, et les nuages bas et lourds commençaient à lâcher leurs premières gouttes. Les gens pressaient le pas, la tête enfoncée dans les épaules, et quelques feux de position étaient déjà éclairés dans le trafic de six heures. Eddy s’était fait une image d’Arles tout à fait différente, pour ne pas dire à des années-lumière de cette triste réalité.
J’ai encore idéalisé... Bonjour le Midi, j’ai intérêt à me dépêcher avant que la nuit tombe vraiment, parce qu’alors mes chances d’être pris en stop seront réduites à zéro. Zéro absolu, et adieu le job.

   Pour sortir de la ville du bon côté, il devait remonter jusqu’au bout l’avenue Stalingrad. Après deux ou trois kilomètres de marche et de lutte contre le vent et la pluie, il commençait à se demander si elle avait une fin. Mon royaume pour un bon feu de cheminée ou un bain bien chaud!
Le royaume en question se réduisait à un sac à dos dont le poids augmentait à chaque pas, et à quelques ardoises lâchement abandonnées à Strasbourg, à commencer par le dernier mois de loyer du studio qu’il avait quitté sans préavis, dès qu’il avait reçu la réponse positive pour ce boulot.
Des aboiements sur sa droite le tirèrent brutalement de sa rêverie et il sursauta d’effroi. Un gros berger allemand bondissait derrière un portail grillagé, et lui déballait à coup sûr toute sa batterie d’insultes en langage chien, du style “dégage connard, attends que le portail cède, et je vais te bouffer ta gueule d’étranger”.

“Hutch! Ici! Hutch!
-- Plutôt agressif, votre chien, hein madame ?
-- Oh, il fait juste son boulot, mais en fait il n’est pas méchant.
-- Dites, la sortie de la ville, c’est encore loin ?
-- Non, trois cents mètres environ.
-- Ouf! et c’est bien la direction des Baux de Provence ?
-- Les Baux ? Oui, tu prends à droite au rond-point, direction Fontvieille. Tu y vas en stop ?
-- Hé oui...
-- Hé bé bon courage!
-- Merci” 
Charmant sourire... Je ferais bien la connaissance d’une femme mûre avec ce sourire et ces yeux...


   La nuit tombait lorsqu’Eddy commença à lever son pouce à l’endroit propice. Il était 18 heures et des poussières, et la pluie s’intensifiait d’un cran. Et là, le bol: la troisième voiture fut la bonne, une 205 noire. Au volant, une femme brune en ciré noir, la cinquantaine, estima Eddy à vue de nez, de beaux yeux sombres soulignés de kohl.
“Vous allez où ?
-- Aux Baux de Provence.
-- Montez”.

   Eddy put enfin se détendre et se réchauffer. La femme n’était pas bavarde, et il n’osait pas engager la conversation. Le paysage défilait, gris et pluvieux, mais provençal quand même, et c’était ça qui comptait maintenant : il y était! Il devait se présenter à cette place de second cuistot avant 19 heures, sinon il risquait de la perdre avant même d’avoir commencé. Ils passèrent devant une grande abbaye sombre et moyenâgeuse à souhait, puis des champs, la garrigue, des pinèdes...
“Vous allez aux Baux de Provence même ? risqua-t-il
-- Oui, et vous avez beaucoup de chance: c’est un coin touristique en été, mais complètement déserté hors saison ; de plus, d’autres villages jalonnent la route. Je ne serais pas surprise d’être la seule personne qui aurait pu vous y amener aujourd’hui.
Sa voix d’alto renforçait la classe et le magnétisme qui se dégageaient d’elle. Eddy était sous le charme.
-- Alors je vous remercie doublement... Voilà donc Fontvieille: nous sommes au pays d’Alphonse Daudet, Les lettres de mon moulin, c’est bien ça ?
-- Pour les touristes, oui. Désolée de vous décevoir, mais il n’y a jamais vécu.
-- Mais et le moulin qui est indiqué, là ?
-- Inauthentique, mais c’est un musée qui vaut quand même le coup d’œil. Au fait, je m’arrêterai cinq minutes au prochain village. Vous pourrez rester dans la voiture en attendant.”

   Le village était plus petit encore que Fontvieille et s’appelait Maussane. Elle entra dans un salon de beauté, Institut Ambre Esthétique, et Eddy attendit sagement et ne toucha à rien dans la voiture. Toutefois, il remarqua à l’arrière un carton de cinquante centimètres de haut, sur le couvercle duquel était collée une jaquette de livre, illustrée d’un superbe dessin blanc sur fond noir: L’Homme Dual - Miles Lémak.

Bizarre comme titre... ça veut dire quoi “dual” ?

