F I L O : A C T E S

Les onze du Bus n°7

le 22/03/2007 à 08h05
Ce matin d'hiver 2007, sur la ligne 7, le bus est un peu en retard, à cause des départs au travail de 8h qui bloquent encore l'accès à la rue de la République. Depuis qu'elle est en travaux, les bus sont obligés de se partager l'accès avec le reste du trafic.

Dans ce bus et à ce moment, onze personnes sont embarquées, surtout des jeunes allant en cours.

Le chauffeur, Victor, la quarantaine bedonnante, peste pour la forme, mais au fond il s'en fiche éperdument. Tant que ce retard n'est pas de sa faute, aucun souci.
Il est plutôt préoccupé par ses problèmes personnels, qui lui font encore émerger cette saloperie d'eczéma dans le cou, raison pour laquelle il porte encore son foulard et s'est laissé pousser la barbe.
Il sait que sa femme le trompe, et il sait avec qui. Il ne sait pas encore quoi faire. Aujourd'hui ça fait seulement une semaine qu'il le sait. Elle a eu l'imprudence d'oublier son portable à la maison et il a eu celle de fouiller un peu dans les émissions et réceptions d'appels et de messages.
Il a soudain compris pourquoi ce manque de désir chez elle ces derniers temps, et toutes ses sorties soi-disant "avec des copines", et cette impatience d'aller au club de gym... Super la gym, en plus c'est lui qui a payé l'abonnement, les parties de jambes en l'air n'étaient pourtant pas spécifiées dans le forfait.
Dire que leur fille de 11 ans, Emilie, vient de s'inscrire au même club!
Victor soupire et cogne sur le volant.

A côté de lui, debout, Jean-Do pense que c'est à cause de la circulation et du retard, et à travers la masse de cheveux qui lui barre le visage il lui dit "Tant pis monsieur, c'est pas grave, votre chef il le sait qu'y a du trafic!"
Jean-Do a 12 ans, il est passé en cinquième de justesse. Il est trop bavard et on le lui dit souvent. Il fait déjà 1 mètre 75 pour 50kg et l'énorme cartable dans son dos gêne les usagers qui montent dans le bus à chaque arrêt. Jean-Do est fan de metal et de WoW, comme la plupart de ses copains... Sur son T-shirt noir, des rictus de démons et des lettres gothiques contrastent avec son air un peu féminin et rêveur. Il est secrètement amoureux de la grande soeur de Charly, son pote, une fille déjà formée comme une femme et qui a l'air d'aimer les mecs. Evidemment, il sait qu'il n'a aucune chance, ce genre de fille sort avec des lycéens, voire plus, surtout que lui il n'est pas vraiment fini. S'il pouvait avoir quelques années de plus!

Une dame un peu forte aux cheveux courts regarde ostensiblement son cartable et s'écarte plus que nécessaire à chacun de ses mouvements, comme si elle était en danger de mort, mais Jean-Do n'a pas encore croisé son regard ni compris son manège. Il s'agit de Bernadette, 56 ans. Elle aimerait oser dire à ce jeune qu'il gêne tout le monde et qu'il pourrait aller s'asseoir, mais rien à faire, ça ne sort pas. Toute sa vie elle n'a jamais osé dire les choses. C'est ainsi qu'elle s'est retrouvée marié à un policier grande gueule qui la traite comme un subordonné.
Alors elle a son monde à elle : une fois qu'elle a fini sa matinée de ménage chez sa patronne, elle orchestre l'entretien de son foyer au rythme des programmes télévisés. Les feuilletons surtout, mais aussi les émissions de jeux où elle rêve d'être candidate. Mais bien sûr elle n'osera jamais. Elle n'est pas comme sa soeur Julia qui a épousé un promoteur israelien et qui est parti vivre là-bas, sans rien, faire de l'humanitaire. Bernadette pourrait voyager aussi, si seulement elle gagnait à la Roue de la Fortune, par exemple...

Assise en face d'elle, sur la place réservée aux handicapés, Marine, 10 ans, très blonde et très pâle, réfléchit à ce qu'elle veut faire quand elle sera grande. Cela fait deux fois que Monsieur Legrand leur pose la question en classe, et elle a beau y penser, à part actrice ou championne de tennis, elle ne voit pas. Et ce matin il va encore lui demander de rendre le questionnaire, et il est toujours vierge. Entre ça et ses premières règles qui viennent d'arriver, décidément ça ne va pas en ce moment. Surtout que Kevin ne la regarde même pas depuis la rentrée, alors que Josie lui a parlé d'elle mine de rien. Elle a mal au ventre, et elle est sûre que si elle trouvait un métier réaliste à marquer sur son questionnaire, elle aurait moins mal.
Elle demandera à Josie avant de rentrer en cours, et ce soir, elle consignera tout dans son journal intime, qu'elle tient scrupuleusement à jour.

