F I L O : A C T E S

Outre Tombe (suite & fin)

le 20/01/2006 à 04h55





On dit qu'à la mort de son mari Madame Ward Spring, alias Joan, fut très éprouvée. Pourtant elle commença très tôt à rendre visite à Alix D. George qui habitait le New Cantonment au sud d'Arkham, lieu de résidence favori de l'élite fortunée de la ville. George y possédait une maison à l'architecture cubique surprenante, moderne, ceinte d'un parc et d'un mur d'enceinte.
 Joan raffolait justement de moderne, et la perte récente de son mari ne la traumatisait pas au point d'ignorer Alix, qui se conduisait en parfait gentleman, de l'avis de tous ses éminents collègues du Cercle des Lions d'Arkham.
 De plus vivre seule et recluse dans sa maison de Kingsport lui aurait été insupportable. Elle n'était pas du genre à se morfondre. Le dernier jour de septembre, Alix était venu passer la chercher chez elle. Ils firent un détour au bord de la mer, et il partirent pour Arkham avant que la nuit ne tombe.
 Alix avait eu la charmante idée de prendre la nouvelle décapotable noire dont il venait de faire l'acquisition. Le bolide était splendide et il promit à Joan de lui apprendre à la conduire un jour.
 Il prirent la route d'Innsmouth qui rejoint Arkham par le bord de mer.

 Joan était incontestablement très fière de traverser Kingsport à bord de cette voiture rutilante et aux côtés de son illustre chauffeur, même s'ils ne croisèrent finalement personne de connu.
 Alix, la mèche au vent, avait une fossette particulière lorsqu'il conduisait, qui encadrait sa fine moustache noire comme une parenthèse. Joan avait remarqué également que ce fieffé dandy s'était épilé les sourcils! Mais ce trait de coquetterie n'était pas fait pour lui déplaire. Feu son mari se fichait bien de son apparence et du coup de celle des autres, elle comprise, enfin presque.
 Dans cette décapotable aux côtés d'Alix, bel homme musclé et raffiné, elle se sentait des ailes, comme à sa place.
 Elle défit sa longue chevelure blonde, pour la sentir emportée par la vitesse, et ferma les yeux, alors que sur leur gauche le soleil déclinait lentement, comme pour les accompagner le long de la route.

 Juste avant de passer Innsmouth, elle vit une silhouette sur la route par ailleurs déserte, et eut un cri.
 "Ward! Là!
 Alix ralentit, surpris.
 - Qu'est-ce que tu racontes?
 - Non, je... l'homme que nous venons de croiser, je l'ai pris pour Ward!
 - Si tu commences à avoir des visions maintenant... Tu te tortures trop l'esprit avec tes scrupules.
 - C'était si ressemblant, la barbe en moins... j'ai eu une frayeur. Tu sais cette nuit j'ai rêvé qu'il revenait et...
 - Bon tu as vu quelqu'un qui lui ressemble, c'est tout. C'est ta conscience que tu n'arrives pas à mettre en veille. Je te l'ai déjà dit: c'est un peu trop tard pour avoir des remords maintenant, tu ne croies pas?
 - Et si quelqu'un savait tout et voulait nous faire peur?
 - Comment veux-tu qu'on nous soupçonne? Je me suis arrangé pour que cela ait l'air d'un accident, tu le sais, et ton témoignage a produit son petit effet. Ne te torture plus l'esprit avec cette histoire, c'est du passé et nous ne serons jamais inquiétés. Alors chérie, tu sors Ward de ta tête et tu te consacres un peu plus à moi, OK?"

 Mais cette nuit-là, après une étreinte faussée par son angoisse qui transformait en général son vagin en étau douloureux, Joan ne dormait pas. Elle laissa Alix à ses ronflements repus et sortit du lit immense dernier cri. La nuit était exceptionnellement douce pour la saison, et elle descendit sur la terrasse.