La femme revint effectivement au bout de cinq minutes. Même lorsqu’elle marchait dans le vent et la pluie, elle dégageait une classe exceptionnelle.
Contre vents et marées,
pensa t-il.
Ca fait deux fois aujourd’hui que je suis séduit par une femme deux fois plus âgée que moi... attention Eddy...

   Dix minutes plus tard, la pluie avait cessé. La route commençait à serpenter et à gravir des collines, et la nuit était déjà noire.
“Nous arrivons bientôt aux Baux, dit-elle, vous allez où exactement ?
-- A Baumanière, c’est un hôtel-restaurant...
-- Oui, tout le monde connaît, ici. C’est le haut du panier dans le coin.
-- C’est ce que j’ai cru comprendre. Et vous, vous allez où ?
-- Pas très loin, au Val d’Enfer.”



-4-

   Les bureaux de Regards donnaient sur l’arrière de la gare du Nord, près du quartier indien. Lorsqu’Hugo pénétra dans le bureau de Kabert, un train passait et les vitres vibraient. Il leva la main qui tenait L’Homme Dual, et de l’autre fit un signe positif du pouce. Kabert se leva dans un nuage ignoble de fumée de pipe, et Hugo se dit que décidément son rédacteur en chef avait tout du psychiatre soixante-huitard de gauche, avec grosse barbe grisonnante, petites lunettes, chemise à carreaux et tout le reste.
“Alors ? fit-il dans une bouffée, avec son regard excité.
-- Alors quoi ? L’homme ou le bouquin ?
-- Mais les deux, arrête! Tu ne m’as même pas appelé ce week-end...
-- Bon, j’ai commencé le livre, ça a l’air pas mal...
-- Moi je l’ai fini, et il est excellent.
-- Et j’ai pratiquement l’interview... Il m’a donné son accord, et j’appelle son agent ce soir.
-- Bon, excellent (Kabert disait toujours “excellent”). Je sens qu’on va faire un malheur! L’Oriental était un bon coup d’essai, mais L’Homme Dual est son coup de maître. Sais-tu qu’on va être les premiers à couvrir Lémak avec une interview ? Personne ne sait quoi que ce soit de lui, à part quelques chroniques dans l’Aurore dans les années soixante. De plus, ça m’étonnerait qu’il ne soit pas primé cette année.
-- Mais il ne veut pas de photos, “désolé, ce sera ma condition,” fit Hugo en imitant la voix suave de l’écrivain.

   David Kabert se foutait éperdument, réflexion faite, de la photo: avec ou sans, le scoop était assuré. Son sourire et son geste furent explicites et Hugo en riant fit mine de l’assommer avec le livre.
“Fonce, Hugo, tire-lui les vers du nez, par tous les moyens! Tu as deux semaines, et tu as carte blanche. Et finis le livre d’abord, bien sûr... comporte-toi en pro! (ça aussi, il le disait souvent)
-- Au fait, j’ai un truc bizarre à te montrer. Regarde la dédicace.
-- Ah, c’est vrai que tu as eu droit à une dédicace... excellent, petit veinard...
-- Qu’est-ce que tu en penses ?
-- Ne te trompes pas de quête ? Comment ça, qu’est-ce qu’il veut dire par là ?
-- Justement, je me le demande.
-- Peut-être qu’il te souhaite de prendre les bons chemins dans la vie, et qu’il fait une allusion à la fin du livre quand Blake s’aperçoit qu’il s’est trompé en...
-- Stop, stop! J’ai horreur qu’on me dévoile la fin d’une histoire à l’avance.
-- Et là, en bas à gauche, c’est lui qui a fait ces marques ?
-- Tiens, c’est vrai, j’avais pas remarqué
-- Oui, c’est la même encre, le même trait.”
Un groupe de deux mots avait été entouré sur la phrase: “Toute représentation et toute reproduction intégrales ou partielles sans le consentement de l’auteur sont strictement limitées pour tous pays.”

“Limitées pour, énonça Kabert. Les deux isolés, ça n’a aucun sens. Je crois plutôt qu’il a essayé le stylo parce qu’il marchait mal.
-- C’est vrai que ça fait gribouillis” dit Hugo, tout en songeant au regard intense de Lémak. Il se souvenait parfaitement de ses yeux pétillant d’intelligence et de la manière dont ils avaient vacillé parfois. Il avait cru y percevoir quelque chose, mais quoi ? Il fut soudain sûr que c’est précisément à l’un de ces moments-là que l’écrivain avait fait ce gribouillis.
Qui ne pouvait donc pas simplement en être un.


