2- Chasse à l'homme
Juyen court !
Juyen sait courir très vite, mais il n'a jamais couru ainsi.
Les Autres sont venus pour lui, beaucoup ! Tous parés des même couleurs, ils sont arrivés à l'aube, avec les cris des machines, comme quand il était petit et que Maman-Rêve courait elle aussi avec lui dans ses bras. Les machines qui avertissent : "Nous venons pour t'attraper et te faire mal !".
Juyen sait qu'il est le plus rapide coureur dans le Monde, mais les Autres sont d'un autre monde, ils sont à moitié des machines eux-mêmes, et Juyen ne connaît pas leur force ; juste qu'ils sont méchants.
Ce sont des preneurs. Ils peuvent prendre tout ce qu'ils veulent, sans aucun respect.
Mais en général, les méchants sont forts, parce que sinon ils pourraient pas se permettre d'être méchants, ils auraient mal tout de suite. Oui la méchanceté ça fait mal. Juyen le sait, il a été méchant une fois : un jour il a fait peur à un chien pour s'amuser, un chien gentil, et Juyen s'est fait mordre. Il n'avait pas les moyens d'être méchant, et il a été bien puni. Maman-Ronron l'avait bien soigné avec sa grosse langue râpeuse et le souffle chaud de son groin.
Mais Maman-Ronron n'est plus là pour le protéger, et des chiens méchants lui courent après à présent, avec les Autres qui les commandent. Ils font un de ces raffut ! Ils crient, ils aboient, et ils avancent vite !
Avec les grosses pluies de ces derniers jours, Juyen laisse trop de traces visibles au sol, alors quand c'est possible, il monte aux arbres, et il saute d'arbre à arbre, mais ça va pas assez vite. Et le flair des chiens est très puissant, plus encore que le sien. Les Autres, eux, ils ne sentent rien, mais leurs chiens leur disent tout.
Juyen court, court ! Il a mal partout, les bogues de châtaignes, les ronces, les branches des arbres, et le mal du froid qui le fait tousser.
Pourtant il ne fait pas froid, mais ces jours passés à rien faire quand il pleuvait l'ont ramolli et il est tout faible comme quand il a eu trop froid. Il tousse tout le temps, et il a très chaud.
Mais tant pis, il court, il bondit, il sème des fausses traces, il passe par la rivière, en ressortant plus loin...
Mais rien à faire, les Autres se sont mis en ligne, et avancent, avancent. Moins vite que Juyen, et pourtant toujours à le rattraper. Et Juyen peut pas se cacher, à cause du flair des chiens. Il doit courir, courir.
*
"Clanet ! Clanet ! Où il est passé encore ce gratte-papier ? Brigadier, vous l'avez vu ?
- Pas depuis le départ de la battue, Major !
- Appelez-le sur son portable, et dites-lui d'arrêter de se branler dans les buissons et de venir au rapport !
Putain c'est pas vrai ces parigos, je suis sûr qu'il a peur de salir ses godasses.
- Major, J'ai un appel de Lambert, ils ont localisé une forme à température et taille requises en haut du vallon, sur l'adret, côté est de la rivière.
- Pas trop tôt. Dites aux autres de resserrer la ligne des rabatteurs en demi-cercle sur la cible, et prévenez Garcia de rester planqué au sommet. Je veux pas voir une seule tête de ses hommes dépasser jusqu'à ce que Tarzan s'y pointe !
- Bien Major. Et Clanet est injoignable, c'est son répondeur. Je crois que ça capte pas ici, on est en plein Parc National et il n'y a pas de relais...
- Merde, il va m'entendre !"
*
Juyen a été malin : il a couru dans la rivière là où c'est peu profond, et les chiens ne peuvent plus le sentir ! Mais au lieu de descendre, il est monté. C'est plus dur, mais les Autres ne s'attendent sûrement pas à ça. Il monte et une fois qu'il aura atteint le sommet, il pourra s'enfoncer dans les genêts de l'autre côté, vers l'autre bord du Monde.
Soudain, un chien surgit, et s'arrête sur la rive pour lui aboyer des insanités. Pas d'Autre méchant derrière. Alors Juyen plonge au milieu, dans le courant et se laisse redescendre. Mais le chien court très vite, et il n'a plus besoin de son flair, il le voit !
Excuse-moi chien, mais fallait pas me trouver se dit Juyen en marchant tout droit vers l'aboyeur.
*
"Major, la cible est redescendue, puis il ont perdu sa trace. On me signale qu'un chien qui s'était libéré de son collier vient d'être retrouvé mort, les vertèbres brisées, environ à 60 mètres de la dernière localisation thermique.
- Bordel ! De la paperasse en plus, maintenant. Sans parler de la note. Dites à toutes les unités de bien tenir leurs clebs, putain ! Rappelez-leur qu'on veut ce métèque vivant, pas bouffé par les fauves.
- Tout de suite, Major.
- Ensuite dites à Garcia de déployer les intercepteurs sur le flanc de la montagne, pour couvrir à la fois le sommet et le plus bas possible. On va pas prendre le risque qu'il les contourne."
*
Juyen court encore.
Et Juyen pleure. Il a dû faire très très mal au chien, et même s'il était méchant, ça fait mal à Juyen de faire mal.
Il vient d'atteindre la forêt de bouleaux qui rejoint l'autre versant de la montagne. Ici il peut courir encore plus vite car il n'y a pas de bogues piquantes. En plus, plein de feuilles mortes tapissent le sol.
Ses poursuivants sont encore dans les châtaigniers, près de la rivière. Il le sait grâce aux aboiements.
Il est épuisé, mais commence à traverser la forêt, en remontant un peu.
C'est alors qu'il voit un Autre, devant lui, qui semble l'attendre. Il est seul et n'a pas l'air méchant. Il n'est pas avec les poursuivants de Juyen, et il n'a pas de chiens.
L'Autre est grand et tout maigre, avec des drôles de petites fenêtres sur les yeux. Il sourit et parle à Juyen : "N'ayez pas peur, je suis là pour vous aider, mais nous ne devons pas rester là !"
Juyen comprend rien à ce charabia. L'Autre maigre a l'air gentil, mais des méchants lui courent après, il n'a pas le temps !
"- A des cré méçants, là-bas !
- Des méchants, oui, ils veulent vous attraper, venez avec moi !
- Acraper ! A faire cré cré mal à Juyen !"
- Julien ? Vous êtes bien Julien Bonacci ?"
Juyen comprend pas tout, mais l'Autre veut qu'il le suive, et comme il a l'air gentil et qu'il semble le connaître, il le suit.
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