 Le mal était fait maintenant. Ward était mort, bel et bien mort et enterré, personne ne découvrirait la terrible vérité.
 Elle était enfin libre d'être heureuse et une nouvelle vie commençait. Elle la voulait différente de cette relation monotone qu'elle avait vécu avec Ward. Ward le mou, Ward-pas-de-vague, Ward le lymphatique sur qui elle ne pouvait jamais compter pour être sécurisée et étonnée...
 Elle allait vendre la maison de Kingsport et l'ensemble de la propriété, elle trouverait facilement un acheteur pour cet horrible bateau que Ward avait payé une fortune (alors qu'elle rêvait d'un voyage exotique) quand leur budget ne l'avait pas permis à l'époque.
 Elle le revoyait lui annoncer la nouvelle, il était excité comme un enfant de dix ans devant le jouet de ses rêves, il avait contracté des dettes, ils durent vendre des meubles de leurs parents qui n'étaient plus là pour s'y opposer, ils se disputèrent régulièrement, puis chaque soir... Pourtant ils s'aimaient, à leur façon.

 Elle pleura enfin, au clair de lune, avant de regagner le lit immense. Trop grand pour elle.



*


 Deux semaines après la mort de son mari, Joan Spring était présentée à la "haute" d'Arkham par Alix D. George.
 L'annonce de leur mariage prochain fut faite à cette occasion lors d'une réception mondaine donnée au Cercle des Lions d'Arkham, dont George était le vice-président.

 En fin d'après-midi de ce dimanche au ciel gris, seuls les membres du cercle étaient encore présents quand George clôtura la journée.
 A la sortie du cercle, dans le vent froid, un mendiant barbu tendait son chapeau aux gens, un chapeau sale et élimé qui ne fut pas honoré de plus de trois pièces.
 En le voyant, Joan hurla et s'évanouit aussitôt, retenue à temps par son fiancé. Le mendiant tremblant - mais était-ce de froid? - s'enfuit dans l'ombre du parc attenant, sans demander son reste.
 "Hé attendez!" cria George, en vain, tout en tapotant les joues de Joan, qui revenait doucement à elle.
 - Ward! C'était Ward!
 - Mais voyons ma chérie, c'est impossible... Décidément c'est une obsession!
 - Je te dis que c'était lui! Son regard est plus hagard et plus dur à la fois, mais je l'ai reconnu!
 - Je crois que je n'ai pas assez tenu compte du choc que cette histoire a représenté pour toi, tu as besoin de voir quelqu'un.
 Le secrétaire du cercle accourut, un gros homme à barbiche:
 - Qu'y a-t-il? Madame ne se sent pas bien?
 - Un simple malaise, dit George rassurant, Joan est encore très perturbée par la récente perte de son mari... Ces fiançailles sont peut-être un peu prématurées, c'est de ma faute. Elle croit parfois voir des fantômes, mais ça lui passera avec du temps et du repos. N'est-ce pas, chérie?
 Joan secouait la tête.
 - Ce n'est pas possible... excusez-moi... pourtant...
 - La journée a été fatigante pour vous, Madame, vous étiez le centre de toutes les attentions aujourd'hui. Voulez-vous un dernier remontant, avant de rentrer? dit le secrétaire.
 - Je crois plutôt que je vais la ramener sur le champ, mon vieux, de plus le temps se gâte ; je vous laisse le soin de tout fermer! Tu viens Joan?"

 Le repas du soir fut entièrement consacré à Ward. George récapitulait les raisons pour lesquelles il eut été impossible qu'il fut encore en vie.
 "De plus, souviens-toi, j'ai vérifié moi-même le corps: il était bel et bien mort, ça j'en suis sûr." Il la noyait d'arguments.
 "Et le rapport du coroner? ... Et l'enterrement? Réfléchis, une telle électrocution, ça ne pardonne pas, surtout lorsqu'on est cardiaque. Tu as dû voir quelqu'un qui lui ressemblait, et ta conscience, ta culpabilité a fait le reste... mais un fantôme! Je t'assure chérie, ôte-toi toutes ces... Mais qu'y a-t-il encore?"

