1- Le monde de Juyen
Il est grand le Monde, mais Juyen, il le connaît tout partout, dans ses moindres recoins. Peut-être mieux que Maman-Ronron qui peut pas aller partout comme lui.
Juyen sait qu'il y a d'autres mondes, mais ils sont méchants, faut pas y aller, sinon les machines nous attrapent, même si on sait très bien se cacher comme Juyen.
Les machines, aïe aïe, elles vont très vite et elles sont très très fortes.
Mais pas autant que les Autres, qui les commandent, et qui sont encore plus méchants.
Juyen en voit parfois venir dans le Monde, et chaque fois ils font des choses méchantes : ils cassent, ils tuent, ils souillent, ils font du bruit et tout le Monde se cache. Comme s'il n'y avait personne, et les Autres croient traverser un Monde désert ! Car en plus d'être méchants, ils sont stupides.
Juyen les détestent tous. Tous sauf une. Une toute petite, toute blanche, à la voix claire, coiffée d'un voile de miel.
Aujourd'hui Maman-Ronron s'est endormie pour toujours, et Juyen est très triste.
Qui va le câliner et lui tenir chaud les nuits glaciales, à présent ? Qui va le laver dans les coins et le protéger des bêtes méchantes ?
Elle était déjà malade hier et n'avait pas quitté l'abri de la journée, ce qui était très exceptionnel. Elle aurait dû faire de même aujourd'hui, mais non, elle est allée dans le grand bosquet de genêts, là où on va se soulager, et s'est écroulée là.
À l'heure qu'il est, les rapaces doivent déjà avoir commencé à manger son corps. Mais Juyen sait que ce n'est pas par méchanceté, c'est juste leur rôle. Ainsi va la loi du Monde.
Le Monde lui-même est tout bouleversé : l'hiver aussi pousse ses derniers soupirs, et les nuages bas, lourds et gris succèdent à de belles éclaircies ; tout défile dans le ciel et plusieurs fois dans la journée il a plu alors que le soleil resplendissait, magnifiant le parfum de miel des pruniers en fleur.
Mais Juyen pleure. Sa Maman-Ronron est morte, et sa Maman-Rêve ne vient presque plus le voir dans son sommeil.
Il est tout seul à présent, et il a un peu peur.
*
Avec les beaux jours, Juyen revit et ne retourne à l'abri que pour dormir, ou augmenter sa réserve de châtaignes lorsque par chance il en trouve encore des bonnes malgré la saison.
Maintenant qu'il est seul, il se permet des choses que Maman-Ronron aurait probablement désapprouvées.
Aujourd'hui par exemple, il est allé au bord du Monde, du côté de la rivière, observer discrètement les Autres, ceux qui ont l'air gentils.
Leur grosse maison carrée, après avoir hiberné, revit et déborde d'activité : la famille de la petite aux cheveux de miel est venu passer quelques jours, et Juyen ne se lasse pas de la regarder, de son poste d'observation favori.
Elle rit tout le temps, et Juyen trouve ce bruit plus beau encore que le chant du rossignol. Elle vient jouer souvent au bord de l'eau avec son frère, ce qui permet à Juyen de la voir de très près, la rivière constituant la frontière du Monde.
Juyen l'aime fort, pas autant que Maman-Ronron, mais presque. Il adorerait la câliner, lui peler des châtaignes, jouer avec elle, la faire rire...
Mais il sait très bien qu'ils sont pas du même monde, que les Autres, les grands, seraient encore plus méchants s'il touchait à une de leur petite.
Juyen, il comprend plein de choses, faut pas croire. Alors il se cache, et il observe.
*
Après une journée de marche et d'escalade, Juyen a enfin atteint la petite maison cassée. La maison de Maman-Rêve. Il s'était juré d'y revenir un jour, quand il serait grand, mais Maman-Ronron n'aurait pas apprécié. Maintenant, elle n'est plus là, et il est grand.
Il en était même venu à se demander si elle existait vraiment, comme Maman-Rêve elle-même, finalement.
Car Juyen, il est pas stupide, il sait très bien que Maman-Rêve elle existe qu'un petit peu. Alors de voir en vrai la petite maison cassée, ça lui a redonné confiance.
Pourtant, quand il y est arrivé, le bout de toit qu'il pensait encore en place était à présent tout écroulé, et bien sûr, aucune trace de Maman-Rêve.
Mais c'est le soir, et Juyen est tout fatigué et écorché par les ronces. Alors il s'est aménagé un coin avec des feuilles mortes et des branches, à l'abri du vent et des regards, et s'est endormi aussitôt, les songes pleins de Maman-Rêve, comme avant.
*
À son réveil, Juyen s'est souvenu si bien de petits détails au sujet de Maman-Rêve et de la maison cassée qu'il en a pleuré.