-5-

   Le soir même, Hugo enrageait: deux jours après sa rencontre avec Lémak, son agent lui apprenait que l’écrivain était déjà reparti loin de Paris, et ne pouvait pas dire où.
“... Comment ça, vous ne pouvez pas ? Ecoutez, je l’ai rencontré vendredi, j’ai eu son accord verbal pour une interview dans Regards. C’est important, tout de même, ça lui fera une bonne promotion, c’est certain! Donnez-moi au moins ses coordonnées, je me déplacerai, moi!
--Je vous l’ai dit, c’est impossible, j’ai des consignes très strictes à ce sujet. Monsieur Lémak a formellement exigé que sa vie privé soit préservée, en ne communiquant ni adresse, ni numéro, ni autre sorte de renseignement.
-- Mais ce n’est pas sa vie privée, qui m’intéresse, c’est sa vie publique ; c’est un écrivain qui est en train de défrayer la chronique, qui va sûrement passer à la télé chez Pivot, peut-être recevoir un prix avant la fin de l’Automne, et donc donner lieu à des articles dans les magazines, vous ne croyez pas ?
-- Je comprends votre opinion, car pour tout vous dire, je la partage et lui ai déjà tenu le même genre de discours, croyez-moi ; mais vous vous trompez: Miles Lémak n’a aucune intention d’avoir une vie publique. Même la gestion de ses dividendes ne l’intéresse pas, je me charge de tout à sa place alors que ce serait plutôt le rôle d’un secrétaire qu’il n’a même pas ; il semble vivre un peu dans sa coquille, vous savez. Il ne veut même pas fournir la moindre photo pour la presse, alors il m’étonnerait beaucoup s’il acceptait de passer à la télé!
-- Je n’en reviens pas. Et la promotion de L’Homme Dual, il s’en fiche ?
-- Oh vous savez, il se vend très bien comme ça: en une quinzaine, il a déjà atteint les chiffres de L’Oriental en un an, qui du coup, reprend un nouvel essor.”
Hugo sentait qu’il avait perdu la partie et n’obtiendrait rien d’elle. “Bon d’accord, il faut donc passer par vous, alors transmettez-lui au plus vite que je cherche à le rencontrer ces jours-ci pour l’entretien dont je lui ai parlé, et que je suis prêt à me déplacer.
-- J’ai peur que ce ne soit pas facile dans l’immédiat. Il ne m’a jamais donné un numéro de téléphone, et il vit dans le Midi, retiré de la ville.
-- Quoi ? J’ai du mal à y croire! Il se prend pour Castaneda! Mais comment faites-vous pour le joindre ?
-- Il m’appelle de temps en temps ; écoutez...
-- Oui, je n’insisterai pas plus, si vous m’accordez au moins un indice, qui ne me permettra même pas de le trouver: dans quel coin du Midi vit-il ?
-- Vous vous moquez de moi ? Je sais que les journalistes sont parfois plus fins limiers que la police.
-- Non rassurez-vous, simple curiosité personnelle. Et puis comment voulez-vous que je le déniche avec ça ? car en plus, je suis sûr maintenant que Miles Lémak n’est pas son vrai nom, n’est-ce pas ?
-- Au revoir, monsieur Bertie.”

   Michelle Combas lui avait raccroché au nez.
Hugo était certain à présent que cet espèce de fakir maniéré l’avait pris pour un con dès le début, et qu’il n’avait jamais eu l’intention de lui accorder cette interview. Il avait voulu se débarrasser de lui le jour de la Hune et avait laissé des consignes de barrage à son agent.
Quant au pseudonyme, il en était désormais convaincu. Et il appréciait énormément les anagrammes, avait-il dit.
Mais on ne se fout pas de moi comme ça, monsieur Lémak, ou Malek ou Mélak!

   Hugo passa le reste de la soirée à fabriquer toutes sortes d’anagrammes de Miles Lémak, et à chercher par minitel si des numéros y correspondaient dans le Midi de la France.
Salem Kemil, Selmi Kamel, Mekis Malle, Kamille Mes, Selim Malek, Leslie Kamm, ...

Les possibilités étaient plus nombreuses que ce qu’il avait cru en commençant ; et détail notable, deux noms sur trois avaient une consonance orientale. Ceux qui revenaient le plus étaient dans l’ordre Kamel, Malek, Kasem, Males, Malki, et les noms d’origine arabe étaient très concentrés dans de grandes agglomérations du sud de la France, en particulier dans les Bouches-du-Rhône et l’Hérault. Mais grâce à Michelle Combas, Hugo savait que c’était plutôt un bled paumé qu’il recherchait.
La partie ne s’annonçait pas facile, d’autant que ces recherches ne s’appuyaient sur rien de concret. Le truc du pseudo en anagramme n’était qu’une supposition, de plus il était très probable qu’il fut sur liste rouge, d’après ce qu’il avait appris de son agent. Mais que risquait-il à essayer ?


Commentaires

Par GholASKARIS le 07/04/2008 à 06h20

Je ne suis pas coutumier de si belles introductions en page de garde, ce Miles Lemak mérite d'être connu...!

Un livre dans un livre, la vérité au coeur de l'illusion...

Amitiés herbertiennes.



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