 Joan s'était raidie sur son fauteuil en fixant la fenêtre en ouvrant la bouche comme pour crier, mais aucun son ne sortait.
 George se tourna vivement et eut à peine le temps d'apercevoir à travers les carreaux une silhouette, un profil, barbu semblait-il, qui se détourna rapidement pour disparaître.
 Vision d'une seconde qui accéléra soudain son rythme cardiaque.
 Un léger doute s'installa en lui, en même temps qu'un frisson qui lui parcourut toute la moelle épinière.
 Joan s'était à nouveau évanouie, sans un cri. Il la laissa affalée sur la table du salon, la joue dans un excellent coulis de framboises, et se précipita dehors.

 En se ruant sur la porte, il se dit que l'homme, un rôdeur sans doute, n'avait certainement pas eu le temps de traverser le parc pour atteindre la rue.
 Il resta interdit sur le seuil: pas un bruit, rien ne bougeait, hormis le feuillage des érables balancé par le vent.
Allons bon! Je n'ai pourtant pas d'hallucinations, moi!

 Un corbeau croassa soudain dans le silence et le fit sursauter plus que de raison.
Des corbeaux ici, maintenant?
 Il s'engagea sur l'allée centrale.

*



 Joan fut réveillée par une douleur à la tempe. Elle était encore assise et tout son profil droit était maculé de coulis visqueux qu'elle essuya avec sa serviette.
 Ward!
 Elle l'avait vu par la fenêtre: il semblait écouter la conversation avec un regard de fou!
 "Alix! Alix?"
 La porte était ouverte.
 Alix avait dû le voir aussi, cette fois, et il était sorti. Peut-être le poursuivait-il en ce moment même.

 Elle émergea tout à fait de son engourdissement et sortit sur le seuil, l'angoisse au ventre.
 "Alix! Alix!"
 C'était une soirée étrangement calme, malgré le vent. Le parc était savamment éclairé par des des projecteurs indirects, comme pour les monuments de la ville.
 Beau temps pour une ballade.
 Elle secoua la tête, se réprimandant d'avoir une pensée aussi déplacée en cet instant où son futur époux pourchassait le fantôme de son prédécesseur.
Si on me le racontait j'en rirais, songea-t-elle en sentant venir les larmes.

 "ALIX! Mais où es-tu?"
 A présent elle était si inquiète qu'elle ne se sentait plus capable de réfléchir. Ce n'était pas normal, il n'avait pas pu s'éloigner autant la sachant ici seule et sans défense, à la merci de...

 Son coeur s'emportait, des tremblements et des sanglots irrépressibles agitaient son corps tout entier. L'inquiétude avait fait place au sombre pressentiment, à la sensation de danger instinctive de l'animal.
 ...de la proie.
 Que faisait-elle là dehors, plantée sur le seuil, alors qu'elle aurait dû s'enfermer à double tour et attendre le retour d'Alix?

 Elle n'eut pas le temps de réfléchir à la question ni de se retourner: deux mains puissantes, puantes et glacées lui étreignirent soudain le cou, et serrèrent, serrèrent de plus en plus fort.
 Elle ne pouvait même pas crier, elle dut tirer la langue pour essayer de respirer, en vain.
 Sa langue rencontra l'herbe humide et la terre. Elle était au sol. Ses membres battirent l'air et frappèrent le corps qui pesait à présent sur elle.
 Le corps de Ward sans aucun doute. Elle en avait la certitude. Elle allait mourir comme ça, c'était certain, et Alix devait être mort aussi.
 Tout cela était de sa faute, elle l'avait bien cherché, après tout... Elle aurait voulu lui dire qu'elle regrettait, car oui elle regrettait...
 Trop tard...
 Ce fut sa dernière pensée.