Il a revu les derniers instants passés avec elle et avec Petit-Canard, comme si c'était hier, et c'était bien ici, oui.
Les Autres étaient venus dans le Monde, et avant d'arriver ils avaient prévenu Maman-Rêve avec les cris des machines : de longues plaintes qui voulaient dire "Attention, nous arrivons et nous allons vous attraper et vous faire très mal !". Et ces cris méchants se mêlaient aux coups de tonnerre.
Maman-Rêve avait très peur, même si elle essayait de pas le montrer à Juyen.
Il se souvient bien à présent ; comme si c'était hier : il revoit tout. Il était là, dans la maison cassée, moins cassée que maintenant, à jouer avec Petit-Canard sous le dernier morceau de toit, car il pleuvait très fort, et Maman-Rêve l'a attrapé et l'a emporté en courant sous la pluie, pour échapper aux Autres. Elle est entrée dans la forêt, du côté des bouleaux, a traversé le grand ruisseau qui ne coule plus aujourd'hui, en tenant Juyen bien haut, et s'est enfoncée dans le coin des châtaigniers, là où se trouve le grand foudroyé. Ce dernier était si grand et si creux qu'elle l'a déposé à l'intérieur, en pleurant, et en lui disant "Au moins toi, ils ne t'auront pas. Reste bien caché ici. Si tout va bien, je viendrai te chercher avant la nuit, sinon... inch Allah". Là, elle l'a regardé très fort, comme pour lui transmettre plein de choses en peu de temps, dont une grande réserve d'amour, de courage et de rêves, et elle lui dit enfin : "Dieu te garde, mon Julien, Maman t'aime, tu sais ! Tu seras fort, hein ?"
Et Juyen se souvient bien maintenant, il se rappelle soudain parfaitement de cet instant, où un formidable éclair a ponctué les mots terribles de sa Maman-Rêve et où il répondit "Oui Maman, a cré fort, Juyen !".
Et Maman-Rêve, après l'avoir serré une dernière fois dans ses bras, est partie en criant.
Aujourd'hui Juyen fait deux fois sa taille d'alors. Il est devenu encore plus grand et fort, pourtant il pleure, il pleure en pensant à Maman-Rêve, puis à Maman-Ronron qui s'est occupé de lui ensuite. Malgré ses larmes, il tape tout, retourne toutes les pierres, à la recherche d'une trace du passé dans les décombres.
Il déplace tous les gravats et les morceaux d'ardoise, et trouve enfin un petit objet jaune, tout sale et tout dur, au sourire et à l'oeil fringuants : Petit-Canard ! Quelle trouvaille ! Quel triomphe !
Et après des années et des années, pour la première fois de sa voix d'adulte, Juyen parle, il crie même :
"A CRÉ FORT JUYEN !"
*
Avec la belle saison, reviennent la chaleur, les fleurs, les parfums, les insectes, et la joie de Juyen.
Tous ceux du Monde ont une queue derrière, et Juyen est le seul, oui le seul, à l'avoir devant ! Maman-Ronron la lui sentait souvent, comme pour contrôler s'il ne faisait pas de bêtises avec, et sûrement parce qu'elle aimait son odeur de pipi, Juyen ne voit pas d'autre explication.
Au printemps, Juyen aime bien jouer avec sa queue ; elle devient alors toute dure, et c'est bon.
Mais aujourd'hui, lorsqu'il est allé observer Miel et son frère au bord de la rivière, leur maman était là aussi, et elle avait enlevé ses fausses peaux habituelles : elle était toute nue comme Juyen, dont la queue est devenue si dure qu'il a fallu la soulager.
Elle ressemble un peu à Maman-Rêve, en plus blanche (pure ?).
Juyen adorerait la toucher, ou au moins la regarder de près, et lui montrer fièrement sa belle queue, mais il se contient.
Alors il est allé plus loin, en amont de la rivière, là où les Autres ne peuvent pas le voir, et il a plongé pour attraper des poissons. Toutes ces émotions lui ont donné faim, et Juyen, il sait très bien attraper les poissons !
*
Aujourd'hui, Juyen est retourné, comme presque chaque jour maintenant, au bord du Monde du côté de la maison des Autres-gentils.
La petite Miel était là avec son frère, ils étaient tout nus, et son frère, bien que tout petit, a la même queue que Juyen, mais en miniature !
Juyen, qui n'est pas né de la dernière pluie, a compris que tous les Autres, les mâles, ont une queue devant comme lui, et à coup sûr qu'elle devient dure souvent aussi.
Juyen a compris aujourd'hui que les Autres et lui ont beaucoup plus de points communs que ce qu'il pensait, et finalement si ceux-là sont gentils...