Antonin, que tout le monde même sa soeur appelle Tonio, reste debout, en équilibre, et essaye de ne pas se tenir à la barre malgré les à-coups et les mouvements imprévisibles du véhicule. C'est son jeu favori, qu'il appelle le "fun-bus", et auquel il a déjà converti quelques copains. Alain son copain est à côté, mais assis, aujourd'hui il a la flemme. Tonio a 14 ans et ce mois-ci il a dépassé la taille de son père, sans les cheveux. Parce que sa coiffure consiste en des piques savamment dressées avec du gel fixant, ce qui chaque matin l'oblige à se lever plus tôt, mais le look c'est important. Il s'habille en noir, ou en noir et blanc, mais pas avec des logos de groupes metal ou des symboles gothiques, il trouve ça nul. Non, lui il a la classe, il aime être clean. Le piercing qu'il a au sourcil est serti d'un éclat de diamant, cadeau de son oncle Ghislain, qu'il admire. "Gigi" est homosexuel, et il ose l'assumer, même avant sa majorité. Il a dit à Tonio que s'il veut travailler plus tard avec lui au Dynamo, quand il sera majeur, il le ferait rentrer... Alors à quoi bon réviser ces putains de maths, il se le demande.

Alain, lui est assis derrière Marine. Ses cheveux sont coupés ras et teints en blanc argenté, et il est vêtu entièrement de cuir. Il a presque 16 ans et revendique fièrement sa position du pire cancre du collège.
Son pied et sa tête suivent le rythme de la techno-trance qui fuse de ses écouteurs. Il a déjà fumé un pétard avant de monter dans le bus et le son le transporte au dessus de la réalité, dans laquelle il n'a pas spécialement envie de s'attarder. Tonio n'est pas dans son délire, et il en a un peu marre de ce copain encombrant et maniéré. Il n'a pas envie qu'on le prenne pour une tante, alors il a décidé de prendre un peu de distances. Maintenant que la ligne de tram est ouverte, il prendra le tram.

Il ne s'en rend pas compte, mais un peu plus loin derrière, deux filles de cinquième (pas la même que Jean-Do) sont en train de le regarder en appréciant son charme. En fait, Jess et Fatia se demande en ce moment même si Alain a des pecs et un sexe à la mesure de leurs fantasmes. Elles sont prises d'un fou-rire depuis deux arrêts, lorsqu'elles ont changé de siège pour mieux le voir. Chacune l'ignore pour l'autre, mais elles ont toutes les deux subi des attouchements sexuels, Jess dans sa petite enfance, par l'ex de sa soeur, et Fatia plus récemment, par son oncle. Mais pour l'heure, elle n'ont que joie et insouciance dans leur coeurs de 12 ans.

Derrière ce duo infernal, Nasser, 17 ans. Il écoute du rap et tout le monde à l'arrière du bus peut l'entendre à travers ses écouteurs, mais il s'en fiche. D'ailleurs personne n'a intérêt à venir l'emmerder, il ne supporterait pas un autre problème, il en a assez comme ça. Depuis la dernière rentrée, il fait croire à son père qu'il prépare le bac, alors qu'en fait il a quitté le lycée pour aller travailler chez Hassan et Joachim, au chantier. Il se fait un peu d'argent et apprend le métier de carreleur, en contrat d'apprentissage. Et hier, son oncle l'a vu sur le chantier. Et son père doit voir celui-ci aujourd'hui normalement. S'il parle, il est mort. Enfin c'est sa façon de résumer la situation. Mais sa mère est au courant. Il faut qu'il parle à son oncle.
En plus sa copine l'a plaqué pour un blondinet de bonne famille qu'il pourrait casser en deux sans problème, et ça aussi ça le met en rogne. Il se retient d'aller la voir et de la corriger, mais il connaît le grand frère, et il préfère ne pas s'y frotter. Heureusement le bon son à fond dans les oreilles, ça lui fait oublier sa situation.

Enfin à l'arrière aussi mais de l'autre côté, Sylvia, 28 ans, petite brune plutôt jolie, mais elle a eu beaucoup de mal à perdre du poids après sa grossesse. Elle est penchée sur son bébé accroché sur son ventre comme un petit panda à l'aide d'un harnais "kangourou". Le petit Matteo, 2 mois et demi, est réveillé et ne va pas tarder à avoir faim et va donc se plaindre dans peu de temps, mais Sylvia aimerait que le bus sorte vite des embouteillages pour ne pas avoir à lui donner le sein dans le bus, surtout devant le jeune en face qui lui mate ses jambes de temps à autres. Pas parce que c'est un arabe, non, elle n'est pas raciste, d'ailleurs le meilleur ami de Roland, son compagnon, est arabe, alors, mais parce qu'il n'a pas l'air clair, c'est tout. Puis elle aime bien donner le sein à son bébé en toute tranquillité à la maison. En fait depuis qu'elle a accouché, elle n'aime plus tellement sortir, c'est toute une expédition. Elle rêve de s'installer à la campagne, mais Roland ne voudrait jamais, il est commercial et très urbain. Elle elle a arrêté son travail d'infirmière pour la maternité et elle se demande si elle va reprendre.





Ce sont les onze personnes  embarquées dans le bus n°7 à ce moment précis.

Mais tous, ils ignorent, ou feignent d'ignorer, qu'ils sont embarqués pour plus que ça... ils sont en route vers leur mort.

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