*


Le surlendemain, la nouvelle du double meurtre fut couverte dans un grand nombre de journaux. Le Arkham's Tribune notamment commençait son article ainsi:



Etrange double crime dans le New Cantonment.

L'architecte Alix D. George et sa fiancée Joan E. Spring ont été assassinés dimanche soir vers 21h dans le parc de la résidence de Mr George, au 197, Crane Street. C'est un voisin qui, s'étonnant de voir le portail d'entrée ouvert toute la journée, est entré dans la propriété et a fait la macabre découverte: Mr George gisait près d'un fourré de l'allée centrale et Mrs Spring au pied du perron de l'entrée, dans l'ombre.
 Trois corbeaux morts gisaient dans le parc, vraisemblablement écrasés.

Les conclusions de la police précisent qu'il s'agit pour chacune des victimes d'une mort par strangulation, l'assassin ne s'étant servi que de ses mains. D'après le rapport du médecin légiste, le meurtrier doit avoir une force hors du commun.
On ignore encore le mobile de ce double meurtre: rien n'a été touché dans la maison qui est pourtant richement meublée. A.D. George menait une vie mondaine mais n'avait aucun ennemi, d'après tous ses collègues. Architecte respecté et influent, il avait réalisé l'intégralité de l'aile ouest de l'Académie de Miskatonic pour son bicentenaire. Il était également vice-président du fameux Cercle des Lions d'Arkham, qui a tant oeuvré pour l'élection de notre sénateur l'année dernière.

Une enquête est actuellement en cours dans les milieux politiques adverses, mais la police privilégie à ce jour la thèse du rôdeur.
De son côté, Mrs Spring, sans profession, avait perdu son mari le mois dernier dans un accident domestique, à Kingsport.
Un appel à témoin est lancé pour la soirée de dimanche.

Mr H. Jameson, gérant de la salle des ventes d'Arkham et secrétaire du Cercle des Lions, prétend que l'après-midi même Mrs Spring s'était évanouie dans la rue en sortant d'une réception au Cercle en voyant un mendiant qui ressemblait à quelqu'un qu'elle avait connu, semble-t-il. Aucun des mendiants interpellés ne correspond à la description de l'homme en question.
Les habitants du New Cantonment sont invités à la vigilance tant que cette enquête restera ouverte. Nous tiendrons bien sûr nos lecteurs informés de toute nouvelle concernant cette affaire.

Voilà de quoi relancer la polémique sur l'auto-défense dans les quartiers résidentiels...


*


Le meurtrier ne fut jamais touvé, ni le mobile du crime.

 Mais de nos jours encore, à Innsmouth, à Kingsport et sur toute la côte de la Baie d'Arkham, on peut distinguer, certaines nuits où la lune éclaire bien les falaises accidentées, un vagabond perdu qui se prend pour un fantôme, qui pourchasse les corbeaux, et qui erre de cimetière en cimetière, à la recherche d'une tombe et d'un repos éternel.


Commentaires

Par odrade le 14/05/2007 à 12h08

plus courte que l'homme dual, mais tout aussi entraînante.. le style est bon, on voit néanmoins que tu maitrises mieux le récit que le discours, qui restes bon toutefois
ma curiosité me laisse un gout d'inachevée, mais participe au mystère de l'intrigue
je salue ton originalité, tu es vraiment douée dans ce style de nouvelles
encore une fois tu m'as conquis

Par Bobcamaru le 04/02/2006 à 19h47

On dirait un conte avec une morale à la fin... L'intrigue est bien menée et pousse le lecteur à faire des recoupements... Chapeau pour les illustrations cela colle parfaitement à l'ambience de la nouvelle... Cela dit des deux ou trois autres nouvelles que j'ai lu sur le site celui ci est de loin mon préfèré. Il m'en reste une dernière, "OJIISAN". Je me demande ce que cela signifie ?



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