Il est doucement sorti de sa cachette dans le gros châtaignier près de la rivière, et s'est approché du bord, les deux petits jouant sur l'autre bord.
Quand Miel l'a aperçu, elle a commencé une terrible grimace de peur, et Juyen a tout de suite regretté son idée, il a voulu prendre une pose pacifique, s'est redressé, ce qui l'a fait marcher sur une bogue piquante, sautiller en reculant, et finalement tomber à la renverse sur un tronc pourri couvert de mousse qui s'est tout écrasé.
Il s'est senti honteux... comme entrée en matière, après tant d'hésitations, c'était complètement raté !
Mais lorsqu'il a relevé la tête vers les petits Autres, ils riaient ! Ils s'esclaffaient en le montrant du doigt !
Alors il s'est assis, et a souri en secouant la tête, s'est laissé retomber dans la poudre de bois et la mousse, et a ri de bon coeur aussi.
Mais quand Juyen rit, c'est très très fort ! Et quand il s'est relevé, les petits couraient vers leur maison. Alors il est rentré à l'abri, en se demandant s'il n'avait pas tout gâché.
*
"Attendez, Clanet, vous êtes en train de me dire que cet exhibitionniste préhistorique serait le fils du plus redoutable couple de gangsters que Marseille ait connu dans les années 80 ? Comment pouvez-vous...
- Ce n'est qu'une théorie, mais je vous rappelle que nous avons au moins un témoignage dans le dossier de Nadia Bonacci qui prétend qu'elle avait un gosse dans les bras quelques jours avant la tuerie de St Charles. Si c'était pas le sien, d'où il sortait ?
- Aucun accouchement louche n'a été enregistré dans les deux années précédentes, ni sur Marseille ni ailleurs, cette théorie n'a pas été retenue, croyez-vous qu'ils n'y aient pas pensé à l'époque ? Et Bonacci ne se serait jamais encombré d'une femme avec un bébé, c'est n'importe quoi. Elle pouvait très bien tenir le mioche d'une copine.
- Une copine ? Jules et Nadia Bonacci n'avait aucun ami, vous le savez bien ; ils ne pouvaient pas se le permettre.
- Conneries... Il y a toujours quelqu'un.
- Mais rappelons qu'ils étaient déjà mariés et très amoureux, et un accident est vite arrivé quand on peut pas aller librement en pharmacie acheter la pilule. Il n'a sûrement pas pris le risque de faire accoucher sa femme dans un établissement public. Si vous regardez les images, en faisant fi des cheveux, de la barbe et de la crasse, ce type est le portrait craché de Bonacci, avec justement un petit air oriental, hérité évidemment de sa mère.
- On doit pas avoir le même sens de la physionomie, Clanet, moi je vois juste une espèce de Tarzan sorti d'un putain de film de série B, et la qualité de la vidéo est trop dégueu pour affirmer quoi que ce soit.
- Et que faites-vous de ce... de sa... de son sexe si... énorme ? C'était, me semble-t-il, une des caractéristiques connues de Bonacci, dont son fils pourrait avoir hérité. Coïncidence ?
- Merde Clanet, vous commencez à me faire regretter de vous avoir comme intervenant sur cette affaire. Pour ce genre d'extrapolation, on a besoin de faits, c'est clair ? Pour le moment il ne s'agit que d'un attentat à la pudeur, filmé par un père en colère dans sa maison de campagne, doublé d'une possibilité d'affaire d'"enfant sauvage", ce qui explique votre présence en tant que spécialiste. Avant de faire une battue avec ceux de Nîmes et de Mende, on a besoin de tout savoir sur les moeurs potentielles de ce mec, qu'il soit le fils de Bonacci, de Carla Bruni ou de Zidane, pour le moment on s'en fout, c'est clair ?"
*
Juyen a pris depuis quelques jours l'habitude d'aller voir les Autres gentils au bord de la rivière, parfois il se montre aux petits et leur fait des grimaces qui les font rire, et il rit beaucoup aussi, mais se retient pour ne pas les effrayer.
Mais une fois leur maman était là et elle a crié en le voyant, et un grand sans cheveux est arrivé en courant et a crié après Juyen pour lui faire peur.
Juyen il est gentil pourtant, mais c'est dur d'expliquer ça à un méchant qui crie, alors il est vite parti et est revenu ensuite seulement quand les petits était là.
Puis sont venues les grandes pluies, depuis trois jours.
Juyen il aime pas la pluie. Alors il est resté à l'abri la plupart du temps. Mais sans Maman-Ronron c'est plus pareil, il s'ennuie. Et quand il sort, il voit la rivière qui grossit et emporte sûrement tous les poissons. Mais Juyen s'en fiche, il a une bonne réserve de châtaignes.
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